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« Il y a pire que d’avoir des certitudes, c’est de n’avoir aucun doutes ! »
La chanson « Wild Tigers I Have Known » pris fin.
Je la remis. Devant mes yeux fatigués et délavés d’une nuit interminable, les vagues sales de l’Océan gris clapotaient sur la grève. La marée était à bout de force elle-aussi comme si après des millions d’années elle allait jeter l’éponge, sans mauvais jeux de mots !
Je souris sans joie. C’était toujours dans mes moments de drames que j’avais de l’humour… noir, au minimum, et sans sucre !
Je replongeais mon regard dans le lointain et l’horizon bouché. On ne pouvait plus démêler là-bas le ciel des eaux sauf quand quelques navires indistincts en déchiraient la fragile union de leurs mâts et cheminées. Toutes les mers sont belles mais d’autres plus encore.
Celle me faisant face était triste du spectacle qu’elle regardait derrière-moi. Cette cité des hommes n’était pas belle et elle aurait du l’engloutir me dis-je. Les premiers klaxons étaient audibles et disputaient leurs tintamarres avec celui des mouettes, peu rieuses dans le coin. Le brouhaha mat et continuel de la ville s’éveillait avec l’aube, s’amplifiant au fur et à mesure.
J’aurais tant aimé qu’elle soit auprès de moi.
Elle aurait irradié mon cœur d’un soleil éblouissant ce monde sans nuances. Assis-là, j’aurai trouvé cette plage mirifique et l’océan merveilleux. Mais elle n’était pas là…
J’allumais une cigarette.
Je m’en délectais, loin des prêcheurs d’une santé parfaite pour vivre longtemps. (Mais pourquoi et pour qui ? Fumer tuait, c’était un fait. Ne pas fumer ne rendait pas immortel pour autant !)
Je n’avais pas dormi, pas même eut un instant de somnolence, de toute la nuit. Avais-je peur des cauchemars qui me hanteraient à jamais maintenant que j’avais tué ?
Non… peut-être était-ce cela le plus effrayant ! Je ne me défaussais pourtant pas sur des excuses et justificatifs faibles et hypocrites. J’assumais tout pleinement. J’avais mené mon combat et gagné la guerre !
J’avais conquis…
Et maintenant je désirais de la Vie ! Je voulais vivre et j’avais envie d’amour.
J’étais vivant dans le vent. Le Vent est vivant car il est Vent et Vie. J’étais une ombre mais une ombre dans le délinéament d’une lumière la créant et qui ne pouvait aller l’une sans l’autre.
Je savais qu’elle regardait elle-aussi l’Océan, les vagues et le lointain.
C’était différent d’ici mais nous nous regardions l’un et l’autre depuis ses rives…
La chanson s’arrêta.
- Je peux avoir une cigarette ?
Mon sang se glaça d’un coup ! Emily Jane White aurait pu me chanter « Two shots to the head » car la petite voix timide et hésitante avait eu l’effet d’une détonation. Elle était réveillée !
Elle n’avait pas criée, pas cherchée à fuir, non rien de tout cela.
J’avais pris un risque incalculable en la gardant avec moi. Je n’avais pas vraiment le choix, je n’aurais pas pu la laisser ainsi, seule ou dans les griffes brutales de la police ou d’un hôpital. Elle avait côtoyé les monstres, elle se réveillerait dans la douceur du sable, de la caresse du vent et de l’humidité apaisante de l’iode. Elle serait désespérée d’avoir vu la laideur, elle reprendrait espoir dans la beauté des Eléments…
Je déposais à mes côtés, sur le sable, mon paquet de cigarettes et mon Zippo.
Comme un petit animal craintif mais résolu je l’entendis s’approcher. Elle s’assit alors à côté de moi sans que nos visages ne puissent s’entrevoir mais simplement se suggérer. Nous étions là, face à la mer, sans se dire un mot.
Mais il y avait-il des mots pour traduire nos ressentis ?
C’est sûr il y avait quelque chose d’incongrue à être assis-là après tout cela… mais pourquoi pas !
Elle était intelligente, très intelligente.
Si pure même que je n’allais pas rejoindre les censeurs de nicotine malgré son âge. De toute façon après cette nuit, elle ne serait plus jamais tout à fait jeune et encore moins une enfant…
*
Le silence n’était pas oppressant mais plus il se prolongeait plus il était difficile de le briser.
De quoi se souvenait-elle ? De quoi me souvenais-je moi-même ?
J’avais vraiment changé de monde hier soir comme une chrysalide profitant des ténèbres pour transformer son Destin avant le jour. C’était peu croyable.
Il y avait une barque piteuse au bord du canal ! Elle appelait davantage à l’aventure quant à ne pas rejoindre le fond avec que d’explorer quelques « Terra Incognita ». De toute façon j’étais déjà entrain d’explorer une lande inconnue, brumeuse, terne et piégeuse si on s’y égarait. Et n’ayant de frontières que l’inconscient de mon âme, il était facile de s’y perdre et de n’en jamais revenir, pour le moins comme avant. Quant au pire…
Etait-il possible d’imaginer une barque glissant dans une nuit d’orage sur un cours d’eau visqueux et agité par la mer au loin qu’il rejoignait.
Son barreur, indistinct dans les ombres, grand, plus svelte que décharné, avait embarqué une infante, invisible depuis les berges du monde. L’emmenait-il par ce Styx jusqu’aux Limbes ? La réalité avait perdu pied en cette nuit grotesque.
