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Deux jours plus tôt…
« It's just a feeling
I get sometimes
A feeling
Sometimes
And I get frightened
Just like you
I get frightened too »
- Mary-Kay ? Je vais entrer… J’entre…
Hum, pas étonnant qu’elle ne l’entende pas avec ses écouteurs. Elle lui faisait dos.
Elle ne l’avait jamais vraiment regardé. Elle était très belle avec quelque chose d’animale, presque fauve. Mais toutes les adolescentes n’étaient-elles pas ainsi ? Non, sans doute pas.
De longues boucles brunes dansaient jusqu’à la moitié de son dos. Elle y avait ajouté des rajouts, des mèches bleues-corbeaux, c’était mignon et pas vulgaire. Elle était gracieuse et si elle n’était pas grande, ses formes commençaient à se dessiner sous ses habits trop serrés.
Une chrysalide prête à perdre sa mue…
A cet âge on se demandait si l’âme avait un sexe et on cherchait désespérément à lui en trouver un. Phyllis avait eu du mal. Qui sait ce que l’expérience vécue par Mary-Kay allait produire sur la sienne.
« No time for heartache
No time to run and hide
No time for breaking down
No time to cry »
La musique retentit soudain, la jeune fille ayant commuté son appareil en ambiance public.
- Mary-Kay… Excuse-moi, je suis rentré, tu ne m’entendais pas alors.
- M-K, je préfère et la prochaine fois, frappez plus fort !
Phyllis ravala sa salive, faisant l’impasse sur la provocation de Marie-Christine (tiens, une vengeance silencieuse qui soulage !), les ados détestant que l’on pénètre leur intimité. Les yeux de glace de Mary-Kay n’étaient pourtant pas froids. Magiques, sans aucun doute.
Phyllis pensa à son propre regard qui ne lui enviait rien si ce n’est un peu d’usure… Malédiction de la vieillesse !
- Je voulais que l’on parle.
- Vraiment ? De quoi… de mes dessins ? Je n’ai pas eu l’impression que vous m’ayez attendu pour ça. Ou alors on pourrait parler de votre analyse sur mes planches, vos profils, pas très riche me concernant d’ailleurs !
Merde, elle avait fait pourtant attention de ne rien laisser traîner… Putain, Fricks, encore Fricks, toujours Fricks.
- Je crois que l’inspecteur Fricks a malencontreusement…
- Teddy le méchant ourson ? Non je crois pas qu’il ait laissé ça par hasard. Il a encore voulu me mettre à bout.
- Je suis désolé qu’il t’ais ainsi bousculé, il était sous pression et…
- Vous avez de curieuse manière de le punir…
M-K se mordit la lèvre et ses joues se rosirent.
Elle n’était pas la seule bien que Phyllis triompha à ce concours de honte avec un rouge des plus écarlates.
Un silence pesant et dérangeant s’était installé.
- Je suis…
- Désolé…
Elles éclatèrent de rire, comme ça.
- Oui, c’est ça, désolé. Ca te dirait que l’on reprenne à zéro ?
- « No time to cry ».
- Hey mais c’est « Sisters of Mercy »… On écoute encore ça de nos jours ? Et si on allait se balader, je ne suis pas de service ce week-end.
Phyllis ne savait pas y faire avec les enfants, encore moins avec les ados. Mais elle avait un don pour attirer leurs problèmes et parfois les résoudre.
- A la plage alors.
- Mais il y a une tempête qui se prépare…
- Je veux bien qu’on joue aux sœurs mais pas à la fille et sa maman quand même !
Un petit sourire dévoila les belles dents de M-K, celles du devant étant joliment écartées. Elle était étonnante et elle paraissait parfois avoir sept ou huit ans, d’autres fois avoir vécue plusieurs vies. Les adolescentes ne sont plus des enfants, pas encore des femmes, et leur monde est impénétrable, attirant, parfois dément, parfois sensationnel et toujours écorché, comme à vif. Le dernier refrain de la chanson retentit avant que M-K ne la coupe pour aller prendre l’air…
« No time for tears
No time to run and hide
No time to be afraid of fear
I keep no time to cry »
*
La plage était déserte.
