Chapitre 11 (La Hyène de Namibie)

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Les petites filles jouent à la poupée parce qu’on le leur a appris,
Mais au fond de leurs cœurs, elles préfèrent serrer un nounours quand elles ont peur.
Les petits garçons ont un ours en peluche mais ils préfèrent les poupées…
Mieux vaut qu’ils deviennent des nounours et non les hommes souhaités par leurs pères.

- C’est qui ?
- C’est gros nounours !
Les smilies les plus rieurs illuminèrent aussitôt mon écran.
Mon cœur n’était abreuvé de vie que dans ces moments là. Le reste du temps il n’était qu’un rocher froid et noir, rarement lacéré par quelques émotions. Le sourire d’une petite fille parvenait ces derniers jours à le fissurer mais aucun sourire comme l’était celui de l’être m’aimant ne pouvait plus le mettre à vif et à nu.
Nous étions deux enfants, deux esprits adolescents, deux êtres qui s’étaient reconnus dans un monde où ils n’étaient que des étrangers.
- Je t’aime…
- Je t’aimerais toujours plus…
Cette fois une rangée de smilies courroucés et ronchons clignotèrent leurs mécontentements.
- Ta petite fleur se fane, son saule pleureur est si loin d’elle.
Elle était si poétique et nous partagions une mélancolie profonde, la même qui faisait retomber telles des larmes les branches des saules. Le plus beau moment de ma vie avait été de lui dire « Pour l’Eternité, Oui ».
Cela ne lui avait pas semblé être trop long. Je souris.
- Ton pays me manque et il me manque car tu en es le sourire.
« Fon » chanta comme une douce bruine la mélancolie de mon cœur. La langue si profonde de sens de ses paroles me transporta loin d’ici, loin de tout.
- Ma WebCam ne fonctionne toujours pas. Je souffre bien trop de ne te voir.
- Je n’aspire qu’à te rejoindre. Seulement j’aspire à demeurer à tes côtés pour le reste de ma vie.
Et je ne pouvais laisser ma vie être dévastée, songeais-je.
- Tu sembles préoccupé. Je peux faire quelque chose ?
- C’est adorable. Continue à être ce que tu es et regardes la Lune chaque nuit… Je regarde la même que toi, tu le sais bien.

Nous échangeâmes encore une profonde intimité pendant quelques minutes.
Je brulais de la rejoindre et me demandais encore pourquoi je n’avançais pas en ce sens. Je voulais prouver quoi et à qui ici ?
- Je dois m’occuper de la famille et… de ton arrivée !
Je la devinais rire espiéglement. Maintenant je savais pourquoi je devais encore rester. Plutôt mourir que de menacer l’éclat d’amour de ses yeux en amande de la moindre ombre.
- Ici le Vent se lève.
- Et tu adores le Vent. La pluie ne cesse plus ici.
J’imaginais aussitôt la petite ville du bord de plage balayé par des ondées torrentielles. La chaleur n’en était à coup sûr pas moindre et même encore plus étouffante. L’eau devait tombait en rigoles du toit de bambous jusqu’au sol formant un rideau déformant quand on regardait au travers. Des enfants devaient s’amuser dans les flaques énormes et des motos chargés de tout ce que l’on pouvait imaginer batailler dans les brumes humides se mêlant aux fumées des vendeurs ambulants. C’était un autre monde qu’il fallait éprouver plutôt que de décrire.
- J’ai hâte de te préparer à manger.
- Tu prends toujours tant soin de moi qu’une Louve-Mère à tes côtés ferait pâle figure. Quelques Makis sortis du frigo me contenteront. Pour la chaleur je n’en retrouverais le goût qu’à la saveur de tes lèvres…
- Je t’aime gourmant Nounours !

