Le thème de ce quatrième concours portait sur le Polar avec un objet redondant devant apparaître dans le texte…
Runa
Fait d’hiver
(par Runa)
Son allure n’avait rien d’extraordinaire aux yeux de tous. Autrement dit, dans le cas présent, aux yeux des centaines de passants présents dans la rue.
La veille du 8 décembre, il faisait doux et les magasins fermaient tard. Une charmante perspective si la pluie n’avait pas été de la partie. Cette dernière précipitait la foule, les renvoyant chez eux au fur et à mesure qu’avançait la soirée. C’est ainsi que la rue se vidait peu à peu des piétons et de leurs regards baissés. Ne restait que cet homme au pas calme et détendu, la tête relevée et l’allure quelque peu britannique ; il semblait être à son aise mais son visage restait impassible, dénotant même une certaine gravité. Pas de chapeau, pas de lunettes, les cheveux aussi courts qu’élégants. Un manteau gris et noir et une écharpe rouge, tons naturels des fêtes de fin d’année. Ce qu’il y avait d’étrange c’est qu’il parcourait la rue mais semblait attendre quelque chose…ou quelqu’un.
Un éclair lointain, sans grondement, éblouit alors la rue l’espace d’un instant. La lumière soudaine dût le surprendre car il tourna la tête brusquement dans ma direction.
Nous échangeâmes un bref regard, quoiqu’étrange. Et je vis dans ses yeux d’un bleu insolite, l’expression même de l’incertitude, ce qui jurait beaucoup avec l’assurance de son comportement.
Brusquement, il tourna les talons et pressant le pas, comme pour échapper à toute rencontre, il s’enfonça dans l’obscurité d’une rue adjacente. Et dans un second éclair silencieux il disparût, happé à la fois par l’ombre et la lumière.
Je restais là, imperturbable sous l’ondée de plus en plus forte, attendant stupidement qu’il réapparaisse. Puis je fis demi-tour moi aussi et me décidai à rentrer enfin chez moi, cette non-rencontre restant pour ma part un vrai mystère et l’écharpe rouge de ce gentleman vraiment curieuse.
Le 8 décembre arrive, résonnant et vacillant, sous un ciel si mauvais que je ne reste pas longtemps pour assister aux animations organisées à cette occasion. Je suis à environ dix minutes de chez moi et j’arrive devant le kiosque qui hier me servait tant bien que mal d’abri. Machinalement je balaye la rue passante du regard, il y a encore moins d’affluence qu’hier ce qui est logique, et puis je bloque : l’inconnu se trouve là, abrité sous un arbre de l’autre côté de la rue. Il attend et me dévisage. Ou l’inverse ? Il semble réfléchir. Je m’abrite de nouveau près du kiosque. Une chance qu’il ne fasse pas très froid, sinon je rentrais illico. Mais voilà je suis là. Contemplant cet homme qui m’intrigue et c’est bien le premier, car d’ordinaire seules les femmes ont cet effet sur moi. J’ai beau essayer de comprendre cette curieuse sensation et pourtant rien ne l’explique, tout comme rien n’explique la raison pour laquelle cet individu me regarde ainsi. A mon tour j’examine ses traits : son teint est clair, presque blanc. Il a quelques rides apparentes qui ne trahissent en rien son âge, mais il a au moins quarante ans. Je ne distingue pas très bien la nuance de ses cheveux, l’ombre de l’arbre et le temps masquant le haut de sa tête. Châtain ou peut-être auburn. Il porte le même manteau sombre, long au trois-quarts et l’écharpe. Bien que je travaille dans le domaine du textile, je suis incapable de dire avec précision de quoi cette étole rouge est faite. Elle a un aspect froissé et délicat mais semble plutôt épaisse. Ce n’est pas un tissu très courant en tous cas.
Mais ma description doit s’arrêter là car voilà que l’inconnu s’avance vers moi d’un pas soutenu, sans pour autant courir. Il a les yeux fixés droit devant lui et bloqués sur moi,
tant et si bien que moi, je ne dit mot et ne fait aucun mouvement qui puissent entraver son pas assurément déterminé. Un éclair foudroyant vient rompre le lien visuel que nous avions et quand vient la détonation, sèche et courte comme un fouet qui claque ou les os qui se brisent,
le silencieux inconnu a disparu de nouveau.
