Chapitre 15 (La Hyène de Namibie)

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- Qu’est-ce qu’on vient foutre là, bordel !
Le petit homme trapu à la barbe fourni roula ses petits yeux, écœuré.
- Va savoir comment le cerveau de ce Karkan fonctionne… Fais chier, tous les collègues sont au feu et nous on fait cette connerie de porte à porte. On est sensé trouvé qui déjà ?
L’équipier du petit homme qui le dominait de deux têtes se courba comme une vieille branche prête à craquer. Ce duo de flics à la Laurel et Hardy aurait pu faire rire mais leurs tronches de prévenus n’auraient pas inspiré un sketch à qui que ce soit.
- C’est la profileuse qui aurait localisé un suspect dans cet immeuble miteux. Selon les infos de la cellule informatique, le gus aurait émis un truc depuis son unité centrale qu’on a triangulé au cinquième étage, bordel.
- Purée tu parles comme un manuel informatique toi !
Hardy, enfin le plus petit des deux haussa les épaules.
- Et la profileuse, on a des nouvelles ? Cette fois c’était au tour de Laurel, enfin du grand.
- Elle est toujours dans les vaps mais elle va s’en tirer. Au moins elle l’a eu… Putain on en est là alors qu’une petite rouquine a fait bruler le calibre, bordel.
- Faut toujours que tu termines tes phrases par bordel, fais chier.
Le barbu allait répliquer qu’il finissait lui par des termes scatologiques les siennes quand entrant dans le bâtiment fatigué, ils remarquèrent un type devant l’ascenseur. Au moins ce monte-charge d’un autre âge devait fonctionner, toujours des marches en moins se dit le flic trapu.
- Vous connaissez un… attendez, heu Val, qui habiterait au 5ème ?
Le grand flic essayait de déchiffrer les notes de son carnet, ses lunettes pour lire étant restées dans la voiture. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent en grinçant affreusement.
L’homme les accompagnants était aussi grand que Laurel. Il portait un sweet avec une capuche plongeant son visage à demi dans l’ombre. Il était maigre, non plutôt svelte à vrai dire. Sa voix sembla aussi étouffée que les vêtements l’enserrant.
- Val ? Ah ouais, le voisin du dessus. 5ème c’est ça. Y sors jamais, un rat, on doit pas avoir les mêmes heures…
Le plus petit des trois hommes tourna de nouveau ses yeux en un gimmick bien connu de son coéquipier. Pas besoin de parler pour comprendre. Ce mec avec sa dégaine de junkie, les cernes noires qu’on apercevait dans le reflet de l’ascenseur et toutes ses bagues avait bon dos de parler de rat.
- M’arrêtes-là, salut.
Les portes s’ouvrirent, le bouton cassé marqué du nombre trois s’affichant par intermittence.
- Merci pour le tuyau.
L’homme grommela un truc et haussa les épaules tout en sortant ses clés, se dirigeant vers un appartement. Les deux flics haussèrent à leur tour les épaules au moment où les portes de l’ascenseur se refermaient.

Le couloir ne comportait que trois portes.
Après avoir réveillé une vieille qui ouvrit au moment où ils allaient presque défoncer sa porte à force de la frapper et une famille d’Albanais qui tentèrent de rattraper leurs marmailles tout en jurant que leurs papiers étaient en règles, ils se flanquèrent de chaque côté du linteau au dernier appartement.
- C’est là.
- Bien joué Sherlock ! T’es un sacré limier bordel.
- Tu fais quoi ? Le plus grand des deux flics avait sorti son arme.
- Fais-en autant… On ne sait jamais.
- Tu veux dire que tu crois à ces conneries de tueur dans l’ombre ? Je te connaissais pas superstitieux. Fratti le Doc pervers et son patient le boiteux, ce n’est pas suffisant !
Un « Fais chier » à peine audible se lu sur les lèvres de « Laurel ».
Il frappa, pas de réponses. Cette fois le « Fais chier » fut bien plus compréhensible.
- Frappes encore.
- Bah pas la peine, il est jamais là. Il vit la nuit comme un vampire. D’ailleurs même le jour il porte une capuche comme s’il avait peur de fondre au soleil… Ce n’est pas normal, j’vous l’dis.
Les visages des deux coéquipiers se décomposèrent en entendant les propos de la vieille qui était encore sur son perron.

