Chattos Suos
L’air était lourd, tout autant que les nuages boursouflés et chargés de pluies menaçantes.
La chaleur restait suffocante en cette fin de journée et une odeur d’ozone l’électrisait d’une tension presque palpable. Les Vents charriaient déjà, mêlés à leurs murmures, leurs promesses de tempêtes, le ciel s’obscurcissant toujours davantage.
Plus épaisses encore étaient les ombres s’échappant telles des serres inquiétantes de la dense forêt aux arbres massifs bordant ce théâtre des Eléments. Pourtant, au hasard des trouées de cette limes boisée, on pouvait y distinguer des êtres immobiles face aux forces de la nature, sans bruit, tous prêts à bondir hors de cet havre forestier pour affronter le déchaînement attendu au-dehors.
Oui, les Hommes avaient choisi de mêler leur folie à la démence des cieux et à mêler leur sang aux larmes qui bientôt inonderait la plaine choisie pour le combat !
Et c’était là mon combat !
J’avais tant attendu ce jour qui serait là peut-être aussi ma nuit… et je voyais là mes Frères Germains dispersés devant moi dans la forêt, notre forêt chérie, notre cœur à tous et plus particulièrement celui de mon peuple, les Chattes . Nous les Chattes étions là en première ligne du front.
Mais nous étions si peu alors. Notre monde périssait et il en fallut de peu que je ne connaisse jamais la joie démente d’affronter ma première bataille. Oh qu’on ne s’y trompe pas, je n’avais aucun bonheur à vivre l’épreuve du sang, aucune ivresse à le répandre non plus. Non, seule la gloire de lutter pour la liberté, reine de notre royaume, était le sens de ma vie. Et c’est pour cette raison, que beaucoup de nos alliés ne saisissaient pas que nous tournions, nous les Chattes, le dos à nos ennemis !
L’un des Frères, un Scalde , trouvère pour l’heure de la bataille à venir, m’en fit la remarque.
- Curieux Chattes, pourquoi donc tourner le dos aux légions derrière toi ?
- Nous ne leurs tournons pas le dos, nous emplissons nos yeux une dernière fois en direction de notre cœur ! Pour nous qu’importe l’ennemi, ses forces, son nombre ou sa nature, l’important est d’humer les senteurs de notre terre, de contempler les arbres de vie que nous défendrons, de se souvenir de ce que nous allons perdre… c’est pour toutes ces choses que l’acier vient se mêler à notre chair. Enfin, c’est vous tous que nous regardons une dernière fois, oui vous… c’est à nous, gardiens de la Germanie, de laisser par notre sacrifice nourrir votre bravoure et votre mémoire. Car la nuit nous appelle, les Valkyrjas hurlent déjà de contentement et ce soir nous ne ferons plus partie du monde des Hommes !
Aux lâches, Helheim , aux Glorieux le Valhalla !
Le Scalde était bouche-bée.
La détermination du guerrier face à lui nourrissait par ses propos les légendes qu’il narrerait à la veillée et par son apparence le mythe qui traverserait la mémoire des hommes. Ce combattant n’était pas comme les autres Germains. Jeune et svelte, son corps était noueux, sec et nerveux. Tel un fauve chaque muscle, bien que fin, semblait plus tendu que la corde arc-bouté du plus menaçant des rets. Seule une côte d’anneaux larges couvrait son torse et on y devinait à même la peau de larges bandes blanches la couvrant. Le visage était pareillement peint lui donnant là une aura mystique. Enfin, chose impossible chez tout autre Germains, les cheveux étaient rasés, une coutume effective quand un Chattes avait tué son premier ennemi ! Mais le poète décrivant machinalement son vis-à-vis douta que ce jeune homme ait déjà mordu dans une proie… seulement ce carnassier avait devancé la coutume, trahissant qu’il ne reviendrait pas de la bataille sans avoir déchiré de ses crocs de fer sa première victime !
Ce que ne dit pas le Chattes, c’est également qu’une fois tourné vers ses ennemis, il en choisirait un, de préférence le plus fort et redoutable, et qu’il le chasserait malgré ce qui l’en séparerait ! Et tous les siens feraient de même dans une cohérence et une discipline unique chez les Germains qui les feraient n’en choisir aucune semblable !
Là était la force de ce peuple…
Inondé par la pluie naissante coulant le long de son crâne, le jeune Chattes fixa une dernière fois son regard sur celui du Scalde, ses pupilles dilatées ne semblant déjà presque plus le voir.
- Quand tout sera fini dis à tous qui étaient les Chattes ! Dis-leur que les Germains allèrent bravement au combat, mais ajoutes que les Chattes eux les devancèrent pour aller à la Guerre… et à la Guerre il n’y a que vainqueurs ou vaincus, que l’Enfer ou la Gloire !
