Idunn et la mélancolie du temps
Un vent froid, qui fut pourtant plus doux voilà peu, pris dans ses voiles éthérées les feuilles mortes jonchant la terre ocre comblant désormais les douves taries du domaine.
Elle regarda les feuilles prendre de la hauteur, certaines s’échouant telles des âmes-en-peine sur les vitres de la lucarne par laquelle elle regardait tristement… mais déjà son regard s’échappa bien au-delà du monde paisible que fut Vanaheim une ère d’or. Elle y voyait encore les champs de blés rivalisant de leurs grains dorés et brillants avec le Soleil ardent. L’herbe était grasse, haute et d’un vert émeraude. Et les arbres… son arbre en particulier, oui, l’arbre aux fruits d’or.
Elle retint un cri !
La lucarne venait de s’ouvrir en claquant, un air humide lui fouettant le visage.
Sa rêverie mélancolique elle au contraire se dessécha rapidement ! Les blés se recroquevillèrent, les grains se gâtèrent d’une même noirceur que les cieux et le monde oscilla.
Elle qui souriait à ses souvenirs de son visage si frais, si jeune et parfait, voilà que quelques rides sombres semblèrent l’avoir soudain creusé… pourtant non, c’était là son reflet dans l’un des pans de la lucarne aux vers disparates et déformants, enfin, peut-être. Mais l’air sifflant depuis le bas de sa demeure n’était pas entré sans qu’on l’y invite. Et si la mélancolie ne la rendait pas autant rêveuse et pour dire parfois naïve elle y aurait perçu les murmures la mettant en garde.
Mais, refermant la lucarne elle en chassa les chuchotements avec.
- Seigneur du Feu, Loki que me vaut votre visite, vous qui n’avez pas plus de titre à annoncer que moi chez mes cousins Ases ?
- La peur chère Princesse de Vanaheim. Non, non, ne soyez pas effrayée ! Je parlais de la peur que je leur inspire pour qu’il n’ose me décerner un siège en leur Temple ! Quant à l’injustice qu’il ne vous compte pas comme une Asyne, c’est là une nouvelle fois la peur, et celle-là bien davantage que la mienne, croyez-moi… oui, la terreur même qui les lient à vos fruits si merveilleux !
1
Le malicieux jeune homme sautillait sans cesse autour de sa proie chérie, lui souriant d’un rire ravageur et agréable.
Elle qui ne semblait qu’effleurer le sol de ses délicates chausses dentelées accompagna la danse curieuse du bellâtre qui courait tout le long de la rampe du fantastique belvédère longeant ses appartements. Elle riait elle-aussi à celui que tous trouvait si peu drôle. Etait-elle si naïve qu’elle ne devinait pas sa nature profonde ou le secret de la vie qu’elle portait la faisait-elle tout regarder d’un œil toujours curieux et innocent ? Ses mèches blondes tombaient telles des perles d’ambres sur ses frêles épaules et elle réprima soudain un frisson, comme un avertissement.
Aussitôt elle sentit un souffle chaud lui arrachant presque la petite ombrelle qui la protégeait de la bruine persistante.
- Loki ! Allons n’usait point trop de vos pouvoirs, Freyja nous le recommande souvent, et laissez les vents frais me murmurer leurs rumeurs…
- Freyja ? Laissez donc cette truie où elle est ! Loki eut un regard luisant d’une braise pourtant glaciale mais se contint, serrant les poings jusqu’à ce que ses ongles lui mordent les chairs.
- Bah oublions tout cela jeune princesse… tel un jeune soupirant je suis venu en votre triste monde pour vous donner rencontre en une forêt merveilleuse aux arbres fruitiers sans pareils ! Quand vous y verrez les pommes dont j’ai trouvé la cache, vous retrouverez la gaieté ayant pour l’heure quittée votre solitaire demeure…
Un temps sans que l’on puisse en juger la durée était passé depuis les dernières sournoiseries de Loki.