Tout alla très vite.
Le plus petit des flics fit rentrer la vieille dame tout en demandant à la radio des renforts. Le grand avait déjà tenté d’ouvrir la porte d’un coup de pied. Les films Américains étaient à la noix ou les portes là-bas étaient en carton !
Il hurla, sa cheville craquant à la place du linteau.
Pourtant aussitôt une musique assourdissante poussée au maximum hurla dans l’appartement ! C’est comme si la pression exercée sur l’entrée avait suffi à la déclencher. « Hardy » eut le réflexe de bloquer l’ascenseur et demanda à son collègue de surveiller par une petite lucarne donnant sur la rue si personne ne sortait de l’immeuble.
Trois détonations, suivies de trois balles vinrent à bout du chambranle de la porte.
- Tu fais quoi, bordel !
- Tiens c’est toi qui l’as dit.
- Quoi ? Je n’entends rien !
Mais le flic trapu s’était déjà engouffré dans l’appartement.
« Wrong », « Wrong ». Cela tournait en boucle. « Hardy » reconnu la voix de Dave Gahan des « Depeche mode ». C’était assourdissant.
Il était tendu comme un ressort et essayait de se concentrer malgré le vacarme. L’appartement était plongé dans la pénombre. Les stores baissés des fenêtres n’étaient heureusement pas de première jeunesse et de faibles entrefilets de lumière zébraient les pièces. Le salon s’ouvrant en premier était entièrement vide !
La sueur perlait sur le front du flic.
Une porte à droite, salle de bains et WC, rien. Une porte à gauche, cuisine, vide à part un verre ou deux et quelques paquets de gâteaux ou d’autres choses. Encore une porte à gauche, merde, rien du tout ! Dernière porte… La Musique saturait et ses tympans bourdonnaient.
Ses mains tremblèrent malgré lui, le canon de son arme dansant de bas en haut.
Il prit sa respiration.
Il cria en écartant violemment la porte, la faisant presque sortir de ses gonds.

Rien !
Personne… Juste une chaise, une table et un ordinateur portable chromé relié à deux enceintes.
L’écran pulsait au rythme du synthétiseur de la musique devenu insupportable. Il était passé où le mec à la capuche, bordel !
Et c’était quoi cet appartement avec juste ce truc qui hurlait la mort.
Les mots de la vieille lui foutèrent soudain la trouille… Un Vampire qu’elle avait dit.
- Conneries…
Il appuya sur la touche coupant la musique.
Presque sourd, il comprit trop tard le piège.
Les enceintes s’étaient enfin tues… Mais l’écran maintenant libéré du sélecteur audio virtuel avait laissé place à une autre fenêtre. C’était un programme.
Lui aussi avait une jolie barre multicolore qui se garnissait de pixels fluorescentes au fur et à mesure qu’elle progressait. Mais ce qui clignotait au-dessus d’un rouge écarlate était bien moins mirifique :
« Défragmentation mémoire en cours »…

*


« By Night » - Les Nuits de Fièvre –
22 Septembre 2013

Un week-end agité dans la ville basse.
Dans notre édition du Vendredi 19 Septembre nous vous avions révélé le nom du cadavre retrouvé dans le terrain vague, Mr Benjamin Fratti. Dans un premier temps les autorités policières ont pu faire penser qu’ils avaient censuré l’édition du « By Night » et cette rubrique plus particulièrement pour des raisons obscures.
En fait, c’était là une manœuvre conjointe entre notre rédaction et l’Intendant de la Police pour protéger l’enquête et tromper le tueur présumé. En évoquant la piste d’un être énigmatique, «l’Ombre » comme nous l’avons nommé, le premier suspect entendu dans cette affaire puis relâché a cru être débarrassé de tous soupçons.
Ce n’était pas notre avis, ce n’était pas celui de la Police.

L’Assistant Psychiatre Benjamin Fratti a jeté sa propre ombre sur le drame.
L’homme, comme l’aura révélé la perquisition à son domicile, était un prédateur tourmenté et machiavélique. Selon nos sources il était un être pervers. On ne connaît pas encore les détails du passé de Fratti mais il aurait abusé de son pouvoir sur les patients du Centre clinique où il travaillait, notamment sur les femmes les plus jeunes. En outre il semble que la proximité avec le foyer de jeunes filles ait escaladé le délire de cet homme.
C’est là qu’intervient notre ombre sous les traits de Jim, dit le « Boiteux », dont nous ignorons toujours le nom de famille. Cet homme, gardien du foyer de jeune filles, relâché au début de l’enquête puis innocenté de part son infirmité, s’est révélé être un ancien patient du Centre Clinique… Le lien n’aura pas tardé à être fait !
Peu d’informations ont filtré mais de sources proches de l’enquête, on peut affirmer que le « Boiteux » était à sa manière le propre « assistant » de Benjamin Fratti ! Le lien unissant ces deux êtres est encore flou mais ce couple abominable de prédateurs aura fonctionné… un temps. On ne sait comment l’adolescente se sera retrouvée dans le terrain vague et qui l’aura emmené mais il ne fait aucun doute qu’elle fut l’enfant choisi par Fratti et Jim pour assouvir leur pulsion commune.
Que s’est-il passé cette nuit là ?
Selon toute logique la créature dominée par Benjamin Fratti se sera retourné contre son maître comme dans un mauvais film de Frankenstein ! Il y aura eu sans doute lutte, une bénédiction ayant permis à la jeune fille de fuir.
(Aparté : Nous nous faisons ici un honneur de ne pas dévoiler l’identité de cet enfant comme nous l’avons fait avant pour ne pas la mettre en danger et la laisser poursuivre normalement sa vie. Mais que les lecteurs le sachent, elle est entre de bonnes mains, saine et sauve.)

