Chapitre 9 (La Hyène de Namibie)

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Elle avait chaud, elle suffoquait presque !
De forts tremblements la secouaient encore et elle avait mal au bas ventre. La douleur l’avait submergé et maintenant elle était dans un état second comme anesthésiée par le choc. Elle ne savait pas comment et pourquoi mais elle venait d’accoucher !
Pas de gynécologue, ni de sage-femme ou d’infirmières… La panique la submergea.
La fenêtre de la salle d’accouchement était grande ouverte, un vent puissant s’y engouffrant soudain, emportant dans ses serres translucides une brume épaisse et grise. Elle n’y voyait presque plus rien.
Se relevant péniblement, ses pieds rencontrèrent les carreaux glacés du sol. Elle semblait sourde.
Ce n’était pas silencieux autour d’elle, non, c’était comme si on avait coupé le son ! Soudain, ce fut pire. Un cri de nourrisson lui déchira les tympans comme si milles nouveau-nés avaient cherché en même temps une précieuse bouffée d’air !
Le vent tournoyait maintenant comme une tornade endiablée… Elle aperçut quelque chose dans les nuages sales le constituant. C’était à mi-hauteur et c’était porté par ce qui s’y cachait.
Son bébé !
Elle hurla comme une furie et malgré la fatigue fut prêt à le disputer à la chose malsaine, elle le sentit, retenant la chair de sa chair. Le brouillard démoniaque recula comme si un ventilateur aux pales inversées le happait ! Elle couru.
Son bébé était désormais une fillette ! Des mains boudinées et hirsutes la retenaient contre lui… C’était abominable. Elle couru plus vite.
La fillette était une jeune adolescente maintenant. La chose se mouvant avec le vent mugissant apparut moins grossièrement. Elle voyait son torse velu comme une bête haleter sous l’effort pour la fuir. Ses yeux étaient noirs, si noirs et tellement emplis de haine… Une barbe imbibée de bave et de sueur se dessina au-dessous de son rire sans joie et pervers.
- Maman !
Elle n’arrivait pas à la rejoindre. Mais merde, cours, cours plus vite, encore !
Elle était maintenant dans un couloir lugubre, à peine éclairé, mais son enfant prise par le mal était déjà à l’autre bout. Elle perdit l’équilibre, ses jambes se dérobant sous elle ! Elle allait être séparée de son bébé. Elle voulait hurler mais elle n’y arriva pas.
Soudain la chose fut frappée !
Une présence peut-être féminine, très grande, venait d’abattre son épée sur le crâne du monstre ! D’ici elle ne parvint pas à distinguer ses formes. Son visage était peint de larges bandes de peintures blanches. Une sorte de crinière étrange aux longs poils bruns semblaient courir le long de son échine. Guerrière ou fauve, elle déchiqueta de ses griffes cliquetant comme des lames de métal le corps du démon ayant pris l’enfant.
Où était son bébé, sa fille tant chérie ?

Une sonnerie stridente et infernale éclata dans son crâne la faisant mettre ses mains sur les tempes.
Tout disparu soudain autour d’elle !
- Quoi ?
Phyllis était totalement incapable de retrouver quelques repères à son espace sensoriel.
Elle avait chaud… L’alèse qu’elle avait trouvée pour se coucher sur le divan l’enserrait. Elle avait pourtant froid maintenant… Mais que faisait-elle parterre ? Elle avait du glisser sur le carrelage sans s’en rendre compte.
Et cette sonnerie ? Merde, son portable !
- Al, allo ? (Elle eut un « flash bull memories » comme si elle avait déjà vécu tout ça ; le cauchemar, le réveil désorienté et l’appel sur son téléphone).
- Phyllis, vous faisiez quoi ? Cela fait trois fois que je vous appelle…
- Fricks ! Vous avez une voix encore plus désagréable que la première fois, pas comme ça qu’on va faire un enfant ensemble…
La voix de Phyllis se perdit dans un nouvel univers désormais constitué de honte pure ! Non mais qu’est-ce qu’elle disait, elle déraillait !
- Comment ? La voix agressive de l’inspecteur avait disparu au profit d’un ton étranglé.
- Merde. Enfin je veux dire, désolé. Je viens de me réveiller, je faisais un cauchemar…
Pathétique été le mot juste pour sa piteuse plaidoirie, pensa t-elle.
- Ouais, bon. Vous êtes où ?
- A l’hôpital…
Il la coupa au moment où elle cru qu’il allait s’enquérir de sa santé, après tout elle était à l’hôpital !
- Avec la gamine ? (Raté, il se fout de mon état à moi). Qui vous a dit de rester avec… Passons. J’arrive. J’espère que vous avez du neuf et si possible que ce soit limpide. On se retrouve à la morgue de l’hosto, elle ouvre à 09h00.
- La morgue ? (Super rendez-vous pour un flirt… pauvre type, va). Pensa Phyllis.
Mais il n’y avait déjà plus personne dans la petite boîte téléphonique reliant leurs oreilles. Si ce n’était pas pathétique et frustrant d’avoir des relations par la seule voie des ondes. Elle ferma le clapet de son cellulaire et vérifia l’heure à sa montre… 08h12. A peine le temps de mettre au propre ses notes.
Elle se souvint alors où elle était.

