Chapitre 1 (La Hyène de Namibie)

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Pourquoi les gens voient leur comportement altéré quand vient la nuit ?
Les désirs deviennent plus intenses, les ombres exaltent l’imaginaire, les mouvements perceptiblement s’accélèrent et bien souvent les inhibitions s’estompent avec la lumière comme si on ne craignait plus de les révéler. Etrangement je n’étais jamais plus en paix qu’à sa venue.
La flamme de mon « zippo » brula ma vision en même temps que ma cigarette. Bien vite cet éclair au parfum d’essence mourut pour ne laisser que la braise incandescente de mon « bâton d’oxygène » comme je l’appelais. Mes yeux se réaccoutumèrent mais pas ma dépendance pensais-je en riant un peu bêtement.
J’avais besoin de prendre l’air car j’étouffais et m’étouffais en me privant d’un air sain.
Tout compte fait si, c’était drôle.
Mais le monde qui s’était retenu durant le jour dans ses conventions hypocrites se libéra autour de moi et la laideur avec…

Sur l’autre trottoir une bande d’idiots qui fracassaient toutes les poubelles croisant leur chemin et tout ça dans des grognements hilares. Déjà l’envie de détruire.
Une voiture me dépassa lentement, d’une lenteur inhabituelle, le chauffeur balayant de droite à gauche tout les recoins des ruelles et intersections. Celui-là avait son appétit sexuel à satisfaire et cherchait une proie, son esprit entièrement soumis à sa pulsion. Il n’y aurait ce soir pas de place pour sa femme inquiète de le savoir travailler si tard ou de ses enfants tristes que leur si tendre papa ne puisse les embrasser avant qu’ils ne s’endorment en rêvant d’un monde plein d’espoirs.
Il ne remarqua pas la femme blottie contre un porche qui aurait pu soulager sa perversion.
Elle était sans doute trop fatiguée par le nombre de chauffards perdus cherchant du réconfort, eux qui s’étaient égarés dans l’humanité !
Elle eut conscience de ma présence mais sentit que je n’en avais pas après elle. Ces femmes étaient instinctives pour ce genre de choses.
J’étais triste pour sa vie. Elle ne l’était peut-être pas. Et elle ne l’était pas du tout pour moi…
Une autre femme un peu plus loin en face de moi.
Elle sembla surprise. Même de cette distance je le ressentis. Elle pressa le pas. C’était une erreur car il fallait donner le change et ne pas montrer sa peur. Elle changea de trottoir. Je jetais un œil vers le groupe de jeunes qu’elle risquait maintenant de rencontrer et avec qui elle aurait bien plus à craindre que moi. Malheureusement elle ne pouvait pas le savoir.
Le Destin vous offre toujours des voies. Celle consistant à croiser celle que j’empruntais à l’instant ne pouvait lui assurer plus de sécurité. Elle avait pensé le contraire…
Les jeunes avaient bifurqué, elle était sauve d’embêtements mais pas de ses préjugés pour le coup renforcés d’avoir pris la bonne décision. Elle n’aurait peut-être pas toujours cette chance.
Je réajustais l’écouteur de mon MP3.
Le Requiem de Mozart allait bien ce soir avec cette vie nocturne semblant ouatée dans la torpeur de cette nuit humide mais qui pouvait à chaque instant se déchirer et envelopper du voile de ses ténèbres n’importe qui dans sa fureur orageuse. Que cachait d’autre cette draperie virginale emportant la lumière du Soleil pour enfanter dans ses entrailles une nouvelle aube ? Dissimulait-elle derrière les volets ne voulant l’admirer, scènes conjugales, viols admis car « c’est le rôle d’une épouse de satisfaire son mari », vomissures incestueuses, déversement de haines sur les blogs par des lâches toujours anonymes, vapeurs d’alcool, shoots, drames, amoralité, bêtise et surtout abus de pouvoir sur tout ce qui est plus faible. Frustrations d’avoir été avant le jouet du plus fort, petit chef, flics vous dressant une amende, railleries, pire encore, ignorances…
Tant de mensonges que cela en devenait assourdissant de ne pas les crever enfin.
Les gens mentent encore et encore, d’abord à eux-mêmes et surtout à ceux qu’ils aiment.
Les gens sont seuls, si seuls qu’ils finissent par se mentir à eux-mêmes…
STOP !
J’étais passé à la symphonie 5 de Beethoven… Elle embrouillait trop mes pensées.
J’appuyais sur le sélecteur. Morceau suivant… Wagner et les Walkyries ! J’eus un haussement d’épaules brusque.
D’abord les Valkyries ne s’écrivaient pas avec un W, pure mégalomanie de Wagner qui en sus n’en avait fait que des grosses blondes grotesques. Quel imbécile génie et quel génie imbécile !