A sa place, un autre homme a surgi, et ce dernier me regarde tordu de rire, ou plutôt d’un rire tordu. Il y a peut-être de quoi : je suis à terre, sans doute ai-je trébuché sur quelque chose ou l’orage a éclaté si fort que cela m’a renversé. L’homme qui me rit toujours au nez, et de façon de plus en plus cinglante, s’avance vers moi, se baisse à mes pieds pour y ramasser quelque chose. Puis toujours à contre jour, il s’avance et se penche sur moi. Il arrête de rire, m’observe et semble déçu. « Tant pis, on réussira peut-être demain… », dit-il comme pour lui même.
Un éclair rouge passe devant moi et doucement je m’endors.
Le 9 décembre, c’est sûr il n’y aura pas de transports. Pas la peine d’espérer qu’il puisse en être autrement. Pourquoi ? Et le bus aura du retard, donc inutile de sortir, autant rester là au chaud. C’est certain ? Et puis inutile de descendre, pas même pour l’inconnu, je devinerai ses intentions sans mal d’ici, alors il partira. Où ? Qu’importe, mieux vaut lui que moi. Que quelqu’un d’autre prenne ma place ! Il s’en consolera vite. Après tout nul n’est irremplaçable même pour cet homme et son écharpe. On découvrira bientôt son petit manège ! Où peut-être échappera-t-il à la vigilance de tous ? On retrouvera ce soir, au plus tard demain, le curieux tissu serré autour de la cheville de quelqu’un. Une personne vivant aux alentours peut-être ? Et là aucune déception ne viendra poindre dans le cœur de l’inconnu !
Une tête bien faite, fendue à l’arrière, baignant délicatement dans un fin ruisseau vermeil.
Il ne manquera plus que la neige immaculée pour que la contemplation soit parfaite.
Et les flocons enveloppant alors un corps inerte tel un manteau, recouvrant lui-même le flux sanguin qui se répandra, à son tour colorant à merveille les pavés ronds et réguliers du macabre macadam.
Val des Hurles-Vents
Time Over
(par Val des Hurles-Vents)
Ca faisait quoi, trois quarts d’heure ? Non, presque une heure déjà.
Une heure qu’elle ne parlait pas, ne répondait à rien, se contentant seulement de le foudroyer du regard de temps en temps, les pupilles neutres, sans joie, sans haine, sans émotions, sans humanité.
Autant s’en remettre aux murs.
Les salles d’interrogatoires sentaient toutes la même odeur… l’odeur de culpabilité. Et même s’il flottait encore dans celle-ci les relents d’une couche de peinture encore fraîche par endroit, rien n’aurait pu maculer de virginité un tel lieu entaché des souillures de bien des âmes y ayant crachées leurs vices et abominations.
Il semblait n’y faire aucune température, froide ou chaude, seul les frissons de se faire prendre dans ses fausses déclarations régulant les corps ! Et cette fameuse table faite d’une matière hybride, sorte de mutation débile entre plastique, fer et contreplaqué que l’on trouvait invariablement dans ce genre de pièce.
Il s’impatienta pour de bon cette fois. A force de décrire chaque aspérité des murs, à deviner quelles ombres se faufilaient derrière la vitre teintée et opaque, il craquait. En plus ses tympans ne se faisaient pas au souffleur de la climatisation, apparemment obstruée par quelques insectes ou rats morts, chuintant sans arrêt, couvrant presque tout autre bruit.
Tiens manquait plus que cette sempiternelle horloge accrochée comme par magie à l’une des parois… si ce n’est qu’on n’entendait pas son tic-tac, celle-ci étant à cristaux liquide.
Elle le regardait cette fois !
Ses yeux s’étaient comme illuminés.