Une nouvelle fois Idunn était cycliquement repartie dans ses rêveries. Elle était au pied de son pommier d’or. Les autres Dieux l’avaient t-ils conduit à lui où était-ce là son Destin depuis sa naissance. Parfois elle ne se souvenait pas même de la manière de l’approcher !
Elle y pensait et elle se retrouvait étendue dans les herbes hautes de ce verger merveilleux. Se relevant elle en cueillait les meilleurs fruits qu’elles déposaient dans son petit coffret scintillant de milles feux. Mais la vraie lumière émanait des pommes à l’intérieur, capables de ralentir le temps et même d’en oublier celui les goûtant à sa course folle ! Et chaque jour elle allait les servir aux autres Dieux pour que jamais ils ne vieillissent tels les mortels…
Pourtant tel Vanaheim qui chancelait et souffrait des vicissitudes du temps, elle ressentait elle-même qu’elle n’était sauve de cette mélancolique disparition que par la grâce des Ases. Ils étaient son espoir d’un autre monde certes, mais ses pommes d’éternité n’en étaient-elles pas le gage ?
- Loki vous avez raison ! La tâche qui est la mienne de sauver la jeunesse des Dieux n’est plus qu’un sacerdoce… mais vous n’en êtes pas plus innocent, vous qui venez ici faire belles paroles et gais divertissements mais qui ne pensez qu’à mes seuls fruits !
- Allons jeune infante, ne le croyez pas. Si j’avais un temps éternel ce ne serait que pour vous contempler et chasser la mélancolie qui ne vous sied point. Votre esprit est aussi libre que le mien même si je suis votre aîné. Mais mon temps donc est précieux et de plus la forêt dont je vous propose l’excursion ne saurait être vierge à la prochaine Lune !
La robe pourpre et brodée d’argent d’Idunn fit volte face en même temps qu’elle, le parfum capiteux l’imprégnant emportant de ses fragrances envoûtantes les sens de Loki.
- Hum, je… enfin j’ai besoin que vous emportiez votre coffret et que vous compariez là les fruits dont j’ai eu la Fortune de trouver. Les croyants encore plus goûteuse que les vôtres, si tel est bien le cas, je pourrais ainsi partager votre fardeau et vous soulager de votre dilemme et incertitudes quant à la place que vous réserve réellement les Ases en votre personne !
Ils étaient arrivés au bout du belvédère et la frêle Déesse venait d’en enserrer la rampe de ses mains pâles et bleuies par la fraîcheur des vents.
Elle était ni rêveuse ni mélancolique pour une fois, mais lasse de ses pensées l’assaillant comme un ressac douloureux. Fallait-il qu’à donner la vie elle en ressente le sacrifice drainant la sienne ?
Les Ases si prompts à recevoir ses précieux présents se doutaient-ils qu’à chaque pomme offerte elle perdait cruellement toujours plus le souvenir qui n’était déjà presque plus de Vanaheim ?
Elle sentit alors le regard de Loki, adossé sur la colonne de marbre surplombant le vide au-dessous. On aurait dit une gargouille figée dans un rictus spectral, sa cape de couleur pierre le confondant même dans cet instant de solitude. Pourtant il dut s’animer et elle poussa un petit cri de surprise quand elle ressentit la chaleur soudaine de la rampe…
- Pas de Seidr, je vous l’ai déjà dit. Vous finirez par être de ma nature si vous ne cessez point !
- Et bien j’en loue alors la malédiction si elle me mue à votre image, belle sœur !
- Où est-cette forêt…
Elle l’avait à peine murmuré et cru un instant qu’elle n’avait qu’imaginé cette supplique.
- Idunn ? Toi ici Loki ! Qui t’a donc ouvert le seuil de cette demeure ?
Un homme de belle stature, affublé d’un élégant chapeau aux longues plumes, vint porter haut la voix de l’autre côté du balcon. Il irradiait de couleurs vives, là où les teintes effacées de l’automne éternel des lieux dépareillées incroyablement de ses apparats.