Mary-Kay avait marmonné quelque chose et s’était tournée sous ses draps. Enfouie comme un chaton à l’intérieur, seul ses cheveux dépassaient. C’était mignon pensa Phyllis.
Ses dessins l’étaient beaucoup moins.
Surtout quand ils sont responsables de ce putain de cauchemar flippant.
Assez vilaine cette dernière pensée mais c’était bien un putain de cauchemar. Elle avait besoin d’un café assez épouvantable comme seule les machines automatiques dans ce genre d’établissement savent le préparer.
Avant de sortir, elle déposa le cahier de dessins sur le lit de la jeune fille. Ce n’était pas très joli d’avoir fouillé l’intimité de Mary-Kay et elle s’en voulu un peu d’avoir photocopié durant son sommeil toute l’œuvre de l’adolescente… Mais elle avait besoin de comprendre.
Phyllis avait travaillé une grande partie de la nuit avant de s’effondrer sur le canapé mais au moins elle aurait des munitions pour riposter à celles promettant d’être meurtrières de Fricks…

*


Le café avait tenu ses promesses… Il était épouvantable.
Pourtant ce n’était pas pire que le couloir qu’elle suivait. Si le goût amer de la caféine, certainement passée de date, ne l’avait pas convaincu qu’elle était réveillée, elle aurait peut-être douté que tout cela soit un nouveau cauchemar. Les deux connards, infirmiers de leur état, devaient bien se marrer à l’étage.
Ils lui avaient indiqué un escalier permettant de rejoindre rapidement la morgue. Tu parles.
Ces imbéciles machistes devaient bien rigoler maintenant. En fait ils n’avaient pas vraiment tout à fait tort. Ils n’avaient omis qu’un seul détail, ce couloir était celui par lequel on emportait les cadavres depuis les étages jusqu’à la morgue. C’était un astucieux corridor passant sous la terre pour éviter aux patients encore survivants de croiser l’un de leur destin possible si on ratait leur diagnostic !
Phyllis n’était pas impressionnable mais là quand même un peu.
Elle se serait crue dans une nouvelle de Lovecraft, « l’empêcheur de dormir en rond » comme elle surnommait cet écrivain insensé à bien des égards.
Le couloir était étroit, des câbles électriques couraient le long de ses parois et des néons trop espacés les uns des autres grésillaient parfois en trombinoscope. Par endroit les murs étaient tâchés de substances que Phyllis préférait ignorer. Il y flottait une odeur d’ammoniaque mais pas que de ça…
A peu près arrivée à la moitié, elle remarqua un chariot laissé curieusement là. Le simple fait qu’’il soit ici était en soi problématique pour un esprit sain. Qu’avait-on fait du corps dessus ? Pourquoi quelqu’un le déplaçant l’avait subitement abandonné là ?
C’est alors qu’elle remarqua une longue traînée marron sur le plateau du chariot.
Alors c’était ça la fin ? On vous transportait dans un tunnel (ah c’était donc ça le fameux tunnel de lumière…) sur une sorte de caddie à viande tiré par un boucher en blouse verte pour vous foutre dans un congélateur et après selon vos croyances (ou vos moyens) dans un four ou sous terre ?
Génial pensa Phyllis.
Ses pensées cyniques n’arrivèrent pas à la rassurer pour autant. Elle entendit un son strident derrière-elle ! Elle se retint de courir comme une gamine.
Une coulée de sueur inonda son dos… (Sûrement le souffle de la mort, ouais c’est ça continue à te rassurer comme ça ma pauvre fille…).

Enfin le bout du couloir. Une porte. Un hublot épais, évidemment qui ne reflétait que sa silhouette et pas ce qui y était caché derrière…
Lovecraft revint la chatouiller.
Elle s’imagina un instant une goule nécrophage vêtu d’une blouse de savant fou dont l’expérience aurait mal tournée. Nécrophage en puissance, la chose démente se contenterait pour une fois de chair bien vivante, la sienne !
La porte s’ouvrit dans un grincement glauque.
Machinalement elle dégagea la moitié de son arme du holster à sa ceinture.
Les deux infirmiers firent un oh de concert et se plaquèrent contre la sortie du couloir. Trente secondes plus tard Phyllis était loin d’eux sur les « oh mais ça va pas bien », « cinglée va » et peut-être même un « mal baisé ». Pour sa part les « pauvres tarés », « blagues de potaches à la con » et « crétins de cerveau à couilles » avaient fusé comme répliques !
Enfin la morgue.