Cette fois j’arrêtais mon baladeur.
J’écoutais la pluie et le vent. Cette symphonie là était inimitable et merveilleuse. Emporté par l’orchestre j’avais dérivé au nord de mon quartier. Mais ce n’était pas « mon » quartier d’abord et ensuite pourquoi faut-il que tout Nord d’un quartier soit toujours le plus inquiétant et délaissé ?
Celui-là n’était pas l’exception à cette curieuse loi urbaine, bien au contraire.
Même le vent se renforça soudain.
Je longeais un vaste terrain vague cerclé de bâtiments austères, sans âmes et fatigués. Certains abritaient des entrepôts, d’autres étaient abandonnés par des ouvriers sans usines ni travail, un pan de mur du cimetière en comblait l’une des parties. De l’autre côté coulait un canal étroit qui ressemblait plus à un déversoir de latrines et d’eaux croupis de la ville qu’à une rivière ayant abreuvé des êtres vivants en amont. Au loin se dressaient des barres infernales d’HLM que plus personne ne voulait voir, chacun étant effrayé de perdre son statut social et d’y échouer à jamais…
Je reconnus, fermant cette friche aux ronces coupantes et à la terre meuble, le centre social de la cité flanqué de son unité psychiatrique.
A ce niveau de clichés, on dépassait la fiction… la réalité est bien plus aberrante encore !
J’appuyais et repris ma respiration en même temps que la Sarabande de Händel.
J’allais m’enfuir au-delà de ce monde plus noir que la nuit quand.
Quand les violons devinrent plus vibrants, la grosse caisse plus bruyante et… Cela brilla !
Je m’avançais, plus rien.
Je reculais. Cela brilla de nouveau !
Dans cette noirceur c’était étrange, envoutant et poétique. Un bout de verre jeté par quelques fêlés ? Un bris de métal peut-être.
La Sarabande éclata… Un diamant ? Un trésor millénaire resurgissant pour sauver la laideur de ce lieu grotesque ? Oui, un éclat d’espérance dans la laideur !
J’allais voir, poussé par une force que je reconnus comme étant celle divine du Destin.

J’étais peut-être comme tout ces gens croisés dans la nuit après tout, totalement perdu et fou !

*


- A l’aide, à…
Le faible miaulement trop étranglé pour qu’il ne s’entende se termina dans un cri plaintif. La gifle avait été forte, sans retenue, et elle avait basculé sur le sol glaiseux et sale de la pièce.
- Ferme là, pisseuse, putain ! Regarde ce que tu me fais faire, merde.
La jeune fille blottie et ramassée sur elle, geignit une excuse inaudible.
- Voilà c’est mieux. Il faut que tu sois gentille. Je sais être gentil tu sais. Plus tu te laisseras faire, plus je serais gentil.
Le dos de la main de l’homme frôla la joue de la petite fille qui eut un haut-le-cœur, les poils bruns et imbibés d’une sueur forte lui piquant la peau. Elle rapprocha son corps encore plus prés du mur sentant l’urine comme si une fée allait l’entraîner au travers, loin de ce cauchemar.
Mais ici il n’y avait que la main décharnée de la mort l’enlaçant déjà presque, son souffle glacial la faisant trembler par spasmes.
Tout cet endroit n’était que larmes et désolation.
Ce bâtiment fait en briques était rongé par des plantes grotesques, épineuses et nuisibles. Le mortier coulait des parois comme des pleurs boursouflés dont personne n’entendait plus la désespérance. Le toit était rongé par les rats, la rouille et la pluie y dégouttait sans aucun charme. Le Vent évitait lui-aussi cette sépulture du monde ouvrier, l’abandonnant à toute autre vie que celle de ses tôles qu’il semblait froisser, enragé de cette barrière sordide entravant sa liberté.
Des tags obscènes et sexuels s’étalaient sur les façades comme autant de tâches à l’art grotesque et à la peinture couleur sang. Les tarés les vomissant avaient jonché le sol de bombes à peintures et de cannettes de mauvaise bière, leurs bris de verre épais comme menaçant celui qui en braverait le seuil. A l’intérieur cela puait.
Une puanteur comme on en sent dans les cages d’escaliers squattés, dans les latrines publics, les voitures de train abandonnées ou les cages des chenils. C’était l’odeur de l’abandon, de l’inhumanité, du grotesque, du laid et de la souffrance. Même la pire des bêtes n’y aurait pas fait sa tanière…
Mais une bête il y en avait pourtant une désormais à l’intérieur.
Ramassant parmi les seringues de quelques junkies défoncés une couverture souillée d’excréments, de vomis et de salissures grasses et huileuses, la bête la jeta au pied de sa proie. Il la déroula d’un coup de pied, indifférent à ce qui courait et rampait dessus. Rien ne pouvait faire dévier son regard porcin sur l’objet de son désir.

