Chapitre 5 (La hyène de Namibie)

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Quand elle arriva en s’arrêtant dans un violent crissement de pneus, l’horloge numérique de son tableau de bord s’estompa en même temps que ses phares. Comme suspendu par un dernier souffle électrique, les chiffres bleus indiquèrent 02 : 58 AM.
Elle n’avait jamais roulé aussi vite.
Pas de comité d’accueil ! Il y avait bien deux voitures aux vitres teintées mal garées et à moitié sur le trottoir devant le foyer mais personne autour. Au loin elle entendit bien trop de sirènes de police pour que cela soit normal et des lueurs bleutées déchiraient le ciel noir comme un phare éclaire les dangers. Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine.
La porte du foyer de jeunes filles n’était pas verrouillée. Les lumières inondaient l’accueil, les couloirs et l’escalier montant aux étages, mais personne ! Sans attendre elle grimpa quatre à quatre les marches (un sport de haut niveau quand les talons de vos bottes font les sept centimètres). De mémoire elle se souvint de la chambre de Mary-Kay.
« I Kissed a Girl » hurlait depuis l’intérieur à tue-tête si bien qu’on aurait cru que Katy Perry y jouait un concert Live !
C’était complètement désespérant et incongrue vu la situation. Ces gamines ne vivaient pas dans la même réalité. N’avaient-elles aucune compassion ? Ses joues rosirent un instant. Elle se souvint de son adolescence et elle ne pouvait ignorer les paroles de cette chanson. Son cœur battit plus vite mais pour d’autres raisons.
« Ressaisit-toi bon Dieu » Se dit-elle en silence (et pourtant ce soir il n’était pas bon et avait toujours été mauvais à l’âge où elle souvint de ce que « Kissed a Girl » en coûtait…).
Elle ouvrit la porte sans frapper.
Quatre filles sursautèrent de concert (c’était le cas de le dire) à son entrée. Deux d’entre-elles étaient bien proche, faillit pouffer de rire Phyllis. Mais il n’y eut plus rien de drôle quand elle remarqua le lit vide de Mary-Kay. Son regard gris acier transperça ceux effrontés des gamines. Elles ne parvinrent pas à le soutenir.
- Eteignez-moi ça les filles. Ce n’était pas un ordre mais le ton qu’elle avait employé était celui d’une grande sœur, c’était bien plus efficace.

*


- Putain de merde…
La voix grave qui s’était annoncée par cette poésie particulière appartenait à un homme trapu, pas petit mais pas grand non plus. Il était très bien habillé avec des vêtements coûteux et même classieux, ce qui dénotait de son langage ordurier.
Les filles de la chambrée hurlèrent pour certaines et protestèrent énergiquement pour d’autres.
- Putain, c’est qui celui-là ? Après le cochon voilà un autre vicelard de porc !
La boulotte venant de concurrencer la grossièreté de l’intrus avait les poings sur les hanches, nullement gênée qu’un bout de son ventre apparaisse au-dessous de son pyjama.
- Le Cochon ??
Phyllis et l’homme avaient parlé de concert.
- Quoi ?? Encore une fois, l’harmonie des voix fut parfaite.
- Merde vous êtes qui vous ? Et arrêtez de jouer au perroquet !
Fricks, ce mec ne pouvait être que cet inspecteur au vocabulaire si riche.
- Je suis Phyllis « dont-on-confond-le-nom-avec-vous-savez-quoi » !
Si l’inspecteur avait pu rougir, il aurait été écarlate à la fois de colère et de honte. Son visage décontenancé malgré ses traits durs fut néanmoins des plus comiques. Mais des rires aux larmes, la frontière du drame est mince.
- Désolé. Messieurs, emportez tout ce qui nous sera utile, journal intime, mots doux, lettres, vêtements si besoin et tout le bordel quoi.
Il s’était adressé à deux flics en uniforme, des proies lâchées aux insultes des petites prédatrices !
- Alors les filles c’est qui ce « cochon » et vous avez intérêt de répondre pour que je passe l’éponge sur le « porc » !

Une minute après, Fricks, suivie par Phyllis toujours aussi habile dans les escaliers, dévalait les marches, furieux. Il ne pouvait pas aller encore dans le terrain vague. Il eut un mauvais sourire car il avait peut-être mieux, un coupable !
Il entendait encore les miaulements mesquins de ces foutues gosses depuis la chambrée.
« Jim est là,
Jim traîne sa patte,
S’il pouvait courir il t’attraperait
Et t’emporterait… »

Par bonheur la rouquine, pas mal d’ailleurs cette nana, lui avait fait un rapide topo sur qui était ce Jim et par quel moyen le trouver.

