Chapitre 17 (La Hyène de Namibie)

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Un jour plus tôt…

Il regarda une nouvelle fois son portable, rien. Elle ne le rappelait pas… Pour ça faudrait-il qu’elle l’ait déjà appelé, maugréa t-il.
Il coulait.
Ou plutôt il s’enfonçait comme si son siège de voiture le happait à l’image d’un sable mouvant auquel il ne pouvait échapper. Extrême supplice, il avait tout le temps d’imaginer sa dernière goulée d’air avant d’expirer pour de bon !
Toute cette affaire était un bâton merdeux mais qu’importes, rien à foutre. La nuit, enfin une partie, qu’il avait échangé avec Phyllis valait bien toute une carrière ! Les femmes avaient se pouvoir sur un homme, lui faire lâcher prise… Enfin, peut-être.
Etait-ce le fait qu’elle était lesbienne ? Un instant il eut une bouffée de chaleur comme s’il rejetait un tabou pervers, celui du plaisir d’être « le premier », celui qui déflorait la jeune vierge naïve. Il put respirer. Phyllis n’était pas naïve et il n’était pas le premier homme dans sa vie, ça non !
Il avait le dos en bouillie.
Mieux valait se faire labourer la peau par les ongles d’une furie que de rester en planque dans une bagnole toute une journée, merde.
L’ombre de « Dirty Harry » lui fit plisser le front.
Il se demanda où les surnoms naissaient mais il était déjà dans le bureau de Karkan quelques heures plus tôt…

Il était restée bouche-bée une fois à l’intérieur de l’antre redoutée.
Pas une journée qu’il était là et déjà tous les murs étaient tapissés de photos et de grandes feuilles barbouillées de noms, de plans de rue et de notes enchevêtrées. Mary-Kay, Jim le boiteux, le « Docteur » Fratti, tout y était. Les heures chronologiques, les intervenants, les témoins, les rapports de police ou du légiste, les comptes-rendus des perquisitions, tout quoi !
C’était comme une toile d’araignée tourbillonnante. Le pire c’est qu’au centre de la toile, un esprit assez tortueux parvenait à rassembler chaque fil en une trame cohérente. Qu’attendre d’un personnage aussi étrange à part qu’il se jette sur vous !
Et lui Fricks, allait-il être dévoré tout de suite ou gardé pour plus tard ?
- Freaks…
Il avait écarquillé les yeux, ses cheveux faisant un bond quand la surprise lui défit le front.
- Je crois que nos surnoms proviennent d’une même source.
- Plutôt une fosse sceptique bouchée par un porc !
Teddy n’avait comme d’habitude pas pu la boucler à temps.
- Elle a fait du bon boulot.
Cette fois Fricks ne fit qu’hocher la tête. Il allait demander qui donc mais ce n’était pas la peine, pour une fois il avait réfléchi avant de parler.
- Pourtant vous n’êtes pas d’accord avec votre coéquipière si j’en juge vos réactions.
Ce n’était pas vraiment une question mais il fit l’effort d’y répondre.
- D’une manière ou d’une autre cette ordure du foyer y est jusqu’au cou. Je n’ai rien contre les méthodes de Phyllis mais je marche à l’instinct. Sauf respect y’a un gros tas de merde qu’est tombé dans la fosse et qui a éclaboussé tout le monde !
Karkan bondit de son siège d’un mouvement plus souple que l’inspecteur face à lui ne l’aurait cru possible. Il réajusta ses épaisses lunettes. Il dominait des épaules et de la tête son vis-à-vis. L’homme de couleur ne se laissait pas impressionner pas plus grand que lui, à fortiori surtout quand le gus était blanc, mais là il ne se sentit pas des plus à l’aise. Il en savait plus sur ce prédateur. S’il sentait qu’il avait été trop loin avec la jeune fille lors de l’interrogatoire, il était foutu.
- J’ai dégagé tout le monde de l’affaire.
- Quoi ?
- Officiellement ce sera classé Lundi ! Fratti avait pour patient ce Jim… J’ai déjà fait le profil liant le maître au servant, vous voyez ce que je veux dire. Le boiteux fournissait ce taré de Benjamin en lingerie, c’est même vous qui en avait établi la preuve indirectement. Mais tout ça ce sera bon pour les archives du crime et quelques scénaristes en manque d’idées pour une série B. Je n’en ai pas tout à fait terminé avec le « Doc »…