- Retrouvez-moi à l’aube au pied de l’arc-en-ciel, Damoiselle. Et ne lui dites rien, il n’est qu’homme et ne pourrait comprendre le tourment d’une créature divine, faites-le pour vous…
Une rafale brûlante sembla embraser l’air et dans un feulement inquiétant cette bourrasque disparut non sans faire tournoyer la longue robe d’Idunn, mais aussi sa chevelure tressée de fils d’argent qui retomba aussi délicatement qu’une plume. Se retournant, Idunn révéla enfin ce à quoi elle aspirait et ce qu’elle était depuis sa tendre enfance.
Un sourire ridiculisant même le terme de charmant l’illumina et son aura sans ombres accueillit ainsi le chanceux élu de son cœur, le seul capable de lui chasser sa tristesse, même si elle ressentit encore l’aura de Loki qui, lui, venait de lui rendre espoir de la bannir à jamais. Elle s’appuya alors sur l’épaule de son époux non sans lui avoir posé un raffiné baiser sur la joue.
- Que voulez ce fourbe et que craignez t-il pour fuir aussi vite à travers les cieux ?
- Ne sois pas si dur avec lui, il n’est pas si méchant. Et je pense que toi seul sais le ridiculiser par la science de tes mots lors des banquets. Voilà simplement qu’il ne voulait pas te donner plus d’inspiration ! Il était là pour partager la solitude commune qui est parfois la nôtre…
- Par tous les breuvages oints et sacrés, veux-tu là me mettre en faute, une honte indicible serrant mon cœur que je ne puisse par ma présence panser les plaies de ta mélancolie ?
- N’ait crainte élégant Bragi ! Aucun autre Scalde que toi serait capable de puiser dans notre amour partagé tant de belles rimes, crois-moi.
Serrant presque violemment le poète contre sa poitrine, elle ferma les yeux, heureuse d’être ainsi aimée, encore un peu triste quant à son dilemme, pleines d’espoirs pour la promenade de demain, mais oubliant déjà tout cela pour apprécier la douceur du louange que fredonna soudain Bragi…
Ô, merveilleuse Idunn que tous adorent
Plus encore même que ton précieux coffret,
Du moins l’espères ton cœur, là sous ton corset,
Qui, bien plus que tes pommes, est fait de pur or.
Immortelle fille de la vie, je te loue,
Non pas pour le secret de ton éternité,
Mais pour l’amour dont tu m’as fait ton chevalier,
Me rendant encore plus enfiévré qu’un fou !
2
Elle s’était subrepticement glissée hors des fourrures couvrant son Scalde de cœur encore endormi.
Certes, ses charmes de cette nuit écoulée ne furent pas que naturels, mais il n’aurait pas compris son besoin d’aller retrouver le Manipulateur du Feu.
A pas feutrés, sans qu’elle ne ressente le dallage froid, des pétales de roses l’en protégeant, elle se glissa alors dans ses habits de campagne puis, dans un premier rai de soleil apparu, disparue dans l’aura lumineuse que ce dernier venait de créer…
Heimdall, le veilleur des Dieux, s’était étonné d’apercevoir au travers des ombres encore épaisses les silhouettes de Loki et Idunn.
Peut-être avaient-ils décidé de partir tôt préparer la réunion quotidienne des Ases au bas de Bifrost, à la source d’Urd. Mais, occupé à épier l’activité des terribles créatures de Jotunheim, il ne les avait pas suivi du regard, seulement accompagné de son ouïe exceptionnelle pendant un moment.
Dommage qu’il ait porté alors son don d’acuité loin d’eux, perturbé pas les pas étouffés faisant trembler la terre de quelques Géants proche de la frontière les séparant d’Asgard…
… oui, car il aurait peut-être pu entendre ce qui s’agitait dans l’esprit de Loki, les tempes de ce dernier cognant et bourdonnant toujours plus alors qu’ils approchaient de la forêt promise.