Elle était étrange cette fille. Les cheveux très noir, raides, même si quelques mèches rebelles se retroussaient ci et là, le fer à lisser n’en étant pas venus à bout. Son maquillage était imperceptible, pourtant sa peau était parfaite, sans aspérités. Pas de vernis à ongles, pourtant elle ne se les rongeait pas.
Elle n’était pas négligée mais pas précieuse non plus. Il n’arrivait pas à deviner sa taille exacte, assise comme elle était, d’une curieuse façon, une jambe à demi fléchie sur son siège, sorte d’effet miroir de ses bras dont un croisait l’autre lui soutenant le menton.
Ca l’amusa un instant.
Maintenant il avait envie de jouer avec elle.
- On joue petite fleur ?
- Jouer ?
Sa langue avait claqué sur ses lèvres colorées et humides d’un beau rouge à lèvre écarlate. Mais cela ne claqua pas autant que la gifle monumentale et inattendue qu’elle lui porta violemment !
- Putain, ça va pas ?!
- Tu n’aimes pas ce jeu ? C’est pas à ça que t’aimes jouer !
- Me tutoie pas, petite inspectrice ! Et oui on va jouer. Mais avec mes règles…
*
Oui, Vlatan Jirgus, mais ce n’était vraisemblablement qu’un nom d’emprunt, aimait jouer avec ses propres règles.
Et il avait fait fort en abattant ces premières cartes voilà déjà presque une semaine, en fait voilà 6 jours, 22 heures et 08 minutes exactement ! Il était arrivé dans le brouhaha du commissariat central sans que personne n’y prête d’abord attention.
Il était d’ailleurs assez banal, même si sa chevelure très noir et ses yeux gris détonnaient du genre de population que l’on trouvait dans ce district. Portant des habits soignés mais simples, sans aucun signe particulier, sans bijoux, sans même un portefeuille, il devait avoir semblé si neutre qu’il avait pu rester ainsi immobile au milieu de l’accueil pendant de longues minutes.
Alors il avait écarté les bras puis produit son effet :
- Je ne suis pas armé ! (Mieux valait débuter par cette précaution, les flics étant assez nerveux par ici).
- C’est moi qui ai enlevé la fille du Diplomate ! Je veux 10 000 000 d’Euros sinon dans une semaine elle sera morte !
Pour un effet, cela en fut un des plus explosifs !
Après un instant de stupeur, Vlatan fut plaqué par une dizaine de policiers hurlant comme des fous, s’agitant comme des fourmis à qui on aurait flanqué un coup de pied dans leur nid. Certains lui brisèrent presque la colonne avec leur genoux, d’autres enfoncèrent leurs flingues sur sa tête et on lui menotta les mains jusqu’au sang !
Sur lui on ne trouva qu’une clé USB…
Une clé qui renfermait photos et vidéos sans équivoque de la pauvre fille du Diplomate enfermée dans une pièce confinée, petite, très sombre, sans issues à première vue. Et rien n’aurait servi d’en taire aux journalistes la preuve, ce ravisseur diabolique ayant au même moment qu’il était arrêté fait diffuser les vidéos les plus cruelles sur le ComNet.
**
- Oh petite tu rêves ?
C’était étrange en disant cela il lui sembla être des plus ridicules et un bien piètre maître du jeu.
- Je croyais que tu n’aimais pas le tutoiement. Bon écoute tout cela est follement amusant mais il ne te reste plus que deux heures, moins déjà, pour balancer…
- Je connais les règles, je les ai fixés ! Non mais c’est fou quand même. T’es qui toi ? On m’a mis des profileurs, des experts, on m’a fait passer pour un terroriste pour prolonger mon interrogatoire et à deux heures de l’échéance on me fout avec toi ! Et tu me colles une baffe ruinant toute la procédure de l’interrogatoire ! C’est vraiment n’importe quoi !
Oui mais cela marchait pensa t-elle.
Lyda Slayl était une femme atypique. Il fallait vraiment en effet être désespéré pour lui confier l’affaire déchaînant toute cette partie du pays depuis une semaine. Au moins elle était d’accord avec ce suspect tellement ennuyeux, c’était n’importe quoi… à première vue.
Ce mec au nom aussi improbable que le sien était très astucieux bien qu’il semblait totalement idiot.