- Mais vous foutiez quoi bordel ? Et vous venez d’où là, on dirait que vous avez vu un fantôme ?
Depuis son entrée Fricks la dévisageait de ses traits durs mais, malgré sans doute une plus mauvaise nuit qu’elle, l’un de ses yeux était plutôt malicieux.
Dans la lumière vive et crue de la morgue, la pigmentation brune de sa peau se détachait de façon encore plus frappante. Il était aussi lisse et dur que la faïence de la pièce mais ici il dégageait une virilité la rassurant. Son pantalon cintré, sa chemise bien taillée et sa veste côtelée lui donnait une allure impeccable et engageante.
Phyllis s’empourpra comme une gamine. Mais qu’est-ce qui lui arrivait ?
- Vous n’aviez pas plus charmant pour me déclarer votre flamme.
Ce n’était pas une question, juste du rentre dedans pour le désarçonner plus qu’elle ne l’était. Il n’y fit même pas attention ou le feignit avec talent.
- Il faut que le légiste nous fasse un topo. Je l’ai aperçu et il est de mauvaise humeur le croque-mort, il y a passé toute la journée d’hier et la soirée avec.
Il esquissa un léger sourire mais qui retomba aussitôt.
- Elle a parlé ?
- Non…
- Et merde mais vous avez foutu quoi avec…
- Arrêtes ça maintenant !
Le tutoiement de colère ajouté au fait qu’elle lui coupe la parole le désarçonna pour de bon.
- Je n’avais pas fini… Elle n’a rien dit c’est vrai. Mais elle a dessiné… Et Jim ?
Fricks haussa les épaules sans qu’elle sache si cela s’adressait à elle ou à sa demande.
- Il va être relâché…
- Quoi ? Mais…
- Cette fois c’est toi qui me coupes !
Au moins le tutoiement était établi entre-eux, apparemment la seule bonne nouvelle de la journée.
- Bachar m’a découpé en tranche. Il est hors de lui. La presse a lâché une bombe et la moitié de la ville voit maintenant des pédophiles partout. L’autre moitié se méfie elle des flics incapables de les arrêter ! Le fait de m’envoyer à la morgue est une façon de commencer à me mettre sur la touche. Si je n’ai rien de concret avant le « brief » du début d’après-midi Bachar me foutra lui-même dans un de ces « congéls ». Si j’ai un sursis c’est grâce à toi.
Phyllis avait essayé de suivre le flot curieusement insatiable de paroles débité par Fricks.
- Moi ?
- Oui, toi. Pour pas faire de conneries avec la gamine, le gros plein-de-soupe a besoin d’une experte. Je me suis empressé évidemment de dire que je n’avais pas besoin de toi !

Elle allait protester pour la forme mais elle avait bien compris par là que c’était une façon détournée que le Capitaine en fasse sa coéquipière juste pour l’emmerder.
- Je fais partie du team, chouette.
L’un des sourcils de Fricks se leva subrepticement.
- Un Black et une rouquine aimant les frangines, on va droit en relégation !
Phyllis déglutit ne sachant pas où était le curseur à placer entre l’humour et la connerie.
Elle allait protester quand à ce qui ressemblait à un cadavre livide échappé d’une table de dissection apparut. Il portait une blouse blanche (enfin pas tout à fait blanche…) où était épinglé un nom se terminant en « schzi ».
Chouette voilà l’arrivée fracassante du savant Lovecraftien n’ayant rien à envier à un boucher Nazi !
- Suivez-moi.
Un instant il faillit refermer la porte de la morgue sur Phyllis. Il eut un froncement du groin qui lui servait de nez, étonné qu’une femme assiste à ça puis renonça à l’en dissuader.
Super les Talibans ! Deux sacs à merde qui la propulsent dans le couloir de la mort (tiens bonne métaphore), son coéquipier qui est à deux doigts de la traiter de broute-minou (et les uns vont avec les autres !) et pour finir ce pue-le-chloroforme qui ne peut s’imaginer une femme autrement qu’hystérique à la vue d’un macchabé (c’est le monde des hommes qui était à gerber).

Cette fois pourtant il n’aurait pas été de trop d’éviter à une femme la vision de ce qui était allongé sur la table de la morgue. Lovecraft lui-même s’en serait sans doute trouvé mal…


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