Quelque chose dans le ton neutre de Karkan avait changé.
Ses épaules s’étaient un peu voûtées mais c’était là plus proche de la réaction d’un félin se ramassant sur lui-même, prêt à exploser de fureur meurtrière. Mieux valait renoncer à comprendre pourquoi et laisser la bête en proie à ses démons.
- Phyl n’acceptera pas le verdict…
Fricks n’arrivait pas à éprouver de la peine pour la belle rousse tant il se réjouissait. Il avait compris à demi-mots que Jim était pour lui !
- Ramenez-le moi, de préférence vivant… Je dis ça pour la paperasse.
De l’humour ? Fricks se décomposa un peu plus. Non apparemment, juste du sens pratique ! Ce mec avait un sérieux déficit d’humanité et ce n’est pas lui qui irait triturer la cicatrice provoquant un truc pareil. Il avait un job et le nouveau sheriff venait de faire de lui le chasseur de primes !
- Je l’arrête pour quelles inculpations ?
- Enlèvement, association de malfaiteurs et meurtre au degré qui vous fera envie !
- C’est étrange…
Fricks aurait du se réjouir mais il avait comme une boule à la gorge.
- Quoi donc ?
- C’est la gamine. Elle n’a pas tout dit… Selon vous Phyl…
Karkan avait interrompue Fricks d’un seul regard.
Ce dernier eut la désagréable impression qu’il n’était qu’un pantin articulé par les mains expertes mais glacées d’un ventriloque d’une autre époque. Il n’entendait pas sa voix mais ses entrailles dissimulaient le secret de toute cette danse grand-guignolesque.

Le nez de Pinocchio pourrait toutefois s’allonger, cela n’intéresserait plus personne.

*


Pas un message du nouveau responsable de l’enquête !
Avait-on jamais vu un flic en pleine affaire capable de traverser un week-end entier de repos sans recevoir un seul coup de fil ? Pas un film ou une série ne manquaient la caricature de l’inspecteur en manque de sommeil, l’œil vaporeux d’alcool, les traits tirés par le stress et, de passage dans son appartement toujours bordélique et sans meubles, ouvrant un frigo vide si ce n’est d’une bouteille de lait ou de jus d’orange à l’odeur rance…
Là c’était tout le contraire.
On l’avait oublié. Le Commissariat, Fricks (et pas sûr que ce soit par la culpabilité) et M-K qui avait refermé le coffre à secret jetant la clé dans un abîme plus difficile à atteindre qu’Apollo 11 pour se poser sur la Lune ! Elle n’avait plus rien tiré de la jeune fille après la plage et le sommeil les avaient emporté toutes les deux jusqu’à tard aujourd’hui. La tempête elle avait gagné, si on puis dire, du terrain sur la mer et s’approchait toujours.
Phyllis s’éloignait elle toujours un peu plus.
Elle doutait de tout… Des hommes d’abord, mais ça c’était une science exacte ! Elle doutait surtout de son professionnalisme. Elaborer des programmes de recoupements de datas informatiques étaient une chose, les tester sur des comportements perturbés, une autre, mais jouer à « Kay Scarpetta » était pathétique. Si elle s’était retrouvée en plein cœur de l’affaire de l’année c’était forcément qu’elle en était l’héroïne et que la face du monde en serait changée une fois le tout résolu !