De son côté Idunn, avec une grâce étonnante, ne marquait pas même les herbes du sol de son passage pour ne pas les abîmer. Elle tourbillonnait comme une jeune fille avec les papillons, caressait de ses mains les feuilles des arbres, ressentant jusqu’au tronc les portant la vigueur de chacun ! Elle se sentait légère, appréciait enfin une certaine frivolité ayant pour qualité l’oubli de ses maux et écarquillait ses beaux yeux aux merveilles de la nature telle une biche y gambadant…
Loki, lui dont on disait que son cœur n’était que nerfs au sang noir, ne pu réprimer une bouffée de sentiments confus où l’affection combattait la culpabilité. Mais il avait un pacte…
En effet, voilà quelques jours, en expédition avec Hoenir et Odin, alors tous affamés, ils trouvèrent un bœuf, le tuèrent et le firent cuire à l’étouffée dans un âtre de terre.
Pourtant après plusieurs heures, la viande était toujours crue !
Se demandant bien pourquoi lui, le Dieu du Feu, n’arrivait pas à en brûler les chairs, il eut vite réponse à cette interrogation quand il entendit les piaillements d’un formidable aigle les raillant tous les trois. Aigle était sans doute là faire outrecuidance en cette noble race, celui-ci étant nimbée de brumes étranges, plus écailleux qu’emplumés, aux ailes semblables à de curieux membres difformes et au bec acéré tel un poignard ! Mais ses yeux trahissaient sa nature maléfique, leurs pupilles affreusement blanches étant là la marque des terribles Jotuns.
D’une voix criarde et gutturale en même temps, cette langue double et mensongère leur dit, ou alors leur induit dans l’esprit, que les Dieux ne pourraient cuire le bœuf sans qu’il n’y prenne son tribut !
Reculant, tous mirent la main sur la garde de leurs armes, et firent des mines dégoûtées quand cette créature malodorante se glissa plus comme un serpent que comme un rapace jusqu’au foyer.
Et voilà qu’il en arracha les meilleurs et les plus larges morceaux et s’arracha incroyablement violemment du sol !
Loki, frustré de se voir ainsi ridiculisé, se saisit d’une longue arme d’hast piquant sa proie tel un habile vougier !
Par malheur, la bête à la peau épaisse ne s’en laissa pas déstabiliser et elle referma ses serres tranchantes autour de la lance entraînant l’Ase avec elle ! La créature maligne traîna alors le Dieu sur chaque rocher et cimes d’arbres, gloussant telle une harpie…
- Arrête cela ! Hurla Loki, la peau déjà déchirée par endroits.
Et dans une voix sifflante cette fois, le monstre dit qu’il y consentirait à la condition qu’il trouve un moyen de faire sortir la Déesse de l’Immortalité au-dehors de l’enceinte d’Asgard et qu’il l’emmène en son territoire !
- Crois-moi tu le regretteras ! Raaa…
Loki pesta contre ce maudit Thiazi, tel était le nom de ce Jotun malfaisant, cria de rage, ne s’apercevant même pas qu’il venait d’écraser dans ses mains un rosier sauvage, quelques filets de sangs coulant doucement déjà entre ses phalanges livides à force de les serrer !
- Mais, Loki, quel est donc là ton tourment ?
- Que… oh Idunn, désolé de t’avoir effrayé, je me suis pris la main dans les épines de cette roseraie.
La Déesse lui pris à son tour si rapidement le poignet et porta si tendrement sa bouche sur ses blessures qu’il ne se sentit déjà même plus respirer ! Il ressentait qu’elle avait fait ce geste comme le ferait une mère à son enfant mais lui y vit là une tendresse que seule une femme sait faire don à un homme…
Comment ne pouvait-elle ressentir, elle, qu’il la guidait sur un chemin peut-être sans retour !
Un chemin qui d’ailleurs n’était plus, tellement absorbés dans cet instant hors du temps qu’ils s’étaient sans le voir enfoncés de quelques pas à l’intérieur de l’orée d’une forêt.
