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Je sentis avant même d’ouvrir les yeux que je me réveillais.
J’étais entre le rêve et le sommeil, ce monde d’« outre-songe » où il était un instant possible de créer un univers phantasmé. Il m’était arrivé de poursuivre un rêve m’étant agréable mais jamais de stopper un cauchemar.
Les aveugles rêvaient-ils ?
Cette fois j’ouvris les yeux, les rais de lumière s’échappant des stores dessinaient un curieux pelage zébré d’or dans la chambre comme si une créature légendaire s’y était réfugiée. Mon corps était lourd, écrasé peut-être par un puissant sortilège. Cette bête imaginaire m’hypnotisait-elle avant de me dévorer ?
Je la chassais, mon esprit maintenant bien trop clair pour réussir à faire perdurer mon imaginaire.
Je repensais au lapin ayant fixé de ses yeux pétrifiants mon âme durant mon jour. Je disais « mon jour » à défaut de pouvoir dormir la nuit comme tout bon mortel. Vivre au rythme d’un vampire n’était toutefois pas si enviable tout compte fait.
Au moins j’avais encore le sens de l’humour. Pour le coup j’eus conscience que ce n’était là qu’une illusion encore persistante.
Je n’étais pas pour autant « Clarice » et mon lapin n’était pas un agneau… il n’avait pas bêlé.
Une douche chaude était la solution à mon coma proche d’une descente après une prise euphorisante d’amphétamines. Je disais ça mais je n’avais aucune idée de l’effet des drogues, si ce n’est la nicotine et plus rarement de l’ivresse. Le contrôle est l’art maître et ne jamais le perdre, sa sagesse.
L’eau coulait maintenant sur ma peau.
Si j’avais perdu cette nuit le contrôle, je me serais réveillé fou. Je l’étais peut-être d’ailleurs mais pas plus qu’avant. J’avais donc eu la maîtrise.
Pourtant je devais vider le trop-plein d’émotions, elles étaient dangereuses. Je devais régurgiter mes actes pour les assumer avec lucidité. Je devais confronter ma liberté au conditionnement, ma bestialité avec mon humanité, ma foi avec mes doutes. Le jour naît de la nuit et l’obscurité ne ternit pas la lumière, bien au contraire.
Je pense avoir hurlé.
L’eau et ses vapeurs couvrant mes yeux s’embuèrent peut-être de larmes.
Redevins-je un Loup comme mes Frères ataviques ? Non, ce fut encore plus antique, quand leurs cousines et sœurs les côtoyaient alors… J’étais une Hyène brune !
*
La transe fut déchirante et violente même si elle fut brève.
Certainement grotesque alors recroquevillé dans la baignoire qui se remplissait d’eau, j’eus des flash-back de mon existence. Certains n’avaient aucun sens, d’autres me semblaient étrangers mais j’en reconnus comme faisant partie de moi.
Je n’avais jamais connu mon père.
Même s’il m’arrivait de trouver des figures paternelles, je n’avais jamais ressenti de manque. Pas le moindre ! Pour moi c’était même une chance car j’avais évité d’ingurgiter tout modèle manichéen et machiste de la virilité. Ainsi je n’avais jamais eu à souffrir de vouloir ressembler à, de tuer le père, de faire comme, d’être digne de, de faire la fierté… Etc.
Je fus élevé par des femmes et pas toujours ma mère, absente sans m’abandonner.
Il y eut une ferme… et un fameux lapin.
J’étais un enfant seul parmi des gens taiseux, gentils mais déjà étranger à mon monde.
Il y eut l’école.
Le gamin…
Je n’ai aucun souvenir de son visage. Je ne sais même pas qui il était et quel nom on lui donnait.
J’étais si innocent.
Pourquoi m’avait-il choisi ? Il avait commencé par m’embêter un peu plus chaque jour. Quelle intelligence possédait-il pour avoir été capable de m’isoler de la cour de récréation ? Elle n’était sans doute qu’instinctive, comme un fauve qui frappe à la gorge car il sait que quelque chose de vital, de chaud et de liquide fait cesser à sa proie de se débattre.
Il me toucha là où on ne touche pas les autres. J’étais naïf mais je savais que ce n’était pas normal.
Par chance quelqu’un était arrivé avant l’irréparable. Mais il allait recommencer.
Je l’avais dit à l’oncle qui s’occupait des lapins…
Sa colère fut très profonde. Ce n’était donc pas normal et c’était très grave. Je compris qu’on ne pouvait pas faire ces choses. Il était furieux, me dit de me défendre et qu’il s’en occuperait si cela recommençait.
Cela recommença.
Le gamin était revenu et cette fois personne n’allait venir.
Il me dit d’enlever mes vêtements. Quelque chose de nouveau s’éveilla soudainement en moi. Il insista et commença à me toucher pour m’ôter mon pantalon.
Ainsi des enfants peuvent faire des choses à des enfants. C’était donc une vérité. La vérité doit toujours être préférée aux mensonges… J’avais dit la vérité et la colère pouvait détruire le mensonge. Quand on a raison, on peut être en colère.
La chose jaillit en moi !
Je pris par les épaules le gamin. Ses yeux perdirent leur assurance, son corps devint mou et sa bouche tordue et malsaine ne fut plus qu’un oh ridicule de surprise. Je l’attirais à moi avec une violence inouïe pour mon âge, mue d’une force bestiale. Derrière-moi le mur de crépis projeté aux grosses boursoufflures saillantes fit un bruit mat.
Le gamin avait maintenant les yeux hagards. Il s’affaissa doucement le long de la paroi, le crâne défoncé et ouvert, sa tête tel un pinceau peignant d’une bande rouge écarlate le mur blanc…
On ne m’avait pas puni.
Le gamin n’était de toute façon pas mort. Mais je n’entendis plus jamais parler de cette histoire.
Je compris ce jour-là que le monde de mes semblables n’était pas comme celui de la ferme, des champs et de la forêt autour. Il n’était pas comme le gros chat de la grange à foin qui griffait quand il était en colère. Il n’était pas comme le Vent qui vous glace les os quand il souffle depuis le Nord. Il n’était pas comme la rivière qui gelait et qui pouvait craquer soudain sous le pas de l’imprudent. Il n’était pas calme comme le chêne qui vous contemple. Il n’était pas inoffensif comme l’hirondelle qui chante à votre passage.
Le monde du mensonge n’avait pas ces mêmes vérités immuables. Il était mouvant, incertain, il se lovait, se dissimulait et semblait d’amour quand il n’était qu’haine.
Survivre, il fallait donc lui survivre.
Je remontais à la surface avant de me noyer au propre comme au figuré.
L’introspection étonnante de mon expérience presque chamanique était terminée. Ce n’est pas la première fois que je renaissais et muait. Une nouvelle fois j’étais transformé.
J’avais écrasé le gamin.
J’avais écrasé la bête du terrain-vague.
J’ouvris les yeux, l’eau ruisselant sur mon visage. J’étais le Guerrier-Hyène.
Tout allait bien.
Une Louve m’attendait, j’allais rejoindre ma Femme-Louve.
On survit à la vérité, jamais aux mensonges… Mary-Kay !
C’est ce que je le lui avais dit. Elle allait survivre. J’étais heureux qu’elle survive. Maintenant, en pleine possession de mes moyens, c’était à moi de survivre…
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