Il y a bien des manières de parler d’amour mais qui pour le comprendre ?
Peu de monde sont d’une cruauté telle qu’ils ne puissent aimer, pourtant encore moins peuvent aimer plutôt que de faire souffrir. Le sexe omniprésent partout salissait le désir qu’on mêlait désormais avec l’amour.
Faire l’amour comme des adolescents en sauvait la beauté charnelle mais la menace d’une violence latente et animale couvait toujours comme à l’affût. Les pères aiguisent la virilité de leurs fils comme des poignards et les mères conditionnent leurs filles à les castrer !
J’étais en colère et disais n’importe quoi.
La liberté est la plus esclavagiste des maîtresses si on n’apprend pas à la refuser…
Je ne pouvais supporter que l’on fasse de moi un sujet plus qu’un être.
J’ouvrais le moteur de recherche, le « Spyder ».
Oui, la liberté était la pire des garces si on s’y abandonnait.
J’entrais les mots-clés :
« Bastien Stannaisse – By Night »…

*


Que faisait-elle là ?
La jeune policière, très gentille, l’ayant accompagnée depuis l’hôpital jusqu’ici lui avait simplement dit qu’on avait besoin d’elle au commissariat. Depuis elle était seule dans une pièce sans fenêtre comme on en voyait dans les séries à la télé.
Etre seule lui était égale, elle était toujours seule.
Non, ce qui l’inquiétait le plus c’était l’absence d’avenir. Qu’allait-elle devenir ? Ses yeux lui renvoyèrent leur reflet magique au travers d’une grande glace couvrant le mur en face d’elle. On la regardait peut-être…
Elle se gratta machinalement la joue et rencontra le pansement. Elle ressentit une douleur aigüe.
Après tout ce n’était pas pire qu’à l’hôpital d’être ici. C’était aussi laid, impersonnel et morne.
Elle griffonnait sur son cahier de dessins.
La porte s’ouvrit brusquement.
Surprise, elle se rendit compte qu’elle venait de casser sa mine de crayon ! L’homme venant d’entrer avait la même couleur que son fusain. Il portait deux gobelets.
- Bonjour Mary-Kay. Je suis l’agent Teddy Fricks.
- Teddy comme l’ourson ?
Un instant l’homme austère faillit en perdre ses gobelets, ravalant sa salive comme s’il se contenait soit de rire soit d’éclater en colère.
- Heu… On va parler un peu, il y a beaucoup de choses qu’on ignore.
- Moi j’en ai beaucoup à apprendre.
Cette fois le dénommé Fricks était décomposé. En fait Mary-Kay le trouvait drôle et la vérité provoquait en effet de curieuses réactions dans le comportement des adultes.

- Je t’ai pris du jus de pomme ou de… Enfin un jus de fruit.
Teddy s’assis en face d’elle.
- Peux-tu me raconter tout de la nuit nous amenant jusqu’ici ?
- Je n’en ai pas très envie. Où est Phyllis ?
Merde, elle déconne grave, se dit à lui-même Fricks.
- Et bien on va quand même en parler. Phyllis m’a fait voir tes dessins, alors je sais…
Touché… elle va couler.
Cela avait fait l’effet d’une bombe à fragmentation. Mary-Kay se crispa et ses yeux prirent une teinte plus vive. Elle s’empourpra.
- Comment elle a pu me faire ça ! C’est dégueulasse…
- Elle n’a fait que nous aider tous les deux au contraire. Je sais que tu ne voudrais pas être là, alors autant réduire ce moment désagréable, tu ne crois pas ?
Mary-Kay ne répondit pas et ramassa l’une de ses jambes sous son menton.
- Si tu veux tu ne réponds pour l’instant que par oui ou par non. C’est comme le jeu du « ni-oui, ni-non » mais à l’envers.
Fricks n’eut qu’un haussement d’épaules comme retour à sa provocation.
- Bien. Tu t’es enfuie du foyer l’autre nuit ?
- Hum.
- Ce n’est pas un oui ça mais bon je prends. Tu étais seule ?
- Oui. Dit Mary-Kay en respirant bruyamment, ne cachant pas sa lassitude.
- On avance. Tu coupais donc par le terrain vague ?
- Oui.
- Tu as remarqué quelqu’un ?
- Non. Elle ferma les yeux.
- Quelqu’un a voulu te faire du mal ?
- Oui. La mâchoire de la jeune fille se crispa.
- Il t’en a fait ?
Elle ne répondit pas.
- Il était seul ?
Pas plus de réponse.
- Quelqu’un d’autre était là n’est-ce pas ? C’était Jim le boiteux ?
Elle secoua la tête presque en riant comme si c’était idiot de penser un truc pareil.
Merde il n’arrivait à rien…

