Chapitre 4 (La Hyène de Namibie)

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Le meurtrier jouit de sa haine,
Le Guerrier ne rend que justice.
Le Loup pleure d’être parmi les moutons,
Ils sont un danger pour lui et lui une menace pour eux…

« Requiem for a Dream » résonnait toujours dans mes écouteurs quand je rentrais. A moins que cette litanie incessante ne se soit gravée dans ma mémoire. Les événements de la nuit avaient crevassé sans nul doute mon cerveau entier comme la balafre sur mon front.
Survivre, c’était laisser une partie de sa vie quelque part.
Les survivants ne se ressassaient-ils pas sans cesse leur fardeau de ne pas être mort à la place des leurs décédés ?
Mais moi je n’étais pas un survivant. En fait si je l’étais depuis que j’avais eu conscience qu’on ne se survivait pas ! Quand on est déjà mort, on ne peut plus que disparaître…
Je n’avais pas disparu.
Avais-je survécu à l’inéluctable ? Pas sûr.
J’étais fatigué et je marchais dans un brouillard, mon ventre se creusant désagréablement dans la lumière blafarde et détestable de l’aube n’ayant pas encore chassée la nuit. Je n’aimais pas du tout cette période de la journée. Dans les temps anciens, on disait que c’était à ce moment que les mondes des « autres » se scindaient, se promettant d’être réunis au crépuscule.
Cet âge d’or antique n’était plus, tout comme le mien. J’avais toujours su que le bonheur est cruel car il est une fleur mélancolique qui finit par se faner et ne laisser que la colère de l’avoir perdu à jamais !

Je courais presque maintenant.
Je fuyais les rais du soleil comme une ombre s’estompant à la lumière vive. Mon monde ne devait pas basculer encore. Je n’étais pas encore prêt, pas tout à fait. On a toujours un sursis, un dernier souffle avant le râle, une ultime seconde avant la fin où tout est encore possible. Si on ne peut changer le Destin, on peut choisir de l’affronter sans nulles craintes ni plus d’espérances.
Les anciens avaient raison à propos de l’aube et de la réunion des mondes. Je quittais celui d’Or pour un autre de Fer mais j’étais encore sur le gué de leurs frontières.
J’arrivais enfin.
Seul un chat m’aperçu et il n’était pas gris. Comme quoi la nuit tous n’ont pas le même pelage et il est rare de ne pas en croiser un…
J’évitais l’ascenseur et prenais les escaliers de secours. Je quittais l’univers de Mary-Kay, remplaçant la carte mémoire de mon MP3. Il appartenait à un monde bientôt proche mais pas encore mien. J’avais besoin d’en retrouver un autre qui existait au moins à « A Thousand Miles » comme le disait la chanson de Vanessa Carlton. Je tirais les stores, tirais les lourds rideaux noirs pour couper toute lumière. Oui, ici, dans mon havre, c’était encore la nuit et tout était possible car rien n’était encore terminé.
« ‘Cause everything's so wrong »… C’était on ne peut plus à propos.
La connexion de mon ordinateur chuinta en clignotant chacune de ses diodes de contrôle au rythme de la musique. Les petits témoins rouges devinrent soudain verts les uns après les autres.
«'Cause you know I'd walk
A thousand miles
If I could
Just see you
Tonight »…

*


- Pràlayan ? Réponds… Je reste en ligne.
Il était près de midi là-bas, j’espérais qu’elle soit rentrée.
J’ouvrais mon sélecteur numérique. « Khau Chai Sid », c’était un choix bouleversant pour moi. Il me fallait pourtant écouter la voix magique de Fon dont le chant était aussi délicat qu’une douce pluie rafraichissante pour un esprit en fusion.

Rien ne pouvait me faire pleurer en ce monde.
Ce monde entier n’était que larmes et sa souffrance avait asséché les miennes depuis longtemps. La laideur a souvent cet effet d’ôter toute empathie.
« La Mort est mon amie, elle me promet une fin rapide ». C’était une phrase idiote en un sens mais elle avait résumé mon errance dans l’existence. Jeune on m’avait promis un monde beau et il le fut, il l’est toujours, tout dépend où l’on regarde. Moi, j’avais perdu ce regard.
J’avais croisé alors le sien…
… Et elle me l’avait rendu !
Elle n’était pas mon âme-sœur. Elle était ma Sœur d’Âme et je n’eus pas un coup-de-cœur mais un coup-d’Âme. Elle éclata la noirceur de mon cœur si fort qu’il en serait à jamais à vif.
Elle m’offrit tout.
Ô je l’aime. Je pleure toutes les larmes à sa seule pensée, même si elles ne coulent pas sur mes joues mais dans tout mon être. Elle, elle me donna vie comme une Louve. Tout contre son sein, elle m’a donné généreusement tout de moi.
Une mère donne naissance à la vie. Une femme elle fait naître le sens de la vie. Je prendrais la vie pour préserver la pureté d’une d’entre-elle. Je perdrais la mienne pour la sienne…