*


Lady Monseigneur, comme on l’appelait avec moquerie pour son côté vieille France, leur avait indiqué le local de surveillance où se trouvait le gardien du foyer. Elle avait frappé discrètement mais malgré la lumière visible sous la porte, personne n’avait répondu.
Invitée par l’inspecteur de police à disparaître, elle partit non sans une moue de mépris.
- Vieille sorcière coloniale ! Se marra un instant Fricks tout en administrant une volée de coups de poings dans la porte comme si c’était un punching-ball.
- Police ! Ouvrez bordel ! Cette fois les rires de l’inspecteur avaient disparu.
L’homme qui ouvrit la porte aussi furieux que lui eut un regard mauvais. Le visage émacié, couvert de petites cicatrices, traces d’une acné non soignée, il grogna un mot inintelligible.
Fricks le poussa presque et scruta d’un œil de pie toute la pièce comme s’il y cherchait tel ce volatile de quoi satisfaire sa curiosité. Il ouvrit rageusement quelques tiroirs et trouva quelques livres pornos qu’il fit « maladroitement » tombés au sol.
Jim rougit, alors au côté de cette rouquine aux yeux de fauve. Puis il devint écarlate de colère.
- Oh, ne pose pas tes sales mains sur ça, Negro !
Jim regretta aussitôt ses propos. Il allait avoir des problèmes mais regarder ce flic ouvrir son placard et y trouver quelques culottes féminines lui avait fait perdre ses nerfs.
Croisant le regard de l’inspecteur, il se dit tout compte fait qu’un problème plus urgent s’annonçait !
Fricks sentait son cœur palpiter férocement et à chaque battement, c’était un flux de sang, non pas noir, mais haineux qui abreuvait tous ses muscles. Ouvrant son imperméable, il posa la main sur son arme et un instant cet imbécile de Jim crut qu’un problème plus mortel allait le foudroyer !
Lancé comme un quaterback, il fallut que la rouquine se dresse entre-eux.
Elle lui posa une main sur l’épaule, tournant la tête de droite à gauche comme pour dire à Fricks que cela n’en valait pas la peine.

La main de l’inspecteur était passée de sa crosse à une paire de menottes qu’il serra avec cruauté, labourant les chairs des poignets de cette pourriture qui puait la charogne.
Cette Phyllis avait eu un étrange pouvoir sur lui, il en était troublé. Le temps qu’il reprenne ses esprits et contrôle sa rage, il la remarqua tenant les sous-vêtements féminins.
- Outrage à agent, je témoignerais, et possession de culottes usagées. Cela aidera à cerner le profil pervers de notre bon Tim.
- Ce n’est pas pour… (Il ne finit pas cette phrase). C’est Jim conasse ! (Mais celle qu’il voulait désarçonner n’été pas dupe du lapsus précédent.) Et ce sont ses petites pisseuses qui laissent traîner leurs slips souillés quand elles se frottent ensemble… comme toi, hein, la gouine !
Phyllis regretta aussitôt ne pas avoir laissé Fricks abattre cette ordure…

*


- Vous croyez qu’il a un rapport avec tout ça ?
Phyllis tira de ses réflexions l’inspecteur Fricks regardant partir Jim encadré de deux agents l’emmenant au poste. Il l’interrogerait plus tard, pensa t-il, il n’y avait rien à en tirer ce soir.
- J’en sais foutre rien, c’est vous la psy, non ? Mais il est trempé dans un truc qui pue…
Il n’avait pas encore croisé son regard gris acier. Il avait montré une faiblesse derrière sa façade d’homme autoritaire, brutale et même grossière. Il craignit qu’elle l’exploite soudain contre lui.
- Ces êtres sont tellement cons qu’ils frappent avec les armes qu’ils ont. Il est plus bête que construit vous savez.
Mêlant un langage vulgaire pour le mettre à l’aise et un parti pris sciemment de son côté pour le rassurer, elle visa juste.
- Je suis fière de ma négritude, faut pas se tromper hein. Seulement le trop-plein de conneries m’asticote parfois les nerfs. « Freaks », vous savez qu’on m’appelle comme ça ? J’en ai marre de ces culs-blanc, c’est tout.
Il regretta aussitôt de s’être ainsi épanché comme un enfant auprès de sa maman.
- Merci pour le mien ! Si vous n’y aviez pas mis un string, je vous assure que les tâches de rousseurs dessus vous rendrez fier de le mater !
Cette fois il la regarda au fond des yeux. Et elle n’y avait pas froid justement à ces beaux yeux !
Bigre, cette femme avait quelque chose. Une sorte de piment roux, rigide au premier goût puis explosif à croquer !
Il brisa un peu plus son armure mais pour se fendre d’un large sourire, sincère et charmant.
- Je suppose que vous vous amusez avec les préjugés comme avec les profils ? Je serais curieux que vous établissiez le mien.
- Ne me dites pas que vous n’avez pas pensé à ce qu’une nana venait foutre dans vos pattes à l’instant même où vous m’avez appelé ?
Il allait répondre quand des policiers l’interpellèrent.
- Chef, on n’attend plus que vous là-bas ! Paraît que le capitaine fait des sauts de cabri !

