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La vie d’un agneau est ignorée parmi le troupeau de moutons ;
Le Louveteau lui doit survivre parmi la meute le menaçant ;
En temps de paix le discours du mouton peut être celui d’un Loup,
En temps de guerre, bien des Loups ne se révèlent n’être que des bêleurs…
J’avais laissé s’écouler ma mue avec l’eau souillée de la baignoire.
J’avais alors mandé Oracles et Augures. J’avais également prié. Qu’on ne s’y trompe pas, l’incarnation de ma foi n’avait que peu à voir avec la plupart des croyants de cette terre.
J’avais mis beaucoup de temps à trouver une quête à mon âme tourmentée. Sans le savoir c’est elle qui m’avait guidé, ô ma si douce.
Pour consulter ma volonté et le Destin, amants indissociables, j’utilisais les Glyphes sacrées qui avaient été gravé voilà des millénaires par les peuples s’y soumettant. Forgées dans le sang de la terre et dans sa chair de pierre, les merveilleuses Tablettes d’Or avaient été selon les légendes égarées dans des plaines aux hautes herbes vertes et grasses, toujours agitées. Il n’y avait plus que les Vents pour les murmurer désormais. Moi, j’entendais toujours leurs chuchotements…
Les trois signes s’étaient alignés alors sur mon autel.
La première était la justice, celle que j’avais rendue.
La seconde m’indiquait un voyage et j’en connaissais la destination…
La dernière m’avait intrigué. Elle évoquait un sablier si on puis dire, elle le symbolisait du moins. Je ne la comprenais pas. Le temps jouait-il contre moi ? Fallait-il que je parte au plus vite ?
Etrangement l’urgence et l’affolement exceptionnel et précipitée du temps depuis la nuit dernière ne me désarçonnait pas. Si le quotidien était une routine qui structurait mon imaginaire désordonné, me privant toutefois de toute ambition personnelle, son effondrement ne m’émouvait pas.
Avoir l’impression que tout nous échappe est certes très désagréable.
Pourtant il n’y a que l’extraordinaire qui par définition puisse déchirer le voile ordinaire de la vie.
Le thème de la trilogie des « Jason Bourne » battait son tempo entraînant à mes oreilles.
Comment aurait réagi mon héros préféré en cette circonstance ?
//Avancer, toujours avancer… //
Il aurait eu bien raison pensais-je.
J’avançais à mon tour. J’avais enfilé un treillis marron et aux nombreuses poches, un tee-shirt propre et une veste à capuche pour sortir. Mes habits de la veille étaient déjà javellisés, découpés et parsemés dans plusieurs sacs poubelles. A l’heure qu’il était ils avaient déjà rejoints l’amas putréfiant d’une ville entière. (Dans quelques années l’herbe aurait recouvert ce signe outrageant de la « civilisation » et on y bâtirait de beaux pavillons pour les familles. Dommage que leurs enfants qui joueraient dans les jardins le feraient avec au moins une dizaine de métaux lourds !)
*
Depuis tout jeune j’avais toujours cru qu’une caméra me filmait à chaque fois que je sortais !
Drôle d’idée même si quelque part les rues étaient réellement truffées de caméras de surveillance…
Le Vent était des plus virulent, ses rafales giflant de plus en plus fort comme si elles étaient les doigts prolongeant sa poigne puissante et pourtant éthérée. La belle chaleur donnée par le Soleil du jour n’allait pas défier plus longtemps les Eléments colériques du crépuscule.
Leur revanche, à la vue de l’amoncellement de nuages sombres venus de la mer, promettait d’être violente.
J’arrivais au kiosque à journaux de mon quartier.
De kiosque il n’en avait plus que le nom romantique. Moderne et high-tech, ses panneaux de verre étaient parcourus d’écrans digitaux pour télécharger la presse et les émissions podcastées que les quidams prenant le métro n’avaient pas eu le temps de voir ou lire. Ainsi téléchargées sur leurs supports E-book, Pager ou DataCom, ils auraient à loisir de les consulter durant leurs trajets.
