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Maintenant…
- Comment te sens-tu… Tu préfères que je t’appelle comment ?
Son visage s’illumina.
Ses yeux devinrent deux gemmes à la couleur de lapis-lazuli. C’était merveilleux et elle se sentit en sécurité depuis bien longtemps. C’était un peu comme l’autre fois sur la plage mais elle ne parvenait plus vraiment à distinguer le rêve de la réalité qu’elle avait traversé. Non là cet inconnu en face d’elle était sûr comme… comme un père.
Il avait sans doute quelque chose d’effrayant pour beaucoup avec ses grosses lunettes, ses sourcils comme des buissons épineux et sa carrure de boxeur fatigué par les ans. Pour elle c’était tout le contraire. Il ne mentait pas… Son cœur avait aimé mais ses yeux avaient souffert.
- M-K.
Elle n’avait heureusement pas l’apparence d’une arme de guerre se surpris t-il à penser. Il n’avait que trop connu cette sorte d’arme.
- Je crois qu’une tempête terrible approche M-K… Et il me semble que tu viens déjà d’en traverser une.
Il allait prendre une cigarette puis se ravisa. Il respira bruyamment par le nez, secouant la tête. Elle avait été chahutée dans cette tempête…
- Je peux en avoir une ?
Il la regarda étrangement sans vraiment d’expression sur le visage.
- Et je vous dessine…
Mary-Kay griffonnait déjà sur son croquis tout en levant parfois le regard, chavirant son cœur.
- Vous allez me poser des questions comme les autres ?
- J’attends les tiennes…
Son fusain arrêta sa course sur l’arcade droite de son portrait.
- Je vais devenir quoi ?
- Certainement une femme intelligente dans un monde qui ne l’est pas.
Il avait dit ça sans réfléchir et il s’amusa des joues soudain empourprées de la jeune fille.
Elle entreprit une série de mouvements énergiques de la main. Peut-être s’attaquait-elle à ses cheveux ou alors la colère montait en elle.
- Je ne retournerais pas au foyer, je l’ai dit à Springs !
Elle ne l’appelait pas Phyllis, peut-être un conflit. Il ne préféra pas l’évoquer.
- L’affaire est close de toute façon, je voulais que tu le saches. Tu n’as plus à craindre de ceux qui t’ont fait du mal… Du moins physiquement. Ils reviendront parfois là où tu ne les attends pas, peut-être comme des fantômes, parfois s’incarnant dans une attitude, un mot, un geste.
M-K laissa un moment son croquis et plongea l’abime vertigineux de ses pupilles dans celles opaques de l’homme.
- Comment fait-on pour vivre avec ça ?
- On fait confiance.
Il avait blêmi et ses yeux s’étaient portés vers une chose invisible.
- Elle n’a pas réussi à faire confiance…
Karkan avait cru sombrer l’espace d’un battement de cœur.
Comment cette fille avait pu faire preuve d’empathie à ce point ? C’était surnaturel… Jamais une personne n’avait pu l’atteindre aussi vite et aussi profondément. Après tout elle était observatrice pour dessiner aussi bien et un visage était au fond la cicatrice d’une vie.
Cette fois il finit par allumer sa cigarette.
Il s’épongea discrètement le front.
- Je peux te raconter une histoire ?
Il n’attendit pas la réponse de M-K car il avait déjà l’intuition que pour entendre sa propre histoire, elle avait besoin d’écouter la sienne…
*
Milles Vents s’étaient alliés pour mugir sur la terre des mortels.
Ils étaient le glas annoncé, le retour des anciennes divinités perdues qui ploieraient la tête des mécréants s’en étant remis à d’autres. Il y avait quelque chose de désespéré dans la nuit les portant mais en même temps une tension palpable et euphorique dans l’air barbouillé d’ozone.
Phyllis se sentait comme eux quand elle était arrivée au terrain vague.
Elle était électrique comme la « Cosmic Girl » l’ayant accompagnée durant son trajet en voiture jusqu’à ce lieu maudit.
Elle voulait ressentir pour comprendre. Oublier ses théories universitaires et policières pour retrouver un instinct presque chamanique… Oui, retrouver l’origine des choses, le sens premier que des tonnes de mensonges avaient trop éloigné.
Elle s’était engouffrée dans cette triste friche comme si les larmes de ceux l’ayant contemplé, qu’ils s’agissent d’ouvriers désœuvrés depuis la vieille usine, des yeux brisés des filles depuis le foyer, de ceux délavés depuis l’asile ou désespérés des banlieues lointaines, s’étaient mués en une boue poisseuse. Elle avait contourné la petite baraque toujours entourée d’un ruban jaune de police qui claquaient et vibraient dans l’air chahuté tout autour.
En se rapprochant des fenêtres du foyer, elles comprendraient quelque chose.
Elle devait revivre cette nuit, là, seule dans les ténèbres.
Un bruit de canette brisée, des pas derrière elle ! Elle avait son arme à la main… Elle pensa avoir appuyé sur la détente, plusieurs fois. Quelque chose lui faisait mal derrière le crâne.
Sa lampe torche était tombée et elle avait fui dans les herbes hautes comme un animal blessé… Elle courrait maintenant sans savoir où elle allait. Elle discernait des pas, peut-être des voix avalées par le Vent qui s’amusait à les faires proches puis lointaines.
Sa tête tournait, tournait… Elle s’effondra. Elle sentit l’humus sous ses narines.
Quelque chose la saisit !
Elle poussa un cri mais il n’y eut qu’un petit son plaintif à la place.
- Bienvenue dans le monde des vivants !
Fricks, c’était bien Fricks. Elle était vivante… et elle avait déjà vécu tout cela. La mémoire lui revint. C’était hier avant qu’elle ne retombe dans le néant.
Maintenant elle était réveillée, pas de doute, et en un flash tout lui était revenu.
- J’suis pas sûr d’avoir envie d’y rester…
- Bah, c’est parce que tu sais pas encore que tu es devenue une héroïne !
Teddy dévoila un charmant sourire comme jamais Phyllis ne l’aurait cru capable de le faire. Il était réellement soulagé.
Elle prit le journal qu’il lui tendait.
Après ça elle aurait milles questions à lui poser. Il dut l’anticiper car il s’assit sur l’alèse de son lit d’hôpital, indifférent aux milles questions à venir comme aux milles vents mugissant sur les fenêtres de la chambre…
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