Voilà longtemps qu’il l’observait.
Cette salope l’aguichait tout le temps, tortillant son cul, le provoquant quand elle passait sa langue sur ses lèvres ou qu’elle riait avec les autres petites truies. Elle faisait souvent le mur pour les rejoindre depuis l’autre côté de la friche. Au début il n’avait fait que la suivre de loin et dans la pénombre. Elle ne l’avait jamais remarqué.
A chaque fois il s’était rapproché un peu plus d’elle, toujours un peu plus.
Chaque nuit il imaginait derrière les murs du foyer ce que ces petites pisseuses faisaient entre-elles. Leurs seins étaient à peine formés mais elles les mettaient déjà à nues. Elles ôtaient leurs culottes et remontaient leurs jupes quand elles filaient en douce rejoindre quelques crétins juvéniles.
Mais elle, oh oui, elle l’attirait plus que les autres.
Elle n’avait pas froid aux yeux car elle était la seule à emprunter le terrain vague, la petite maligne. Elle se maquillait comme une femme. Il la voulait comme femme, oui, elle serait sa femme.
Il n’eut plus que cette idée en tête. Il sentait sa virginité, il connaissait déjà cette odeur.
Il avait phantasmé cet instant jusqu’à ce que sa poitrine le brûle et que le sang afflue et bouillonne dans tout son corps. Une nuit pareille, c’était une aubaine.
Et elle était sortie alors qu’il ne pensait pas qu’elle puisse braver les ténèbres et la tempête.

- Ne me fais pas de mal, je t’en prie.
Revenant presque à lui, l’homme déglutit. Il tremblait, le feu le dévorant. Il arracha presque son chemisier. Elle portait un soutien-gorge blanc, une couleur virginale qui l’excita davantage.
- Tu va être une femme ma chérie.
Il déboutonna lentement sa chemise, une forêt de poils couvrant son torse comme un fauve.
- Tu vas me tuer ? La jeune fille détacha chacun de ses mots, presque incongrument et avec une absence dans le regard, ses yeux pourtant inondés de larmes muettes de tout sanglot.
Il fut un instant déstabilisé. Il eut une poussée de violence, craignant de perdre la maîtrise et son excitation qu’il sentait défaillir.
Il eut envie de la gifler.
- Je serais gentille mais ne me fais pas de mal.
Elle s’allongea, pleurant davantage, puis lui tendit la main comme pour l’inviter auprès d’elle.
Une femme n’aurait pas réagi ainsi, elle se serait débattue, elle aurait hurlé et cela l’aurait encore plus excité, il avait déjà éprouvé ça. Mais là elle jouait à quoi cette conne !
Elle s’était faite sauter par les éducateurs du foyer ou quoi ?
Il respira bruyamment.
Elle commença à détacher son soutien-gorge révélant une partie de son sein droit. Après tout elle le trouvait peut-être viril, un vrai homme en quelque sorte. C’était nouveau mais il commença à aimer ça.
Il retrouva soudain sa virilité.
Il remonta sa main le long de sa jupe, sentant la chaleur s’accentuer alors qu’il arrivait à l’entre-cuisse. Ses doigts rencontrèrent le tissu de son slip. A son tour il fit glisser son pantalon tout en attrapant la nuque de sa petite femme, la courbant jusqu’à lui.
- Ne sois pas effrayé, tu va voir ca va aller…
- J’ai, j’ai peur.
Il ne comprit pas tout de suite. Il pensait qu’elle l’aimait.
- Ca va aller, mouille bien tes lèvres, ce sera plus facile. Tiens bois.
Il s’était rappelé qu’il avait sa flasque là dans sa poche. Il l’extirpa, dévissa le bouchon, une forte odeur d’alcool s’en dégageant. Elle n’avait pas osé protester et il lui fit boire tout le contenu, lui enfonçant trop le goulot jusqu’à celle qu’elle vomisse presque.
- Allez maintenant c’est bon, tu sais comment faire.
Il la cambra un peu plus tout en commençant à défaire sa jupe en même temps.
Il sentit une résistance.
- Putain, tu fais quoi, vas-y, allez vas-y ou je te tue !
Il l’avait dit et il serra plus fort encore la nuque de cette petite salope. Elle lui cracha au visage !
Il devint fou !