Dans tout les cas il avait épluché les codes de procédures et avalé les tonnes de textes législatifs, de décrets et de jurisprudences de ces milles dernières années pour être si sûr de lui !
Oui il connaissait tout les recours et rien n’aurait pu prolonger sa captivité de plus d’une semaine, ceci à la seconde prés ! Car son méfait supposé, et avéré, n’avait pas été commis dans cet état !
Et si crime il y avait bien lieu, c’était juste du à l’incompétence des autorités pour lui faire avouer où était caché sa victime. On avait tout essayé avec ce drôle de gars.
Les interrogatoires musclés, les pressions, les menaces, la psychologie, l’hypnose, les médicaments, oui tout, mais sans aucun succès. Il tenait bon.
A croire qu’il était surhumain ou totalement inconscient, peut-être même demeuré.
Après tout on avait jamais vu un ravisseur se livrer de lui-même et attendre tranquillement sa rançon tout en étant assez sûr de lui pour pouvoir l’empocher et repartir comme il était venu !
- Ton nom c’est quoi ?
- Slayl, Lyda Slayl. S’entendit-elle répondre vaguement. Mais écoute, laisse tomber les effets de comptoir pour en tirer quoi que ce soit. Y’a rien à savoir de moi, pas plus d’échappatoire que de secrets inavouables ou de plans pour me percer à jour. Je suis un prisme de verre… tout ce qu’il y a à savoir de moi est là face à toi, et je me fous complètement que tu regardes à travers !
Vlatan se passa la main sur son menton à la barbe de quelques jours, incrédule.
- Allons, tu n’es pas là par hasard. Tu es la dernière carte, l’ingénue qu’on me met pour dévoiler mon jeu…
- Je t’ai dit de laisser tomber. J’ai pas assisté à l’égorgement d’un troupeau d’agneaux, alors compte pas sur moi pour m’effondrer en pleurant comme une gamine !
Cette fois l’homme était décontenancé.
D’abord la gifle inattendue de la part de ce brin de femme et maintenant ce ton mi-désinvolte, mi-amusé de celle-ci lui faisait perdre tout repère… et voilà qu’un curieux vrombissement métallique se joignit au lancinant tintement des pales rouillées de la climatisation.
Il voulait reprendre le contrôle.
- Le sort de cette fille t’es donc égal ? Tu joues ta carrière, ta réputation, tu joues beaucoup dans ces deux dernières heures.
Un instant il cru qu’il allait recevoir une seconde gifle, mais non, les mots étaient plus cinglants encore.
- Même si je réussissais à te faire avouer ce n’est pas moi qui y gagnerais une médaille ou une poignée de main. Quant à cette fille, c’est toi qui en la responsabilité, pas moi. Moi j’attends simplement que ces dernières heures passent.
A toi d’empocher ta rançon ou à toi de la laisser mourir, que veux-tu que je te dise !
Incroyable !
Un peu plus d’une heure qu’il connaissait cette inspectrice et il n’y comprenait rien. Pourquoi elle ? Pourquoi ce ton ? Elle était insignifiante dans toute cette complexe machinerie judiciaire mise en place et tissée autour de lui, lui qui devait être le centre de toute cette pièce de théâtre.
Et voilà qu’elle lui damait le pion !
Il était fasciné…
***
- 22h47 ! Le temps passe vite en ta compagnie.
Le rictus tordant la face de Vlatan Jirgus n’était pas des plus attirants. Et il était si sûr de lui.
- C’est drôle, j’aurais dit tout le contraire. Chaque minute est une torture !
S’ils avaient été en d’autres lieux ou circonstances, fort à parier qu’ils se seraient bien marrés. Oui mais là y’avait peu matière à rire.
Rien n’avançait depuis leur rencontre si ce n’est la salle d’interrogatoire qui semblait peu à peu comme happée dans un malstrom de bruits émanant d’on ne sait où…
Les yeux en amande et glacés de Lyda s’étirèrent un peu plus et elle fit apparaître comme par magie un paquet de cigarettes à la marque déchirée comme si ses ongles s’étaient acharnés à la faire disparaître. Elle en retira une, son bâton d’oxygène comme elle l’appelait, puis fit retentir son briquet. Le mégot rougeoyant s’embrasa et elle aspira lentement une large goulée qu’elle recracha d’abord doucement puis plus brutalement.