L’exclusivité du « By Night » sur ces dernières révélations ne s’arrête pas là.
Jim « le Boiteux » aura dans un geste désespéré tenté d’effacer les traces de son méfait en revenant sur le lieu du crime. Quelles qu’elles aient été ses motivations nous ignorons s’il y est parvenu.
Le courage d’un des inspecteurs chargé de l’enquête l’aura stoppé au prix d’un combat violent, le tueur y trouvant la mort, blessant toutefois sévèrement l’officier de police. Par chance ce héros est en séjour à l’hôpital où ses jours ne seraient pas en danger.
A cette heure il demeure de larges zones d’ombres dans toute cette affaire.
Mais une chose est sûre, les enfants de notre cité peuvent de nouveau dormir tranquillement et leurs familles d’autant plus. L’ombre de la menace s’est estompée avec celle de notre « justicier » imaginaire pour le bien de tous.
Nous ne manquerons pas dans nos prochaines éditions de faire la lumière sur tous ces deniers événements. Nous tenons également à remercier le chef de cette enquête, préférant l’anonymat, pour l’écoute sincère qu’il aura accordé à nos propres informations ainsi qu’à l’inquiétude de nos lecteurs.
Enfin nous vous remercions tous pour votre soutien au « By Night » dans le tumulte traversé ces derniers jours… Merci.

Bastien Stannaisse

*


Ce col-blanc à la cravate serré comme une corde de pendu pouvait bien gueuler tant qu’il voulait, il était indéboulonnable tant que la ville basse était encore debout. « Cul-serré » de blanc pouffa Bachar.
Certes l’Intendant lui avait passé un savon. Faut dire qu’il avait bien merdé en relâchant ce crétin de boiteux et en se faisant doubler par ce petit connard de journaliste. Et ces pouilleux en uniforme incapable de lire une main courante, salauds ! Ils allaient en chier quand il reviendrait au bercail car il y reviendrait, il en était persuadé.
Il ne devait son ascension qu’à ses origines. Allah était grand mais les quotas encore plus !
De toute façon il avait choisi le bon camp, celui qui fixait la marque de la ligne à ne pas franchir pour tous les pauvres types ne portant pas une étoile de shérif comme lui. Il ne serait jamais du sérail mais sa cruauté envers sa propre communauté donnait des résultats en matière d’anti-terrorisme et de contrôle des émeutiers. Comme le monde ne changerait pas d’aussi tôt, son Capitanat non plus.
Le « Général » lui mangeait dans la main quoi qu’il en dise.
Pourtant il y avait ce type et ses airs de dur-à-cuire. A croire qu’il se prenait pour l’inspecteur « Harry Callahan » ce Karkan ! Pas franchement le look à Clint Eastwood avec ses lunettes en écailles à la grand papa.
Pourtant il était dangereux… Et comme l’indiquait le dossier qu’il avait sous les yeux, plus dangereux encore par qui le couvrait. Si Bachar avait le soutien du « Général », Karkan avait celui du Général des Généraux, le Député Européen chapeautant le projet Europa !

Le « Die Walküre », « La Chevauchée des Valkyries », de Wagner emplissait la pièce et lui Bachar se sentait un conquérant pharaonien à l’assaut de la forteresse Karkan !
Il savait bien qu’il était détesté des siens et que les flics ne le respectaient que par les sanctions qu’ils pouvaient leur infliger. Pourtant les tyrans étaient des meneurs d’hommes exceptionnels et il endurait cette haine avec délice car cela faisait de lui un Seigneur partageant le même pouvoir qu’un Brutus. Et comme ce dernier il écraserait César ou Karkan, peu importe !
S’il n’existait aucun fichier informatisé accessible sur Karkan, la négligence n’avait pas fait détruire des tonnes d’archives en papier. Quand il avait coincé le Furet accroché aux obus de Jennie Müller il n’avait eu sa place sauve qu’en se pliant à ses ordres « spéciaux »… Récupérer le dossier n’avait pas été long.
Karkan était né en 56 au siècle dernier et il portait davantage le millénaire passé !
Né en Nouvelle-Ecosse, enrôlé très jeune dans les forces militaires spéciales, Police militaire, inspecteur à Halifax, collaboration avec le F.B.I, diplôme de psychologie clinique, étude de profilage à Quantico, etc. De belles décorations sur un uniforme et des cadres à accrochés dans un bureau pour impressionner le quidam… Bachar haussa les épaules. Tiens voilà qui devenait plus intéressant, une fille.