- Val, mon amour ? C’est ta petite…
La voix semblant si lointaine mais si proche dans mon cœur me saisit. J’eus du mal à parler, aimer ne souffrant pas de silence mais ne s’échangeant que dans un regard, tristement absent.
- Comment te portes-tu, Princesse ? C’était le surnom que je lui préférais.
- Je ne peux pas te voir, y’a un problème. Tu me manques, je souffre.
J’entendis sa voix cristalline s’enrayer, la fêlure de la peine la brisant un moment. Mais elle était forte et le mal ne la rendait que plus attachante, et belle.
Aimer est une auto-mutilation incurable pensais-je.
- Je suis avec toi. Je marche dans tes pas…
- J’ai tant à te dire. Je te manque ?
La reverbe de Fon était comme un écho lancinant dont le doux ressac me déchirait le cœur. Allié avec la douleur des sanglots de ma bien-aimée, c’était insupportable. Là-bas tout était si différent, la Vie y était tellement réelle et si loin de celle d’ici aussi préfabriquée que superficielle. J’aurais pu être assis milles ans pour la contempler, elle et son monde.
Là-bas j’étais un étranger mais étrangement pas plus qu’ici. J’étais un « Sans-Terre » sans port d’attache.
Le plus merveilleux ne l’est jamais vraiment si on ne le partage pas et le plus laid ne l’est plus vraiment si on ne s’y retrouve pas seul. Son pays était aussi dangereux que libre, négligé et merveilleux, corrompu et fier, sauvage mais fascinant. On n’y vivait que le Présent malgré le passé et l’instant malgré l’avenir. Enfin on le fuyait ou il nous manquait à jamais.
- Tu es là ?
- Je serais bientôt là Princesse Pralayan…

*


Je m’écroulais de fatigue ayant perdu toute notion du temps.
Je n’avais plus rien pensé et le sommeil m’emporta avant que je n’ais pu surprendre son assaut éthéré sur ma conscience. Je fis alors un rêve curieux.

J’étais jeune alors.
Il faisait chaud et le soleil semblait avoir consumé tous les nuages dans son ciel éclatant de bleu. Je suivais un jeune homme. Il me sembla évident que c’était un frère ou un oncle, du moins quelqu’un m’étant proche.
Il ouvrit une porte faite de planches cloutées. Une odeur agréable de granulés et de paille me réjouit. A l’intérieur il faisait bon et malgré les murs de chaux couverts par endroits d’épaisses toiles d’araignées croulant sous la poussière, c’était rassurant. Sur toute la longueur de la remise, côte à côte, une série de trois clapiers grillagés renfermaient pour deux d’entre-eux une dizaine de lapins au total. Seul le dernier isolait une lapine accompagnée d’une portée de jeunes lapereaux.
L’intérieur des clapiers sentait bon et le mélange de paille et de touffes de poils aux reflets roux et blanc donnait envie de s’y pelotonner.
J’enviais cette douceur et cette chaleur. J’aurais voulu me glisser à leur place.
Les lapins étaient magnifiques. J’avais envie de les caresser, de leur donner à manger et à boire, m’occuper d’eux. Je ris quand l’un d’eux attrapa une carotte et avec ces incisives la grignota avec entrain.
Dans le clapier de droite, l’un d’eux couina violemment ! Tournant ma tête, l’homme ou mon oncle, peu importe, l’avait saisi par ses grandes oreilles ! Il se débattit un moment puis finit par ne plus bouger faisant presque le mort comme il l’aurait fait avec un prédateur.
Devait-on le changer de clapier ?
Non, mon oncle s’éloignait déjà avec. « Viens » me dit-il. Nous entrâmes dans une grange non loin de là. Contrastant avec les clapiers, il y faisait sombre et très frais. La lumière apparue par l’embrasure de la porte ne dévoila qu’un angle restreint de la pièce. De la poussière en suspension traversait le faisceau lumineux comme autant de petites étoiles filantes prisent dans les courants d’air.
Je remarquais une corde liée à une poutre au-dessus et qui descendait à hauteur d’homme, se terminant par un nœud coulant. Mon oncle passa par la boucle les pattes de derrière du lapin et serra fort ! Le pauvre animal couina de plus belle et se contorsionnait vivement, les yeux révulsés et regardant en tout sens. Mon oncle prit un peu de paille qu’il répandit au-dessous de lui et posa un large seau tâché de grandes coulures brunâtres.
Il dégagea la lame pliante de son couteau et le coinça à sa ceinture. Cette fois il s’arma d’un gros gourdin de bois dur. Il frappa d’un coup sec sur le crâne du lapin !