- Je pourrais t’intenter un procès pour tabagisme passif… je suis sûr que je le gagnerais plus certainement et que tu serais condamné plus lourdement encore que moi !
Vlatan gloussa curieusement, semblant cyniquement se moquer de la folie de ce monde aseptisé, contrôlé de toute part et prêt à s’emporter pour ce genre de foutaises. Des détails, tout n’était plus que détails dans cette société où l’on passait à côté de tout, surtout de l’essentiel.
- Bah, une vieille habitude du XX Siècle, c’est mon côté rétro… mais me traite pas d’antiquité ou de momie car je me ferais un plaisir de me servir de toi comme de cendrier !
Lyda dessina un sourire carnassier et mutin sur son visage toujours aussi inexpressif.
- Alors tu vas faire quoi de tout ce pognon ?
Elle venait de lui tendre ce piège grossier, n’attendant d’ailleurs pas que son vis-à-vis tombe dedans, tout en rangeant son paquet de cigarettes non sans qu’elle ne s’attarde à en faire l’inventaire du contenu.
- Non mais on dirait que tu es plus préoccupé du nombre de clopes qu’il te reste que de ce que je peux te dire, t’es dingue ou quoi ? C’est l’hallu là !
L’inspectrice avait repris une nouvelle pose à faire vomir un Yogiste, le regard absent.
- Bon je vois que tu abandonnes. Pour le pognon si tu veux, de là où je serais, je t’enverrais une cartouche, non une palette même, de ton poison en barres ! Et j’aurais une prière pour que tu t’étouffes avec !
Il avait aimé son bon mot mais il n’en pensait rien. Elle était trop charmante pour qu’il lui veuille du mal. Il sentait son parfum depuis maintenant plus d’une heure qu’il était avec elle et il en était envoûté…
- Purée j’y suis !
Lyda leva un de ses sourcils bien taillés mais intelligemment laissé juste assez épais pour ne pas en faire une fille sophistiquée.
- Oui, oui ! Et Vlatan se mit à rire et à se gausser. Oui, j’y suis, tu es mon phantasme. Ouah, je me marre là… (Puis semblant s’adresser à d’éventuels observateurs). Oh les psys, bien joué, vous avez compris que j’aimais les petites brunettes au caractère de feu… ben c’est raté !
- Donc tu aimes les blondes soumises avec un rire d’idiote je suppose ! On se tape ce qu’on peut et on reluque les nanas qui te feraient passer pour un gamin devant sa mère si on se retrouvait seul avec, pas vrai ?
Vlatan eut une bouffée de chaleur, peut-être à cause de cette garce qui l’avait mouché sèchement mais surtout car elle avait piqué prés du but. Il sua, il savait que ça se voyait et il paniqua que cela se voit. C’était un cercle vicieux, plus il se savait déstabilisé, plus il s’enlisait.
Et elle le voyait.
- Tu sais que ta captive est blonde ? Remarque c’est idiot, évidemment que tu le sais. Comme quoi ces merdeux de psys, je suis comme toi je peux pas pifrer leurs airs de je-sais-tout façon culs de bénitier… du pareil au même ceux-là, ils ont juste pas la même garde-robe. Les uns s’habillent en noir pour vous apporter la lumière, les autres en blanc pour y recevoir les noirceurs de leurs clients, enfin patients qu’ils disent.
La jeune femme écrasa rageusement sa cigarette consumée jusqu’au mégot.
Il avait un répit. Elle était partie dans une colère sourde, c’était sa chance. Il reprenait un peu le jeu et dissimulait un peu plus le sien, de justesse… et non !
- Tu l’aimes la fille de l’Ambassadeur ? Je suis sûr que le petit frisson ressenti en l’attachant t’a excité. Dix millions ou un petit flirt, dur choix hein… à moins que tu en es profité, ouais quoi, juste un peu.