Le capitaine Bachar en personne, voilà qui promettait une autre emmerde à toutes les autres emmerdes de la nuit !
Issue des quotas, il était encore plus moulé dans le moule que les autres. En Arabe, Bachar voulait dire « le porteur de bonnes nouvelles ». Et bien soit on s’était trompé de nom à sa naissance, soit il était l’exception confirmant la règle.
Fricks était déjà dehors, prêt à s’engouffrer dans sa voiture.
- Attendez-moi, j’en ai pour un instant !
A la vitesse du bip électronique déverrouillant le coffre de son véhicule, Phyllis venait de récupérer une paire de botte, épaisse et imperméable. Sans parler, elle venait de faire comprendre à Fricks qu’elle était de la partie pour aller sur le terrain. Et comme dans tous bons polars, elle savait que le flic en charge de l’affaire allait jeter la profileuse en beuglant, mais non.
- J’étais persuadé que vous alliez partir sans m’attendre. Encore un mauvais préjugé, pouffa t-elle.
Ils n’étaient pas très éloignés du terrain vague mais Fricks roula presque au pas. Et vu sa mine, ce n’était pas pour permettre à cette singulière coéquipière d’enfiler ses bottes mais plutôt pour retarder la rencontre avec Bachar.
- Il se passe quoi là-bas ?
- Hein ? Ah. Un patrouilleur a lancé depuis bientôt une demi-heure un code crime.
La gorge de Phyllis se serra et elle perdu un instant à la fois sa bonne humeur et son assurance.
Il le remarqua.
- Ce n’est pas elle… (Et puis pour détendre l’atmosphère, il renchérit dans les préjugés). Au fait pourquoi les nanas changent-elles continuellement de chaussures ? C’est pour avoir les pieds qui sentent toujours bons ?
Elle avait bien compris que cet humour de comptoir n’était que pour dédramatiser la tension.
- Non, mais j’avais dans l’idée que mes talons vous insupportais. Je voulais vous rassurer sur votre échelle de machisme en redevenant un peu plus petite que vous !
Il haussa les sourcils. Cette fille était vraiment éclatante… Il n’allait pas la lâcher pour pas mal de raisons et surtout pour ses yeux le faisant rêver loin de ce cauchemar sidérant.
Ils arrivaient.
Déjà, pensa Fricks. Et il venait de perdre tout espoir de tranquillité en apercevant Bachar…

*


Le terrain d’habitude déserté de toute vie était en effervescence.
Des voitures crachaient parfois encore leurs sirènes, d’autres venaient s’ajouter à ce qui ressemblait désormais à un parking encombré. Des gens couraient un peu partout sans qu’on ait l’impression qu’ils sachent d’ailleurs où.
Au-dessus d’eux les nuages étaient menaçants et si les Vents ne les avaient poussés, sûrs qu’ils auraient déversé leurs larmes pour nettoyer la fange plus bas. En effet vu d’ici on aurait pu penser qu’une partie de foot ou un concert se préparaient. De puissants projecteurs inondaient de lumière un large périmètre et plus encore le centre du terrain ou l’estrade. Non, en fait c’était un baraquement délabré par le temps, les infiltrations d’eaux sales et par d’autres créatures miteuses qu’elles soient humaines ou non.
Comme aspiré dans une contre-plongée vertigineuse, on crevait le toit effondré par endroit pour y découvrir ce qui n’était qu’un théâtre des enfers.