*


Elle savait qu’elle allait mourir…
Elle avait tenté de gagner du temps mais c’était fini.
Pourquoi son existence aurait-elle été si triste ? Ses parents étaient morts et elle vivait dans ce foyer sans joie. Personne ne lui faisait de mal mais c’était si triste.
Elle aimait la pluie, la nuit et le Vent. Ces choses étaient la Vie et elle existait comme jamais quand elle les éprouvait sur sa peau et ses cheveux. On lui avait bien dit de ne pas s’aventurer dans le terrain vague mais c’était la meilleure façon de s’échapper pour quelques heures du foyer, juste quelques heures… Elle avait bien moins que cela à vivre.
Pourtant elle désirait plus que tout mourir.
Elle ne voulait pas avoir mal et vivre les choses qu’il voulait lui faire faire.
Elle ne l’avait pas vu surgir d’un fourré. Elle n’avait senti que l’odeur de ses doigts se refermant sur sa bouche, lui en retournant une douloureusement. Il sentait la mort.
Elle se sentit si sale alors.
Elle n’avait pas entrevue l’amour et on le lui volait déjà…

L’alcool emportait ses sens. Elle divaguait même si elle venait de revivre son drame en un battement de cœur. Peut-être était-ce l’un de ses derniers.
L’homme l’avait rejeté violemment en arrière, elle avait mal.
Il éructait, l’insultait bien qu’elle n’entendait presque plus rien. Elle avait mal à la tête. Elle sentit ses vêtements s’arracher. Elle allait avoir mal, très mal. Elle pleura et pria pour mourir.
Elle pensa que les fées n’existaient pas… les monstres si !

Avant de s’évanouir, alors que son regard pencha vers le vide, elle remarqua sa seconde boucle d’oreille brillant à l’entrée de ce qui allait devenir sa tombe. Elle avait perdu la première quand le monstre l’avait attrapé.
C’était curieux comme dernière pensée se dit-elle.
Le monstre allait la dévorer maintenant. Elle ferma les yeux.
Elle entendit encore une dernière chose. Elle comprit que cela était étranger à tout cela, ce fut tout…

Si elle était restée consciente un peu plus, elle aurait su que cela ne venait pas du monstre. Un monstre qui n’était qu’un homme, un simple humain soumis à des pulsions incontrôlables. Les monstres n’existaient pas.
Pourtant ce qui surgit de cette nuit d’horreur n’était soumis à aucune pulsion autre qu’à une volonté propre.
Quelque part c’était inhumain !