Le souffle du poing souleva une petite mèche de Lyda retombant délicatement sur son œil resté ouvert ! Quel cran. Elle n’avait pas esquissé la moindre reculade.
Vlatan hurla, la chaîne accrochée à ses menottes lui râpant les chairs. Mais pire encore, le fer au poignet lui avait labouré la peau. On aurait pu tout lui dire mais pas qu’il était un porc abusant des femmes. Rien à foutre qu’on y décèle là quoi que ce soit.
Mais au-delà de sa souffrance et de sa frustration, il ne pouvait plus décrocher son regard de celui de Lyda… elle n’avait pas bougé !
****
Les deux êtres enfermés dans le huis-clos de la salle d’interrogatoire étaient devenus deux ombres grises et silencieuses.
L’un avait-il peur de se trahir ? L’autre redoutait-il le piège ?
Dans tout les cas les deux s’étaient tus sans doute conscients que tout autour d’eux, quelque part derrière la glace sans teint et dans biens des officines, le reste du monde s’agitait. Partout on devait s’arracher les cheveux, vociférer, s’énerver, craquer et perdre la tête. Le dénouement approchait et le suspens n’en était pas excitant.
Soudain Vlatan se rendit compte que sa tête résonnait des frappements des ongles vernis simplement d’une couche transparente et brillante de l’inspectrice. C’était lancinant, ça prenait tout les sens et interdisait de se concentrer sur autre chose, c’était insupportable…
Et ça faisait plus de trois-quart d’heure que ça durait…
Plus de trois-quart d’heure … Vlatan s’attarda sur cette pensée.
- 23h38 ! Vous avez tous perdu ! Quant à toi il te reste plus que 20 minutes pour te bouffer les ongles et arrêter de me taper sur les nerfs !
Lyda Slayl s’interrompit aussitôt, brutalement.
- Cynique au début, pervers puis brutal et grossier au final… je te pensais être personnage plus complexe, à se demander comment tu as pu mettre sur pied un tel truc.
Le dit personnage resta bouche-bée.
Elle ne trouvait donc que ça à dire à quelques minutes qu’il lui brise sa carrière à défaut de son nez ! Aussitôt il regretta cette pensée. Il était même peiné d’avoir pu lui faire peur. Pourtant il avait feint sa précédente colère quand il avait tenté de la frapper.
Il était plus futé que ça…
- Tu sais beauté je n’ai rien contre toi, au contraire. Dans vingt minutes, tu va m’ôter mes chaînes et je franchirais libre et riche les portes de cette salle pourrie et bruyante.
- Tu ne pourras plus quitter cet état. Ok, sans doute que désormais tu vas avoir la vie d’un Roi, mais ton royaume se limitera à une prison dorée. Tu ne pourras aller nulle part sans avoir une meute de Cerbères au train… la moindre connerie, la plus petite griserie au volant ou jusqu’au papier jeté dans la rue te mettra à l’amende et ce sera reparti pour des interrogatoires. Une vie de riche ouais, mais une vie de merde !
Elle craquait ! Elle semblait soudain K.O. et abattue. Avait-elle pu un instant croire réussir là où plus d’une semaine d’une pression sans répit avait échoué ?
- Tu sais chérie, c’est toi qui deviens grossière. T’es pas une fille banale, ça non, mais là tu dérailles et tu perds de ton charme… la situation change et tu n’es plus si sidérante que ça !
Elle n’avait pourtant pas tort.
Même s’il ne pouvait être arrêté pour l’enlèvement, il ne pourrait jamais sortir de cet état et la moindre erreur dans les années à venir lui vaudrait une extradition. Mais il savait qu’il tiendrait.
- Plus que huit minutes ma mignonne… t’as même pas une dernière carte dans ta manche ou sous la table ? La partie est déjà gagnée, t’as abattue ton jeu alors.