- Oh, un pommier là-bas ? Est-ce là Loki… attends-moi !
Loki ouvrit la bouche, penaud, sans qu’un son n’en sorte. Lui avait-il au moins murmuré un remords pour la sauver ? Non il n’avait fait que pousser un hurlement silencieux !
Puis tout s’enchaîna très vite.
La forêt, déjà sombre et si déserte, devint inquiétante, inextricable, nauséabonde, les branches s’enchevêtrant et se cognant sous des vents mauvais capables d’en franchir les feuillages. Les arbres semblèrent pris de soubresauts hostiles et les nervures de leurs écorces se creusèrent tant que leurs aspérités devinrent autant de pics acérés et tranchants ! Idunn resta tétanisé, levant la tête vers les pommes promises.
Elles n’étaient plus que fruits violacés, un suc semblable à du pus en dégouttant tel un venin acide et sulfureux. Les feuilles jonchant le sol n’étaient elles plus qu’un compost marécageux, un bourbier pestilentiel suppurant un air maléfique et dangereux…
… alors, tel un charnier enfoui qui se serait animé dans une colère haineuse et terrible, se dégagea de cette terre impure une créature infernale. La chose déracina le pommier porteur de tant d’espérances et plongea son regard sans vie et désespérant dans celui d’Idunn !
Une légion de Jotuns, accompagnés de quelques hommes mauvais, sembla alors soudain se dresser telle une muraille de boue et de pierre face à Loki qui perdit la Déesse du regard.
Ils lui barrèrent là tout espoir de réparer sa faute et de tromper peut-être Thiazi.
Alors il pleura ! Oh non pas sur la garde personnelle protégeant Thiazi, non, ceux-là étaient déjà promis à la mort, à la destruction et à sa vengeance. Qu’il y ait même des blessés ou des survivants, et les malédictions qu’ils auraient à subir leur ferait regretter d’être encore en vie !
Non, s’il eu une larme, c’est qu’il était trop tard pour sauver Idunn. Il était resté enivré du contact de sa bouche sur son sang, et il n’avait pu empêcher le Destin d’agir…
Alors la silhouette de Loki disparut elle-aussi, les Géants se resserrant autour de lui sans qu’ils n’aperçoivent que les larmes de Loki avaient pris la couleur de leur sang…
3
- Mais pourquoi votre trône ouvrant sur les Neuf Mondes ou bien vos Familiers croassant ne vous éclairent-ils point à la fin !
Bragi s’il n’avait pas là déclamé milles fois cette lamentation à Odin s’en approchait de jour en jour depuis la disparition de sa raison de vivre, Idunn. Il n’avait plus aucune inspiration, même le breuvage des dieux, l’élixir de Kvasir, ne pouvant la lui rendre tant sa joie créatrice était liée à l’amour qu’il portait à sa Déesse.
- Je vous l’ai déjà hurlé Scalde ! Mon œil n’y voit plus et mes Loups sont sur des traces qui ne semblent n’avoir laissé aucune fragrance… et il y a pire encore ! Regarde autour de toi, tous les miens se flétrissent plus vite que les fleurs les moins robustes ! Nous nous mourrons…
Le Maître des Guerres n’était plus là le grand combattant à la fureur crainte mais un vieillard tremblotant se soutenant piètrement sur sa lance. Les autres Ases n’étaient pas moins piteux, les cheveux couleur pierre, la peau plus ridée qu’un tronc d’arbre centenaire et les regards fatigués, incapables de reprendre leur souffle. Les Asynes n’étaient pas en reste elles, qui en cet instant toutes rassemblées, semblaient dramatiquement représenter un tableau dépeignant un groupe de vieilles femmes voûtées, laides et figées !