Quelle misérable conne !
Elle n’allait même pas faire un entrefilet dans la revue de psychologie pour « nos amis les bêtes » !
Restait encore la rubrique des plus « gros plantages du siècle ».
Disculper un suspect parce qu’il boite sans avoir vérifié s’il simulait, se faire manipuler à son propre jeu comportementaliste par une gamine d’à peine quinze ans, distribuer un profil qui au mieux aura servi à éplucher des patates, au pire comme torche-cul, et enfin finir dans le lit de son coéquipier l’ayant trahi tout en ne jurant que par l’amour entre filles !
Consternant…

L’amour entre filles !
Elle se repassa mentalement cette dernière pensée comme si son cerveau était un magnétophone cognitif avec lequel chacun de ses hémisphères appuyait sur « play » et « rewind » alternativement et sans cesse.
« Jim est là,
Jim traîne sa patte,
S’il pouvait courir il t’attraperait
Et t’emporterait… »

La seconde partie de la bande de ses souvenirs lui frappa soudain les tempes en sourdine.
Mary-Kay avait rendez-vous avec elles… Pourquoi ne pas l’attendre, pourquoi ne rien dire avant que le boiteux ne vienne les voir et s’aperçoive de sa disparition. « Cochon », « Porc », avaient-elles ricanées… ricanées comme une meute de Hyènes !

Phyllis hurla qu’elle revenait à M-K.
Sans doute ne l’entendit-elle pas alors elle griffonna à la hâte un mot. Elle claqua la porte derrière-elle, dévala l’escalier la séparant de la rue et de son enfer climatique. S’engouffrant dans sa voiture, elle écrasa la pédale d’accélérateur comme cette nuit là où tout s’était enchaîné…
Il fallait qu’elle en ait le cœur net.
Cela ne changerait sans doute pas le monde mais cela changerait peut-être « son » monde…

*


- Aarrgh ! Put… Ca va pas ! Quelle merde…
Fricks ne décolérait pas.
Le planton en uniforme qui assurait la planque au foyer de jeunes filles était arrivé sur la fenêtre côté passager aussi vite que la tempête annoncée. Quelle frousse, la vache !
Et maintenant il y avait tout ce soda poisseux sur son pantalon en lin. Un frisson le gagna, non pas à cause des glaçons mais plutôt à l’idée si son gobelet avait été rempli de café brulant… Adieu veaux, vaches et cochons !
(Merde c’était quoi cette expression de plouc).
- Je suis de la maison, pas la peine de jouer au « car-jacking », bordel !
- Je sais qui vous êtes, chef…
Chef ? Tiens d’habitude c’était les balayeurs, comme la plupart de ses frères, qui parlaient comme ça. Et vu la tête de rougeaud du gus, il ne lui semblait pas qu’il ait quelques ancêtres ayant vécu dans les champs de cotons !
Soudain Fricks se remit de ses émotions, emporté par d’autres lui accélérant le cœur.
Il arracha presque la portière en sortant de la voiture.
- Y’a du mouvement ?
- Je faisais le tour du bâtiment quand j’ai remarqué une lueur dans la niche du boiteux (tiens pour les gars sur le terrain, le coupable était tout désigné…). Y’a du foin là-dedans.
Un instant Fricks se dit que la campagne ne le quittait plus. Encore un peu et on se serait cru dans une nouvelle de Simenon. Mais il manquait une écluse et lui ne fumait pas la pipe.
- Bon boulot heu…
- Jack.
- Jack ? Le Jack ? Bon ne perdons pas de temps… Passez par devant, je fais le tour !

Fricks laissa tomber la coïncidence que ce Jack soit encore sur les lieux tout comme il ne prêta pas attention au haussement d’épaules du flic en uniforme à l’ordre donné.
Toujours les mêmes qui tiraient les marrons du chaud !
Derrière eux, dans la voiture de l’inspecteur, la lumière bleutée de son portable oublié éclairait l’habitacle en affichant un nom correspondant au numéro l’appelant… Phyllis.


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