La lumière si vive et crue donnait une impression spectrale, d’une réalité bestiale car sans aucune nuance d’ombres ou de points d’ancrage pour poser son regard ailleurs.
Cela attirait, repoussait aussi, fascinait et dégoûtait. C’était en fait aussi dangereux pour l’esprit que ce que les parents interdisent à leur enfant de regarder le soir à l’écran. Il suffit par malheur d’avoir laisser entrebâiller la porte du salon et voilà que le petit garçon ou la petite fille voit défiler des images marquant son esprit avec des dégâts parfois irréversibles ; et souvent marquant ses nuits de cauchemars récurrents…
Un cadavre n’est pas une vision en soi positive.
Un crime donne souvent à cette dernière dépouille une désarticulation plus choquante encore.
On peut toutefois s’habituer aux chairs les plus malmenées même si cette dépendance aliène à jamais la mémoire. Mais parfois c’était au-delà de l’esprit.
Ce n’est pas temps le face à face avec la Mort, qui n’est qu’un fait sans bien ni mal. Que le supplicié soit étendu grotesquement sur des poutres noyées d’eau et de sang est certes affreux. Qu’il ne soit plus qu’une masse informe n’ayant plus de rapport avec l’humanité peut-être révoltant. Qu’on en ait fait un pantin démantelé et laissé là en une horrifique position illogique et déchirée pouvait frapper terriblement et briser toute insouciance.
Mais le plus effroyable n’était pas là…
Le défi était simplement celui de sa propre âme confrontée à celle ayant été capable d’engendrer cette « œuvre » sans entendement ! C’était là la même peur que l’enfant réveillé la nuit et qui sait que dans son placard à moitié ouvert et plongé dans les ténèbres cela existe. C’est bien là, cela épie et si on se rendort cela peut venir à tout moment vous emporter !

Cela existait.
Ca avait emporté une petite fille…

*


A 03h40 du matin tout le monde avait trouvé sa tâche.
Après l’arrivée des gars du labo, ce fut autour de chacun de s’imprégner de la scène de crime et certains y laissèrent là leur dîner. Des agents en uniforme furent envoyés aux quatre coins du quartier et même des grands axes de la ville au cas où. D’autres avaient commencé le porte à porte pour glaner le moindre témoignage d’un bruit, d’un cri ou d’une ombre aperçue.
En fait si le criminel et kidnappeur avait compté sur l’inefficacité de la police, c’était raté.
Tout le monde bossait ensemble. (Une rareté !).
Peut-être que les hurlements du Capitaine Bachar y aidaient d’une certaine manière. Certains des inspecteurs avaient pu déjà goûter ces invectives grasses, mais au bout du compte tout s’articula en une machine bien huilée…
Il avait fallu moins de deux heures pour mobiliser toutes les forces disponibles.
Les politiques seraient contents de montrer à la populace qu’on ne lésinait pas sur les moyens même pour une fille de foyer. (Quoique la police fusse bien plus intéressée par leur crime que par cette pauvre fille). Les Coms (le service des télécommunications) avaient été sollicités pour trouver tous les appels passés cette nuit dans le quartier et localiser le portable de la victime. Il avait même fallu se résoudre à prévenir les médias (des fuites seraient de toutes façon inévitables) pour élaborer un message style « Ambert ».
Appeler ces fouineurs, c’était pourtant mettre le doigt dans un pot de miel où bourdonnait de biens vilaines guêpes aux dards venimeux… Même si au lieu de dards on avait ici des plumes acerbes.
05h40, tout le monde était paré !
On allait secouer cette ville comme un tapis de puces. Il en tomberait bien quelque chose, d’une manière ou d’une autre.

Réunis avec tous les officiels et responsables de chaque département, Bachar exultait. Il allait faire un bond impressionnant sur son plan de carrière. Tel un général Romain prêt à conquérir le monde, il s’apprêta à lancer la traque et faire montre de tout son savoir-faire. (Entièrement surfait et surtout remarquable dans la menace, la manipulation et la corruption).
On l’avait interpellé alors.
L’agent s’était fait le plus banal possible, se cachant derrière son imperméable et sa casquette, espérant que sa tête ne s’inscrirait pas dans la mémoire tortueuse de Bachar. Ce dernier avait vomi sa haine en lui demandant par quelle audace il pouvait le déranger.

L’agent, d’une voix neutre avait alors simplement dit, tout en comprenant maintenant pourquoi on tuait les messagers porteurs de mauvaises nouvelles à l’antiquité :
- La fille a répondu aux Coms. Elle nous attend sur la plage…


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