Quelque chose me brula dans le ventre.
Je n’avais pas dit un mot et je restais debout sans bouger.
Le beau lapin semblait inerte, son corps dodelinant de droite à gauche, balancée par la corde le maintenant la tête en bas. Mon oncle laissa tomber le gourdin au sol en me demandant si j’avais bien vu où il fallait frapper sur le crâne.
Ensuite il reprit son couteau à la lame aiguisée.
Quand le métal s’enfonça dans la fourrure je vis l’œil soudain revenu à la vie de l’animal ! Il me fixait, il était d’un noir total. Son bourreau ne l’avait pas remarqué et il lui trancha la gorge en un battement de cœur… Le sang se déversa comme un cours d’eau délivrée de son barrage. Mon oncle maintenait le corps du lapin agité de soubresauts violents tout en tirant sur ses oreilles pour bien ouvrir la trachée béante au-dessus du seau. Le récipient de plastique fut bientôt inondé d’une pluie de sang giclant autant au fond que partout au tour.
Le sang s’épancha rapidement.
Ensuite par une série de gestes experts, mon oncle fit tourner la lame de son couteau autour des chevilles du lapin. Le rangeant de nouveau à sa ceinture, il tira sur la peau du lapin comme on ôte un gilet mais ici de haut en bas. La fourrure et la peau se détachèrent tout le long du corps, laissant la chair nue et à vif apparaître ! Je ne bougeais toujours pas et ne savait plus si je respirais.
Personne ne m’avait préparé à tout cela. Pourquoi à ce moment là, pourquoi ici alors que tout était chaud et beau au-dehors ?
On ne voyait plus la si belle fourrure de l’animal désormais enveloppée par sa peau comme un ourlet. Elle atterrit au fond du seau dans une gerbe de sang en faisant un bruit mat. De nouveau le couteau réapparut et éventra le ventre de la carcasse aux chairs écarlates et au crâne grimaçant, les dents riant comme si la Mort souriait. Cette fois, rejoignant ce qui flottait dans le seau, un vomissement d’intestins, d’organes et de boyaux s’échappa de la dépouille !

Les yeux me fixaient toujours.
Ils n’étaient plus ceux vifs et attendrissant du lapin plein de vie dans son clapier douillet. Ce n’étaient plus que deux billes noirs et globuleuses sur un amas de chair martyrisé et inerte. Je n’avais pensé à rien durant cette mise à mort.
C’était la première fois que je voyais la réalité de ce qui se cache sous un être vivant.
« On va avoir un bon civet ce soir à manger ! Je vais le donner à la grand-mère. Prends le seau et va le vider sur le tas derrière la grange. »
C’est ce qu’avait dit mon oncle.
Je soulevais l’anse souillée de sang et mes doigts blanchis par le poids du seau se peignirent de rouge. C’était collant et poisseux.
Je déversais le contenu sur le tas d’immondices. Cela glissa lentement le long des parois, des morceaux d’abats se détachant dans le flot de sang. Tout se répandit enfin comme la vie auparavant. Ce n’était plus rien.
Je n’étais plus rien. La Mort se déversait sans que rien ne change. Moi, j’avais soudainement changé et le rite de passage fut violent…

Je me réveillais plusieurs fois dans mon sommeil mais mon corps ne répondait pas. Je ne sais plus si j’avais rêvé cette dernière nuit ou si tout cela faisait partie d’un même cauchemar.
L’amour était-il lui-aussi un rêve ?
Bercé d’illusions, la réalité était-elle aussi un cauchemar ?
Je regagnais un sommeil profond, comateux et sans autre souvenir que les ténèbres. J’allais me réveiller dans quelques heures, c’était certain.
Ce qui ne l’était pas c’est si une fois éveillé j’allais poursuivre un rêve ou vivre un cauchemar…


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