- Ta remporté la mise Jack, ou Vlatan, comme tu veux. Ton argent va être versé dans quelques minutes… et moi je vais perdre bien plus qu’un tas de fric. Allez sois un joueur de panache pour parfaire ta légende, tu peux me dire où est la fille de l’Ambassadeur maintenant…
Avec panache… belle idée pensa Vlatan. Après tout il lui fallait soigner sa sortie car il allait devenir une star. Bouquins, films, séries, tout les scénaristes devaient déjà plancher sur son histoire, alors pourquoi ne pas leur offrir un joli pied-de-nez qui les sècheraient tous.
- Ok je marche. Je vais t’inscrire le lieu à l’intérieur de ton paquet de clopes. File un stylo…
- Tu bluffes là ?
- Qu’est-ce que t’as à perdre, t’es déjà tapis non ?
Lyda avait presque arraché les quelques cigarettes de son paquet et elle suivi du regard chaque mouvement du crayon de papier qui s’agitait sur le carton. A quoi cela tenait, un vulgaire paquet de clopes dont au moins milles paires d’yeux devaient derrière les écrans de caméra scruter la révélation.
Ne restait plus qu’à le récupérer.
Elle scruta nerveusement plusieurs fois l’horloge murale, inquiète que les gars cravatés, genre de clones qu’étaient les inspecteurs d’état, ne fassent irruption pour se jeter tel une meute testostéronée sur un os convoité. Il ne restait plus qu’une poignée de minutes.
- 15… 20, 37… 45,46,48…
- Tu fais quoi là ? Mais la jeune femme brune connaissait déjà la réponse.
- 53,58… 62, 64… 70 ! Putain !
*
Tout alla très vite.
Ce mec qui était épatant quand même pour être aussi malin malgré à première vue une vivacité intellectuelle plutôt pauvre, avait tout saisi. Il l’avait trouvé sidérante cette nana, elle lui avait fait de l’effet, tant d’ailleurs qu’elle avait failli le baiser !
L’horloge, cette foutue horloge qu’elle avait ignoré depuis deux heures mais qu’elle avait épiait bien trop de fois depuis les dernières minutes. Il avait compté dans sa tête les secondes qu’elle égrenait mais en se fiant à ses battements de cœur. Il savait faire ça.
70 battements de cœur avant que la 58ème minute ne devienne la 59ème ! Il avait vite calculé. Ils avaient modifié la puce électronique de décompte. 10 secondes par minute, 20 minutes pour deux heures… il restait 20 minutes avant qu’il ait gagné son pari fou !
Quand il eut compris ce tour de passe-passe, il s’était préparé à avaler net le paquet de cigarettes mais Lyda le devança et elle le sidéra une nouvelle fois.
Au lieu de se jeter sur lui, elle venait de sauter telle une panthère de son perchoir jusqu’à la porte de la salle d’interrogatoire, la verrouillant sèchement avant qu’un brouhaha de cris et de tambourinements ne viennent l’assaillir !
- Fort le coup de l’horloge ! Je sais pas si l’idée vient de toi mais c’est fort. Remarque on dirait ton idée… après tout en me laissant le temps de faire ce que je veux de ton paquet de clopes tu viens de te trahir. Je sais pas comment tu as fait gobé à tous ces mecs, là derrière la porte, ton idée mais à mon avis ils sont furax. C’est peut-être à toi qu’ils en veulent après tout.
Du panache j’en ai pourtant, regarde, attrape !
Par instinct, elle attrapa à la volée le paquet lancé par Vlatan. Aussitôt les tambourinements cessèrent comme par magie.
- Allez tremble pas, ouvre-le.
Et son rire bruyant et clair accompagnerait longtemps tous ces débiles en train de s’arracher les cheveux, pensa t-il. Mais elle, ouais cette drôle de fille, allait l’entendre longtemps car il hanterait ses nuits, elle qui allait se retrouver à faire la circulation au fin fond du plus pourri des villages de tarés après tout ce fiasco.
Mais ce qu’il ne pouvait se douter, c’est qu’il n’avait pas fini de rire… un rire de fou qui ne le quitterait plus !
**
Elle aurait du être effondrée en ouvrant le paquet de cigarettes.
Il n’avait rien inscrit à l’intérieur !