*


Voilà dix minutes qu’il interrogeait Mary-Kay et il était au point mort.
Dans pas longtemps une rouquine semblable à une Valkyrie déchaînée allait débouler prête à lui arracher les viscères ! Fricks prit une grande respiration. De toute façon il avait déjà enfreint toutes les règles du parfait petit manuel d’interrogatoire, encore plus avec une mineur.
Alors la fuite en avant, pourquoi pas ?
- Y’a un gros barbu à la morgue qui ressemble à de la pâtée pour chiens. C’est qui ?
Au moins c’était déjà plus efficace, la jeune adolescente ouvrant brusquement ses paupières mais pour lui lancer un regard de glace.
- Le barbu, tu avais rendez-vous avec lui, pas vrai ?
- Putain non ! Vous êtes malade ? Mary-Kay s’était levée d’un bond, furieuse.
- Tu le connais ?
Pas de réponse, mais Fricks sentit que ça n’allait pas tarder.
- Il t’a fait quoi ? Donc tu sors du foyer, tu passes par le terrain vague et là quoi ? Il t’accoste ? Il est avec quelqu’un ? Il vend de la drogue, pas vrai… Tu as l’habitude d’aller acheter de la came ?
- N’importe quoi. Mary-Kay avait dit ça comme une gamine effrontée à qui on aurait reproché une bêtise enfantine.
- Sur ton dessin pourtant…
- Quoi ? Elle faisait les cents pas.
- Ecoutes dans cette pièce j’ai vu des gamines de ton âge qui flirtait grave avec des mecs, pas besoin de te faire un dessin… Fricks se dégoûta mais il ne pouvait plus reculer. La jeune fille lui tournait le dos.
- Et l’autre mec, il voulait la même chose et cela a mal tourné ? Ils se sont engueulés ou c’était ton petit copain, jaloux comme un coq qui lui a fracassé la tronche. A moins que vous ne vouliez dépouiller le gros cochon de son argent ou de sa came ?
Mary-Kay tremblait.
- Allez, je peux tout entendre. Ensuite vous avez été sur la plage pour partager le butin et peut-être vous envoyez en…

Le cri de Mary-Kay l’avait fait se lever d’un bond.
Se retournant, le visage ravagé de larmes, elle se jeta sur son gobelet et l’envoya sur Fricks qui l’évita. Il alla s’éclater contre le mur derrière-lui, des gerbes s’en échappant et atteignant les habits du flic.
- Méchant Teddy hein ! Tu veux la vérité putain d’enfoiré de nounours à la con !
Mary-Kay était ivre cette fois de haine, les sanglots de colère s’échappant de ses iris brillant comme deux billes d’acier zébrant son visage telle une furie échappée d’un orage monstrueux.
- Le porc barbu a voulu mettre sa queue où il ne faut pas ! Il m’a traîné dans cette cabane pisseuse et il m’a parlé comme toi. Il voulait ma chatte ! Ben quoi tu es choqué Teddy Bear ! Ce n’est pas ce que tu voulais entendre ? Ce connard s’est fait fracassé le crâne…
- Qui ? La question ne fut qu’un souffle dans la bouche de Fricks, à son tour choqué.
- Qui ? L’être pur qui m’a sauvé de cette merde et qui m’a montré la vérité sur vous tous qui ne faites que mentir, mentir, mentir…
Mary-Kay s’effondra contre le mur de la salle d’interrogatoire, ramenant ses genoux contre elle et se tenant le visage entre les mains.
Elle était comme un boxer K-O après avoir délivré un combat d’une brutalité crue. La foule tout autour qui aboyait et appelait au sang était bien plus cruel que les poings d’un adversaire. Le goût du sang dans la bouche était moins amer que les appels au massacre scandés par des frustrés, des pervers, des parieurs à demi-fous et ses soit-disants amis éructant de ne pas céder.
Des combattants face à face partageait une vérité et quel que soit leur combat eux-seuls s’y livraient à nus, souvent pour le mensonge de ceux en ayant fait des adversaires…

La porte de la pièce s’ouvrit en grand.
Merde, pensa Fricks.
La petite possédée l’avait fait passer pour un démon et il le regrettait sincèrement. Mais là, dans l’embrasure de la porte, un autre regard d’acier lui perforait le cœur.
Et cette succube allait lui arracher l’âme pour la porter jusqu’aux enfers !


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