La modernité s’emballait à la vitesse du dérèglement climatique.
Par chance, au centre du kiosque n’apparut pas un robot mais bien un humain (même si tant d’ondes autour devaient le muer lui-aussi en une curieuse créature mutante !). Je lui commandais un paquet de cigarette (très cher mais encore admis comme drogue étatique), lui achetait un téléphone cellulaire jetable (pas très intelligent pour la planète mais diablement intéressant pour l’anonymat) et enfin un numéro du « By Night », l’édition la plus récente des news à cette heure du soir.
Une main tira mon pantalon !
Un instant tout mon corps se crispa, chaque nerf à vif, prêt à relâcher leur tension…
C’était une minuscule petite fille, presque encore un bébé. Sa mère avait relâché un peu de son attention, distraite par l’un des écrans annonçant la dernière frasque d’un pseudo-couple de people. Elle ne lui avait pas lâché l’autre main, déjà-ça. Avec tout les tarés écumant les rues, qui sait si l’un de ces prédateurs n’en profiteraient pas pour attaquer une si petite proie et l’attirer hors des adultes, tel un fauve en chasse.
Tout compte fait j’avais subi un léger trauma, les séquelles paranoïaques en étant un fait.
La petite fille me tirait le pantalon sans même me regarder comme si j’étais logiquement son père, elle qui tenait de l’autre main sa mère !
J’étais tout attendri.
Si j’avais été spectateur de cette scène, je me serais demandé ce qu’un bébé faisait à tirer le pantalon d’un mec si grand, le crâne rasé, habillé comme un teenager malgré son âge et à l’allure imposée plus qu’imposante.
Encore ce désir de paternité qui revint !
- Monsieur ?
J’exhortais un « gné » des plus ridicules, mes pommettes se fardant de rouge. C’était tout moi. J’étais capable de contrôler les zones les plus enfouies de ma psyché mais incapable de maîtriser mes bouffées de timidité, parfois ma voix dégringolant dans les aigües ou mon sourire devenant celui d’un benêt.
- Vos articles.
Je payais puis m’éloigner en direction de la plage, non sans un dernier regard vers la petite fille.
*
Sur la promenade menant à de grands rochers terminant l’une des plages de la ville, je repensais à mon désir de paternité.
C’était alors quelque part où les gens s’asseyaient comme ici au bord de mer. J’étais un garçonnet.
Non loin de ma place étaient des parents accompagnés de leurs enfants. Parmi eux il y avait une fille qui m’attira au premier regard.
Je me souvins que je l’avais trouvé charmante et attirante. Elle avait de longs cheveux bouclés et aux reflets cuivrés. Ses yeux étaient étranges mais d’une pureté presque naïve.
Je ne pouvais pas dire que c’était là de l’amour, je ne savais même pas ce que c’était. Non, c’était simplement l’incarnation de ce qu’une jeune fille peut provoquer chez un jeune garçon.
Alors…
Alors, l’un de ses parents lui ôta la paille qu’elle avait dans sa bouche pour siroter sa boisson. Ses lèvres se détendirent sans contrôle et un filet de bave s’en écoula sans là encore nulle maîtrise ! Je n’eus pas peur ni même un sentiment de dégoût, j’étais simplement comprimé par la surprise et l’empathie.
C’était irréel comme un charme. Mais un charme rompu par le ricanement involontaire de la jeune fille qu’on aurait dit exécuté par un démon s’acharnant à briser mon rêve. C’était d’une tristesse épouvantable comme si on avait emprisonné une âme damnée dans les chairs adorable d’un corps pour la torturer davantage.
Je revins alors à ici et maintenant plutôt qu’ailleurs.
Pourquoi fallait-il que mes pensées vagabondent sans cesse. Je trouvais un rocher encore tiédi du soleil de la journée pour m’asseoir. J’ouvrais alors le « By Night », l’un des derniers journaux en papier, synthétique mais recyclable, du soir, d’où son nom. C’était loin d’être un quotidien rigoureux aux sources sûres mais si le graveleux et le pire se passaient quelque part dans la cité, on le trouvait à coup sûr à l’intérieur !