Les fées avaient dansé avec les morts, les âmes avec celles damnées, les filles du Destin avec le fil fragile et vivant suspendant une jeune enfant.
Alors quels souvenirs, quels cauchemars, quelles blessures et parmi celles-ci lesquelles guériraient, lesquelles conserveraient une cicatrice douloureuse ?
- On m’appelle Marie-Christine. C’est laid, je l’ais pas choisi.
- A un moment tu décideras par choix…
- Mary-Kay ! J’ai choisi ça…
Mary-Kay, c’était joli. Elle était jolie. Une petite brune, gracile mais pas fragile, un nez épaté couvert de tâches de rousseur, de grands et profonds yeux bleus tels du cristal. Et encore ils leurs manquait l’étincelle ardente qui les animait normalement. Ils étaient restés longtemps couverts d’un voile vaporeux.
Au moins elle n’avait pas pu tout voir et son inconscience tétanique avait protégé son système nerveux et sans doute bien d’autres dommages psychiques.
Je ne l’avais abandonné qu’un court instant pour un drugstore de nuit qui vendait aussi bien des habits, des médocs, de la nourriture que des poignards, de l’acide et des sex-toys ! A se demander quel esprit dérangé aurait eu besoin de tout ça en même temps…
Je la soignais au bord de la plage, me désinfectait également, puis je la couchais sur le sable à l’abri du vent, la bordant d’une couverture neuve, propre et saine.
- Mary-Kay, tu es forte, forte et courageuse.
Elle reprit une cigarette.
Elle ne devait pas avoir quinze ans. Elle était si calme.
Peut-être le choc était-il encore anesthésiant.
- Des gens te cherchent, ils te trouveront bientôt. Ils vont te poser beaucoup de questions, beaucoup vraiment.
- Je… je ne dirais rien. Je la coupais, sentant une inquiétude dans sa voix et pour tout dire la peur.
- Au contraire Mary-Kay. Plus tu diras la vérité, moins ils te manipuleront. Les gens ont peur de la vérité. Ici, autour de nous, tout est vrai. Hier aussi tout était vrai et parfois la vérité est très laide, affreuse et dégoûtante.
Je voulais te dire cela avant qu’on ne se sépare. Nous pouvons survivre à la vérité, jamais aux mensonges…
Je me demandais si elle avait compris.
Je me levais. Elle ne bougea pas. J’allais partir sans trouver quoi d’autres à dire.
- Attends… Dit-elle d’une voix rauque. Elle fouilla dans son sac contenant un rouge à lèvres, des lentilles de contact (la pureté de son regard souffrant sans aucun doute de la noirceur de ce monde), des crayons de papier, un bloc de dessin, un téléphone cellulaire éteint, quelques autres babioles et un lecteur MP3. Elle en ôta l’une des cartes mémoires et me la tendit.
- C’est pour toi, pour que tu te souviennes de moi. Ce sera notre secret.
Moi aussi j’avais un présent à lui glisser dans la main. J’effleurais inévitablement ses doigts glacés avec les miens quand je pris la carte, ayant ôté mes gants par respect. Je devais m’en aller car une émotion vive me saisit de la réchauffer, de la prendre dans mes bras, d’accompagner ses larmes désespérées, de la soutenir. Un désir violent de paternité m’emporta.
Elle aurait pu être ma fille, j’aurais voulu en cet instant qu’elle soit ma fille.
Elle semblait si seule.
Je me ressaisis.
- Je ne t’oublierais pas Mary-Kay… Mais ne penses pas trop à moi car je suis une part de ton cauchemar.
Machinalement j’avais remplacé la carte de mon MP3 par la sienne. La musique commença à inonder mes écouteurs et tout mon esprit.
J’étais déjà loin d’elle.
Je lui avais dit d’allumer dans quelques minutes son portable qui sonnerait inévitablement de bips d’appels et de SMS. On ne mettrait pas longtemps à la trouver. Jusqu’à là je lui avais promis que je ne la quitterais pas des yeux.
Je sentis soudain son regard sur mon dos. Je me retournais.
J’avais déjà tellement pris de risques insensés.
Même de là je vis l’éclat de ses yeux. Elle me sourit. C’était la première fois que nos regards se croisaient. Elle me fit un signe délicat de la main. Son sourire fut un soulagement pour moi. Elle était capable de sourire.
J’espérais qu’on pourrait lui venir en aide.
Le Vent se souleva soudain et avec des nuages de sables nous séparant pour toujours…
Le soleil avait vaincu les dernières brumes quand comme pour en signifier le glas, des sirènes hurlantes brisèrent la quiétude des lieux. Depuis les premiers faubourgs surélevés de la ville on pouvait voir danser les lumières bleues des gyrophares comme si des « dervishs-tourneurs » les faisaient tournoyer à toute vitesse.
Des hommes, réduits d’ici à de petites fourmis agitées, coururent sur la plage, affolés et en ordre dispersé. Soudain, comme une phéromone puissante les ayant attirés, voilà qu’elles s’agglutinèrent toutes autour de quelque chose… ou quelqu’un.
Un autre cauchemar pensa t-il.
Il sourit alors en pensant à ce qu’il lui avait dit. Mais le plus drôle c’était quand il avait découvert l’unique titre du morceau de musique qu’elle lui avait offert et qui s’inscrit en lettres digitales lumineuses… « Requiem for a Dream ».
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