Une femme lui avait donné une fille, c’était pas croyable, qui aurait bien pu vouloir s’allonger avec un reptile ! Bachar toucha sa bedaine, se trémoussant et gloussant comme un morse étalé sur sa graisse.
Sa fille avait été approchée par un pervers sexuel. Le Dossier n’en disait pas plus mais après cet événement Karkan avait abandonné sa carrière pour ne se consacrer qu’à la traque de ce genre de gus. Que foutait-il en Europe et pourquoi ici ? Le Capitaine ferma les yeux, plongé dans l’hystérie de Wagner. Hum, de toute évidence il chassait le prédateur de sa fille, ayant fui depuis des années sur ce continent… Pourvu que ce soit ce Fratti et qu’il disparaisse en enfer avec lui !
Mais comment pouvait-il hériter si facilement de telles affaires en claquant des doigts…
Le reste du dossier lui donna la réponse. Merde.
Karkan avait réussi à retrouver la fille d’un politique enlevé par un pédophile au Canada. La gamine était en vacances dans le coin et il avait réglé ça fissa apparemment. Purée il avait fallu que le père de la gamine soit le mec qui était devenu Député Européen, la poisse ! Ses anciennes fonctions l’avait fait diriger une branche importante d’Interpol et il avait le bras long… assez long pour lui faire un fist-fucking !
Bachar explosa en même temps que le final du « Die Walküre ».

Il lui faudrait jouer sur la corde raide… Mauvais présage, c’est Clint Eastwood qui tenait l’autre bout !

*


Elle était dans un nuage blanc.
Ce n’était peut-être pas un nuage mais tout était blanc. Elle se souvint que quelque chose l’avait fait tombée, ensuite cela avait été terrifiant.
Une douleur massive lui avait pressé la boîte crânienne comme si un être invisible avait enfoncé ses mains à l’intérieur pour lui arracher l’âme. Elle l’avait ressenti ainsi. Son âme était tirée hors de sa chair et cela faisait mal, très mal.
Le simple fait de s’en souvenir l’affola et elle crut sentir des larmes sur son visage.
La Mort n’était pas belle et elle faisait mal.
Elle était toujours dans un nuage.
Soudain la gangue éthérée bien qu’opaque autour d’elle se déchira tendrement comme quand on effiloche une boule de coton. Il y avait une petite clairière entourée d’arbres. L’air était doux. Un mince cours d’eau scintillait et ses berges étaient envahies de fleurs multicolores. C’était mirifique et merveilleux.
Une canne suivie de ses canetons caquetèrent de manière incongrue.
C’était quoi tout ça ?
De nouveau sa tête bourdonna et elle paniqua à l’idée que le démon avide de son âme ne revienne faire une nouvelle tentative pour l’emporter ! Il parla !
Non c’était une autre voix.
Plutôt familière d’ailleurs et qui l’appelait : « Phyllis, Phyllis… Phyllis. »

La douleur fut atroce.
Le nuage était devenu brouillard et une forme indistincte dansait dans son enveloppe. Elle eut du mal à s’accoutumer à la lumière et elle dut lutter pour garder ses paupières ouvertes. Son œil gauche était comme aveugle. Cela l’angoissa.
- Phyllis tu m’entends ?
La face de suie du démon apparut comme dans un film gore devant elle !
- Phyllis, c’est Fricks.
- Fricks…
Elle avait parlé.
Elle vivait donc… Elle vivait et tant pis pour son mal de crâne et son œil gauche toujours brouillé.
Elle aima la vie comme jamais.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé…
- Chut… Plus tard Phyllis, plus tard. Tu as besoin de repos.
- On a retrouvé la Hyène ? Je…
Elle cru deviner l’inquiétude sur les traits de Fricks.
- Chut. Tout est fini.
C’est étrange elle sentit qu’il mentait mais pas pour l’affaire…
Trop tard, ses paupières la lâchèrent et elle sombra dans un sommeil lourd.


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