L’océan lançait ses ondines comme une chevelure de méduse et leurs rouleaux se fracassaient toujours plus loin sur le sable. On ne parvenait pas à distinguer le vent du ressac dans cette lutte titanesque pour la possession de la terre et de l’air. Au loin des nuages trop lourds balafraient l’horizon d’un vertige d’abimes ténébreux et menaçants. C’était comme un mur en mouvement roulant sur les eaux et s’approchant trop lentement, à l’allure d’un prédateur sûr que sa proie ne pourrait s’échapper.
Les rares arbres ployaient déjà peut-être plus par crainte que par force.
Ce phénomène dépassait de loin ce qui avait été déjà vu. C’était comme un trou noir qui faute d’attirer à lui arrivait ! Les vents aux vitesses folles le crevant de part en part étaient les fils d’une trame plus gigantesque, celle du voile du Destin. Lui seul jugerait de la voie où ils porteraient comme un pantin cette tempête boursouflée.
Peut-être que cyniquement les observateurs juchés là-haut sur les falaises attendaient le Ragnarök qui enfin engloutirait la ville basse.
Ils n’y repousseraient sans doute aucune prairie aux herbes hautes mais au moins personne ne regretterait le cimetière enseveli au-dessous…
M-K dansait, loin de cette promesse noire, goûtant la vie que la colère des Eléments déchaînés autour d’elle rendait enfin précieuse et semblable.
Ses cheveux s’envolaient et elle pataugeait presque dans le sable mouillé, défiant les vagues qui tentaient de l’emporter au large. Partir au large, tout le monde le voulait.
Les Hyènes rêvaient-elles de partir…
Phyllis huma l’air iodé et rafraîchissant, désemparée.
Comment allait-elle pouvoir communiquer avec cette jeune fille. Affronter la tempête à venir lui semblait chose bien moins piégeuse. Au moins les paroles n’étaient d’aucune utilité. Là, un mot trop appuyé, une demande trop insistante et c’était l’apocalypse !
M-K se retourna comme une tornade.
Ses cheveux se plaquèrent sur une partie de son visage et ses yeux brillèrent étrangement.
Elle rejoignit Phyllis comme un félin effleurant le sable de la plage.
- Allons, viens.
La jeune fille prit la main de la belle rousse, l’entraînant entre quelques dunes les protégeant du vent et des grains de poussière ocre qu’ils déplaçaient, lui seul savait bien où et pourquoi.
*
- Tu as une cigarette ?
Phyllis ouvrit la bouche comme pour gronder une enfant puis renonça. « Joue à la grande sœur pas à la maman » se souvint-elle.
- J’en fume rarement mais j’en ai toujours, souvent pour les autres. Dans mon boulot on appelle ça une « béquille » mais c’est la nicotine qui donne l’impression de rester debout…
- Et toi, c’est quoi qui te fais tenir debout ?
La question était tout sauf innocente.
Quand Phyllis l’avait rencontré au foyer avant, avant tout cela, elle ne fonctionnait pas ainsi. Elle entrait dans un profil ado de type totalement illogique mais entièrement attendue. Son expérience l’avait transformé, c’était attendue mais tout autant illogique. Elle ne fonctionnait plus de la même manière. En quelque sorte elle était encore plus adolescente qu’avant !
Ce qu’elle cherchait était la Vérité chez les autres.
Cela expliquait sa manière de parler à Fricks durant l’interrogatoire, de lui parler à elle. Et elle était remarquablement intelligente, ce dont Phyllis n’avait pas remarqué avant. Sans doute que Mary-Kay s’exprimait désormais autrement qu’avec des dessins…
« Pass the crystal spread the Tarot
In illusion comfort lies
The safest way the straight and narrow
No confusion no surprise »
Encore le haut-parleur de cette maudite machine.
- C’est encore « Sisters of Mercy » ? Je ne connais pas ce titre…
- Alice.