*


L’œil animal injecté de haine qu’était le prédateur possédé freina son halant instinctivement.
Ce ne fut que le passage d’une ombre dans sa pupille dilatée mais suffisante pour l’alerter d’un danger. Trop tard et pas assez rapide !
Le coup fut violent, sec et étouffé.
Il fut projeté contre le mur et s’affaissa au côté de la jeune fille évanouie. Une douleur sourde frappait ses tempes et son crâne foudroyé par l’attaque. Il était presque assis, grossièrement désarticulé et comme pris dans un étau, incapable de bouger.
Il avait peine à ouvrir ses paupières.
Son regard voilé ne discerna à peine qu’une ombre trouble, silencieuse, penchée sur la petite poupée inanimée à ses côtés. Peut-être la rhabillait-il.
Il avait relevé le corps de l’innocente, tentant de la prendre dans ses bras.
Peu à peu il reprit ses esprits, commençant à distinguer mieux les formes. Ses veines palpitèrent de nouveau avec l’afflux de son sang. Sa rage se réanima toutefois telle une mauvaise braise prête à délivrer un feu dévorant et dévastateur.
La bouteille ! Sa main venait de rencontrer sa bouteille d’alcool.
Qui était ce fantôme ?
Allait-il saigner ? Mais que faisait-il ? Il lui enlevait sa femme ! Il allait la prendre à sa place cette pourriture ! Cette fois le feu devint brasier, une décharge de colère toute volcanique l’arrachant du sol en même temps qu’il brisa en tesson la bouteille de verre.
Il se jeta en avant, lançant son bras en arc de cercle.
Il rencontra des chairs.
L’être de grande taille lâcha sa protégée qui s’affaissa de nouveau au sol, presque sans un bruit.
Lui n’avait pas bougé !

Doucement, dans un ralenti qui sembla ne pas en finir, il tourna la tête vers lui comme s’il ne pris conscience que maintenant de son existence.
Et son existence devint misérable ! Les jambes encore flageolantes, celles-ci se dérobèrent sous lui autant par la faiblesse que par la peur. Il n’était plus un prédateur féroce et abominable, il n’était qu’un faible ayant attiré l’attention d’un fauve plus déterminé encore.
Il était redevenu l’enfant terrifié par ses parents, la piteuse créature bannie de tous et le jouet de compagnons de cellules d’autres plus fous que lui. Il avait toujours craint l’autorité du plus fort, lui qui s’en déchargeait cruellement sur les plus faibles.
Il était paralysé par ce juge inconnu à qui il prêta une sentence implacable.
Il bégaya, tentant d’articuler sa défense.
- Pardon. Je suis désolé, je suis malade… Malade…
Il releva un peu la tête pour déchiffrer le silence insoutenable de son vis-à-vis. Et cette fois il distingua dans la faible clarté une partie de son visage.
Les yeux étaient d’une dureté incroyable, la face crispée et les mâchoires tendues comme prêtes à craquer sous l’effet des dents serrées de colère. C’est alors qu’il remarqua le dégât du verre sur la peau au-dessus de son arcade droite. Cela ne saignait pas beaucoup mais plusieurs filets descendaient doucement le long de sa joue.
La bête était blessée songea t-il.
Cela lui donna de l’assurance. Cela pouvait saigner… Cela pouvait donc crever !
Soudain cette belle confiance en une dernière opportunité s’estompa brutalement. L’un de ses gants fait d’épais cuir noir serrait encore une barre de fer, sans doute celle-là même l’ayant presque tué d’un seul coup. Dans un sursaut de lucidité, il hésita.
Si cet homme avait été un flic, un quidam ou un voisin alerté par du bruit, nul doute qu’il aurait déjà parlé, appelé à l’aide ou cherché à s’enfuir avec ou sans la fille. Celui-là n’était pas de cette trempe, il le sentait. Ils avaient quelque chose en commun…
La fureur peut-être !
Peu d’individus étaient capables de frapper de sang froid, une fois la colère passée. Cela demandait une volonté froide, déterminée au mal et sans morale.
- Tu la veux aussi pas vrai ?