Mais non, elle avait remis les quelques cigarettes à l’intérieur, en avait pris une, s’était revêtu de sa veste légère en cuir noir, puis l’avait allumé. Elle était restée alors adossée à la seule porte de la pièce, s’amusant avec les volutes de fumée et laissant presque sa cigarette se consumer lentement et toute seule.
- Allez, soit belle joueuse, dis-leur de transférer le cash et ton calvaire s’arrêtera là. Tic, tac, tic, tac… c’est terminé. Pas d’aveu, pas de victime…
- Pas de fric !
Vlatan avait formé un « oh » avec sa bouche mais aucun son n’était sorti. Il connaissait déjà assez cette fille pour savoir que le bluff n’existait plus et qu’elle était sûr d’elle. Son visage avait changé, ses yeux s’étaient allongés, c’était son vrai visage et il le découvrait vraiment à cet instant.
Il aurait voulu se débattre, jouer encore, se justifier, trouver une porte de sortie, mais rien ne venait, quelque chose clochait. Mais quoi ?
- Si t’as rien marqué c’est que tu n’as pas enlevé cette nana ! C’est quoi, ta copine ? Vous vouliez soutirez du fric à son père blindé ? Tu réponds pas… ah mais le temps passe, tu diras rien évidemment, tu veux ton argent.
- Et alors ça changerais quoi si tu disais vrai ? J’aurai encore moins de charge contre moi !
Vlatan avait repris un peu d’espoir, en fait peut-être que le changement de ton de l’inspectrice ne venait que de son détachement, qu’il avait cru feint et qui se révélait tout bonnement vrai.
Alors elle ouvrit la porte de la salle d’interrogatoire, la climatisation insupportable s’arrêtant comme par enchantement.
- Sors d’ici !
- Avec plaisir… et oubliez pas de me signer le chèque.
Lyda Slayl ne bougea pas de l’embrasure de la porte. Elle souriait d’un rictus carnassier puis elle eut un rire sans joie.
- Ouais, ouais. Merci en tout cas pour ces deux petites heures, oups désolé, j’avais omis les 20 minutes, j’espère du coup ne pas rater la correspondance retour.
- La correspondance… mais de quoi tu parles ?
- Rien, laisse tomber. Au fait oublie pas marque de clopes, tu m’as promis de m’en envoyer un paquet…
Vlatan alors était sorti.
On le maîtrisa sans ménagement le long d’un couloir étroit menant à une volée de marches donnant à l’extérieur. C’était un quai de gare. Et la troupe d’hommes l’avait rejoint depuis une rame aménagée curieusement. C’était une sorte d’algeco en plus élaboré posé sur un système hydraulique sophistiquée pour qu’à l’intérieur on n’y devine aucun bruit, ou très peu, et que l’on pouvait facilement camoufler par exemple… par un bruit lancinant de climatiseur !
Alors Vlatan rie, un rire fou.
Il fallait un peu plus de deux heures pour rejoindre l’Etat frontalier de son délit, là où il pourrait être jugé, depuis la ville où on l’avait amené à ce dernier interrogatoire… en fait, 02h20 exactement !
***
- T’as vu ça Lyda ? La fille de l’Ambassadeur était macqué avec le gus qui s’est fait arrêté dans l’état voisin, quels abrutis. Remarque je comprends pas comment il a pu se faire avoir… confondre un wagon et une salle d’interrogatoire…
- Bah faut dire que le petit stratagème va faire augmenter le budget de la police d’au moins 10% à lui tout seul. Une blague de potache drôlement salé !
La jolie brune accoudée au zinc aussi antique que cette taverne d’un autre âge eut un rictus familier. Elle haussa les épaules puis alluma une cigarette.
- Hé Lyda, tu sais qu’on peut me fermer la boutique pour ça ?
- Quoi pour une clope ? Si ton horloge détraque pas, c’est la fermeture dans quelques secondes, pas le temps de se faire avoir !
Et Lyda se mit à rire devant le regard effondré et interdit du tenancier. Alors il grommela quelques mots puis se mit à pouffer à son tour.
Oui, car il l’aimait bien cette drôle de fille…
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