- Et cela parles de quoi, à part du mensonge et du moyen le plus rapide de lui échapper ?
Phyllis était fière d’elle. Une provocation relevée et un point de marqué dans les nouvelles règles du jeu de cette petite nana insaisissable.
- C’est ici que je me suis réveillé, exactement là. C’est si calme malgré la tempête, on ne voit que l’océan, le ciel et les astres…
Une chaleur intense parcouru la colonne vertébrale de Phyllis. Un point partout et mise en échec !
- J’ai rêvé d’une Hyène sur une plage telle que celle-là.
Elle évita de peu le mat.
- Moi aussi j’ai fait un rêve.
Elle allait continuer à parler ! Sa défense avait une faille…
- Avec les filles du foyer on avait trouvé un chat blessé. On l’a alors emporté au médecin des animaux (tiens une petite digression enfantine). Plus tard quand j’étais seule, il faisait déjà nuit, j’ai remarqué une forme étendue dans l’herbe.
- C’était où ?
M-K répondit dans un champ… Pas de doute c’était le terrain vague.
- C’était le chat… Il était mort ! (Prudence, elle change de stratégie) Son pelage était presque bleu avec des rayures noires, il était magnifique et doux. Là il était glacé et tout dur. Je l’ai retourné pour le prendre dans mes bras et…
« Laisse-là, surtout ne réponds pas », pensa Phyllis, ne réagissant pas aux quelques larmes s’échappant des sources pures qu’étaient les grands yeux de la jeune fille.
- Quelqu’un lui avait fait du mal. Il avait le crâne enfoncé et l’un de ses yeux lui sortait de la tête ! Le sang collait tout son côté en paquet de poils… Il avait été si beau et il était si sale. Celui qui l’a tué était laid, j’espère qu’il a été tué lui aussi.
Phyllis était tétanisé.
M-K ne disait plus rien, regardant au loin. Elle ne pleurait plus, ses yeux dépolis aussi hypnotiques que ceux d’une statue.
L’image de ce chat massacré avec un œil hors de son orbite glaçait son sang à elle, un adulte. M-K était une enfant mais ses larmes n’avaient été que superficielles. La fumée de cigarette s’échappait de sa bouche entrouverte comme indifférente. Ses lèvres étaient légèrement peintes d’un Gloss un peu incongrue en cet instant, sorte de démarcation décalée entre l’esprit et le corps.
Son rêve n’en était pas vraiment un, sans conteste possible. Mais les métaphores étaient complexes et Phyllis se défendait d’y interpréter les signes qu’elle y cherchait.
- Dans mon rêve j’avais une petite fille. Quelque chose voulait me la prendre. Une présence était là, une femme ou une créature, je ne sais pas, les rêves sont étranges parfois. Cela a sauvé mon enfant, cette petite fille. C’était peut-être un ange.
Je crois qu’il sauve les êtres pris dans les cauchemars, n’est-ce pas…
C’était maintenant ou jamais.
- Les anges n’existent pas et il ne vous sauve pas des cauchemars, personne a sauvé le chat…
Elle ne s’était pas attendue à cette contre-attaque. Merde, elle avait trop vite levé sa propre défense, de nouveau une mise en échec !
- Mary-Kay, je sais que tu l’a vu aussi. Et il t’a laissé un souvenir, j’aimerais que tu me le donnes. (Et les empreintes de la « Hyène » avec !).
La Reine était toujours plus forte que le Roi, mat en un coup.
M-K sortit de son sac le fameux cahier de croquis qu’elle posa à côté d’elle. Soudain le Vent rugit, ouvrant les pages de dessin qui défilèrent une à une rapidement.
Plus de dernière planche !
Phyllis était devenue livide et elle resta bouche-bée, craignant de perdre la raison. Les rêves n’existaient pas en effet, seuls les cauchemars persistaient. Etaient-ce des petites marques mal déchirées au haut de la page désormais manquante ?
Elle l’avait jeté.
La fin de la chanson envola ses espoirs…
« Alice
Don't give it way »
Pat !
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