Je déglutis alors violemment quand j’ouvris la deuxième page. Mes doigts froissèrent les bords du journal.
Je compris en lisant l’article la signification de mon Oracle.
Je n’allais pas pouvoir partir ! Pas encore… Le sablier m’éloignerait d’autant de la femme faisant palpiter mon cœur et me rapprocherait toujours plus prés de la police lancée à mes trousses. Oui, chaque grain tombant dans son goulet allait accentuer le manque et réduire la chance.
Mais l’âme doit toujours être délivrée plutôt que la chair. La jeune fille prisonnière de son corps malade me l’avait imploré dans le souvenir que j’avais de son regard si mélancolique…
*
« By Night – Les Nuits de Fièvre –
18 Septembre 2013.
Meurtre horrible au terrain vague de la « Cité fleurie ».
La découverte d’un homme dans le terrain abandonné a hier mis en alerte maximale toutes les forces de police de la ville.
Il était à peu près 03h00 ce matin quand un corps atrocement mutilé a été découvert. La victime n’est pour l’instant pas identifiée, l’état des tortures ne le permettant pas sans doute pour plusieurs jours. La corpulence et les détails révélés indiquent qu’il s’agit d’un homme.
Une autopsie sera évidemment entreprise mais on peut déjà affirmer que le corps a été brisé et disloqué, la face totalement réduite à néant. De source sûre on évoque également une mise en scène macabre du corps.
L’auteur de cette agression sauvage aura eu pour mobile une autre atrocité.
En effet sur les lieux du crime, une paire de chaussures a été brillamment retrouvée par nos patrouilleurs de nuit, ces hommes veillant sur nos nuits et nos rues. La disparition inhabituelle peu avant d’une fille résidant au Foyer de la « Cité Fleurie » avait alerté les forces de police dans ce même quartier.
La créature capable de s’en prendre comme elle l’a fait à un homme aura sans nul doute prise cette enfant avec lui, la proximité des lieux hélas ne présageant pas d’une coïncidence.
Pendant près de trois heures, une fois le commandement placé sous la responsabilité du Capitaine Bachar de la Police Fédérale, aucune piste n’aura permis de retrouver la fillette dont le nom ne sera pas ici révélée pour protéger son anonymat. Alors que le pire semblait à envisager, un appel téléphonique émanant de la jeune fille elle-même alerta la police qu’on lui porte secours !
Emmenée dans un hôpital de la ville, on ne sait ce que la petite a subi par son agresseur, celui-ci ayant échappé à la police arrivée sur les lieux.
Toutefois un suspect a été arrêté et il actuellement interrogé.
Cette histoire incroyable n’est toujours pas clairement établie quant à ses détails. Il semble toutefois se dessiner l’ombre d’une sordide affaire de pédophilie criminelle qui pourrait avoir des ramifications bien plus importante encore. En effet, les circonstances ayant amenées à ce crime et la présence d’une jeune fille enlevée au sein d’une institution pourtant surveillée, portent à croire que plusieurs personnes aient été impliquées dans le déroulement des faits.
A cette heure, et malgré le satisfécit officiel de la police, on ne peut établir un compte-rendu capable d’expliquer l’enchaînement ayant amené à ce qu’une fillette soit plongée dans une telle nuit de terreur.
Ce qui est sûr c’est que rien ne peut infirmer qu’un rôdeur, peut-être plusieurs, ne soit pas là dans notre ville entrain de repérer sa prochaine victime. Et cette fois l’enfant n’aura peut-être pas la chance inouïe de pouvoir lui échapper seul ! Posons-nous également la question de la sécurité des plus jeunes d’entre-nous. Qu’en aurait-il été si ce rapt avait eu lieu au sein d’une pension scolaire, d’un internat ou d’un campus ? Les enfants sans famille à leur côté pour les protéger sont-ils plus à même d’être en danger ?
Une enquête que le « By Night » vous fera partager dans ses prochaines éditions…
Bastien Stannaisse
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