Et dans un mouvement du corps, comme ralenti et spectral, le jeune Chattes qui n’avait jamais combattu se retourna doucement pour se jeter en premier dans une Guerre, là où bien d’autres guerriers aguerris auraient hésité…
Il sentait chacun de ses pas sur la terre meuble et grasse.
Le rythme s’accéléra au fur et à mesure de sa course et à celle du battement de son cœur toujours plus rapide. Il sentait les siens autour de lui courant eux aussi sans autre bruit que de rares halètements ou tintements d’armes et d’armures.
Beaucoup d’entre-eux se dirigèrent vers les légionnaires les plus imposants ou leurs généraux montés sur les plus grands des chevaux. Lui cherchait encore, il cherchait, cherchait… et trouva !
Un Ubiens ! Les pires des Germains, des Frères au sang impur… il ne lui échapperait pas !
Au contraire du Berserker , exalté d’une fureur meurtrière mais aveugle, le Chattes était méthodique, prudent aussi, stratège et malin. Ainsi le jeune guerrier profita des circonvolutions du terrain, évita les premiers ennemis en les éludant au travers des derniers arbres du champ de bataille. Enfin, ayant Foi aux Eléments, la connaissance qu’il en avait lui permis de jouer avec les ombres des nuages, de dissimuler son pas sous le grondement du tonnerre et de se confondre dans les éclairs reflétant étrangement les bandes blanches dessinées sur sa peau !
Seul un dernier fossé le séparait déjà de sa proie. Alors il bondit au travers des ténèbres jetant toutefois un dernier coup d’œil aux siens.
La bataille était virulente, sauvage et puissante. Les Chattes frappaient avec rapidité et efficacité, ne portant qu’à coup sûr leurs attaques. Ceux ayant déjà abattu leur cible protégeaient la course des autres ne les ayant pas atteint, les épaulant parfois jusqu’à celle-ci. Alors au dernier moment ils laissaient leur compagnon de guerre, en en choisissant une propre à leur gloire !
Tout cela semblait désordonné et pourtant tout avait un sens, tout était pensé et s’articulait en des manœuvres déroutantes pour ceux les affrontant… c’était effroyable de violence et en même temps d’une curieuse beauté orchestrée par d’incessantes danses meurtrières et virevoltantes.
Il sentit le fer brûler ses chairs et y fouiller à la recherche de quelques veines vitales !
Traître d’Ubiens !
C’est ce qu’il pensa avant de chuter lourdement sur le sol ressentant certains de ses os peut-être se briser et un goût ferreux se répandre dans sa bouche… Un second Ubiens, dissimulé contre la paroi du fossé avait en effet accompagné son bond par le fer d’une lance traîtresse !
A cet instant c’est ainsi qu’il me semblait avoir décrit ma première guerre… et ma dernière !
J’étais là, allongé dans la terre humide, hors du temps et hors du monde. Mes yeux étaient-ils aveugles du sang m’inondant le visage ? Non, je vis quelques brins d’herbes devant moi. Ceux-ci ployaient sous les fortes rafales du Vent, semblant indifférent aux fracas alentours. Tout cela semblait si irréel et vain. Se rappellerait-on de mon courage ? Exalterait-on mon sacrifice pour donner ardeur à mes Frères ? Graverait-on par les Runes mon nom pour sacraliser le don de ma vie offerte à notre cause ? Ma dépouille rejoindrait-elle dans l’indifférence ces mêmes brins d’herbes ?
- Non ! Ainsi criais-je mon désespoir. Tout cela n’était que murmures de mortels. C’est aux Dieux et Déesses que j’avais à faire montre de Gloire… alors j’allais gagner là leur faveur !
Empoignant la lance je la lança à mon tour en direction du lâche m’ayant presque tué, celui-ci s’écroulant affreusement blessé. Me relevant péniblement je fis face à celui que j’avais choisi pour honorer ma lame d’acier de son sang !
Il était pétrifié, ne sachant semble t-il quoi penser de moi ou de ce que je lui montrais de moi. Je n’étais plus qu’une chose sanglante, la peau délavée par des traînées blanchâtres, sales et écarlates. Oui, pour lui j’étais une Valkyrja démoniaque prêt à l’emporter !
Mais il eut la vie sauve… oui, Valkyries, démons ou Dieux, ceux-ci reconnurent ma bravoure et décidèrent d’accueillir en leur royaume un Chattes qui s’il ne tua personne en cette nuit grave et dramatique, gagna la guerre dans l’âme terrorisé de ses ennemis !
Alors un éclat de foudre vint jaillir de la nuit, bleuissant l’acier de l’épée du guerrier, le foudroyant dans un feulement incroyable, une épaisse fumée l’emportant aux yeux de tous…
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Histoires de Guerres
Archives N°1
Val des Hurles-Vents