*


Une boucle d’oreille !
Le petit bijou féminin brillait encore quand je l’avais fait glisser au creux de mon gant. Elle n’était pas de grande valeur mais elle était jolie. Et plus troublant elle n’était pas souillée de terre, à peine recouvert d’eau malgré la pluie comme si elle venait d’être déposée par quelques Elfes…
Ces créatures voulaient-elles m’attirer dans leur monde ?
J’avais sourit et répondu à leur invitation imaginaire, poursuivant un peu plus à l’intérieur du terrain vague. Pas franchement le genre d’endroit inspirant la poésie.
J’avais remarqué alors un bâtiment inspirant cette fois la dramaturgie tant il était repoussant même vue d’ici. Au-dessus de moi l’orage grondait de plus belle comme s’il m’avertissait d’aller chercher d’autres abris plus sûrs.
Ces appréhensions étaient idiotes. Les gens avaient d’instinct peur de la nuit, du cœur des forêts et des friches. Pourtant les forêts avaient de tout temps accueillis généreusement les hommes quand ils étaient égarés par les guerres et alors par d’autres peurs bien plus meurtrières. En plus qui donc pouvait-on croiser de dangereux en leur sein ?
Les villes étaient veinées de bien plus d’artères fréquentées par des prédateurs urbains, leurs cœurs les attirant d’autant plus qu’ils s’y fondaient sans être remarqués. Pourquoi avais-je ces pensées ? C’est alors que je remarquai un second éclat.
Encore quelque chose qui brillait dans le néant ! Cette fois cette petite quête promettait un trésor, celui d’assouvir ma curiosité romanesque. M’approchant sans bruit de crainte que cette apparition ne se dérobe, voilà qu’une seconde boucle d’oreille indiquait l’entrée de la baraque chancelante aperçue auparavant.
C’est là que tout bascula non pas dans un monde féerique mais dans celui de la laideur !

Comme un reptile sournois, l’ordure grossière se convulsait à mes pieds !
J’étais pour le moment comme absent, étranger à mon corps.
Je me souvenais avoir été pétrifié par les mots de cette chose. J’avais cru à un poivrot perdu dans ses ânonnements entretenus avec ses bouteilles. Quand je découvris ce porc se baissant vers cette petite fille en pleurs, je perdis toute raison.
Une barre de fer rouillée s’était trouvée là. Je l’avais saisi.
J’avais frappé fort. Puis j’avais commis une erreur.
Je n’avais pas eu la maîtrise et n’avais réagi que comme un père pour protéger sa fille, un amant sa maîtresse, un homme une femme. Par pudeur j’avais remis les habits défaits de la petite allongée au sol, inanimée. La bouffée de colère à sa découverte avait chassé ma peur et j’avais pu intervenir. Il me fallait la sauver et la soigner au plus vite.
C’était là l’erreur qui aurait pu coûter nos vies à chacun.
Le temps que je m’aperçoive de ma méprise et une bouteille de verre nous lacérait en même temps nos deux visages !
Tout devint alors évident.
Toute mon existence je m’étais préparé à cela. Je n’étais pas entrain de porter secours, non. Le Destin m’offrait de me révéler à lui ! Les boucles d’oreilles m’avaient guidé pour que je le réalise non pour que je partage celui de cette pauvre enfant. J’avais bien changé de monde.
Celui-ci n’était pas soumis aux lois entendues, à une morale commune ou à une méthode type qu’on nous aurait conditionné pour réagir en pareil cas. La civilisation n’avait pas d’ancrage en cet instant particulier et il n’y avait pas de temps à résoudre un combat entre l’acquis et l’inné.
C’était une guerre, ma guerre !
La colère ne reviendrait pas et elle ne me ferait pas oublier ma propre peur. J’étais entrain d’éprouver ma Foi… Mon ennemi avait ressenti ce changement en moi, j’en avais la dégoûtante empathie.
Il balbutia en se tortillant grotesquement.
Händel revint à moi crachant la démence harmonieuse de sa symphonie sans que je sache si ce fut là un signe ou une facétieuse ironie…

*


- Si tu veux je la réveille et la tiendrais pour toi ? Je…
Une bête blessée est encore plus dangereuse.
Il comprit que celle-ci était mue par le mal, qu’elle partageait une part de son amoralité et que sa volonté ne faillirait pas à ses mensonges. On pouvait tout expliquer à ces psychiatres pour qu’ils plaident en votre faveur, faire croire aux prêtres qu’ils ont pouvoir à réhabiliter les pêchés les plus immondes et à la société qu’on peut guérir de ses perversions alors qu’on en jouit sur ses victimes.
On ne peut convaincre un Loup !
Et un Loup protégeant sa progéniture encore moins…

Un Seigneur porte haut son épée à la lame d’acier.
Il ne craint pas la foudre car il l’appelle.
Il n’y a pas de Gloire à mourir,
Il n’y a de Gloire qu’à en être digne.
Je frappe la bête non pour la terrasser
Mais pour la bannir de mon royaume…


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