- Faut-il y voir là un aveu maître d’Asgard ! Oui vous, le vieux, venez de clairement avouer que votre inquiétude se porte sur le coffret d’Idunn. Vous vous accrochez à l’espoir de retrouver vos fruits de jouvence tel un misérable mortel s’accrochant à sa bourse d’or ! Si vous aviez considéré notre jeune sœur avec plus de considération, même si elle est une Vane, alors oui, peut-être oui, n’aurait-elle pas fui loin de votre assemblée mourante, égoïste et pathétique pour tout dire…
Loki exultait sa haine et sa colère, la bave écumant ses lèvres et sa rage déformant son visage cireux. Pourtant lui n’avait pas vraiment subi le fléau de la vieillesse.
- Vous voilà si plein de vigueur tout d’un coup ! Votre emportement vous aura fait retirer la houppe de votre cape laissant là apparaître un minois de jeune garçon. Aussi étrange que votre soudaine empathie pour Idunn qui déjà m’évoquait voilà une décade votre curieuse compassion pour la mélancolie lui empoignant le cœur…
- Taisez-vous donc Bouffon ! Vous n’auriez jamais du vivre déjà aussi longtemps, vous le mortel dont l’amour bien mal accordé à votre personne par notre cadette vous aura donné sursis à votre condition d’homme faible !
Bragi, qui venait de piquer au vif l’Ase Noir, éveilla alors les soupçons de l’Ase Blanc, le fameux gardien d’Asgard…
- Une décade dites-vous Bragi ?! Mais voilà ce que je n’arrivais pas à me souvenir depuis que ma mémoire me fait défaut ne pensant plus qu’à retrouver ma vigueur. Oui, oui, je me souviens bien maintenant. C’était toi Loki qui accompagnait Idunn le jour où elle a disparu !
- Mais que… vieux fou qui n’arrive plus qu’à baver dans son oliphant ses ignominies et calomnies ! Pour le coup c’est toute la tête qui te fait faux bonds ! Allez donc rejoindre tous le royaume de Helheim, où ma fille vous accueillera avec son plus sinistre sourire ! Pour ma part j’ai à faire…
- Non pas à faire Loki, mais à dire !
Thor le vaillant s’était dressé malgré ses membres ankylosés. Il avait encore forte aura et son marteau demeurait encore rougeoyant et menaçant. De plus, Freyja, apparue derrière Loki, restait encore plus dangereuse et sournoise, les pouvoirs du Seidr dont elle maîtrisait l’art ne permettant pas encore qu’on la mésestime…
… Loki donc narra tout, même s’il minimisa son rôle, s’arrangea pour oublier quelques détails, impliqua le Destin parfois bien mystérieux quant à le comprendre, plaida pour l’embuscade des sbires de Thiazi alors qu’il avait un stratagème pour sauver Idunn et enfin jura qu’il donnerait sa vie pour réparer cette horrible mésaventure.
- Mésaventure dites-vous, c’est cela ? Oh Loki, je ne suis sans doute qu’un demi-dieu mais je puis vous assurer que même ma moitié d’homme suffira pour l’heure à vous anéantir !
- Attends Bragi ! S’il a pu trahir une jeune innocente pour un vulgaire démon il ne pariera pas sur ses chances contre toute la colère des Dieux, mêmes affaiblis. Comme tu es le plus alerte, tu vas réparer ta faute et aller délivrer Idunn de son triste sort. Echoue ou laisse nous trop vieillir et c’est toi qui tiendra compagnie à ta fille dont le cœur est moins noir et cruel que le tiens !
L’œil d’Odin plongé dans les ténèbres de la cécité s’embrasa alors, une lueur écarlate accompagnant ses lourds propos.
- Pour le faire si vite que Freyja me prête sa parure tant qu’il lui reste deux ou trois tours de sorcière dans son sac à vipères !
L’outrecuidance de Loki, s’il n’avait pas là été l’espoir des dieux, lui aurait valu à ce moment le pire des châtiments mais il fut exaucé. A qui d’autre pouvaient-ils s’en remettre ?
4
Ils le toisaient, eux ces momies d’un autre temps, le regardaient de leurs yeux jaunis par un cœur non moins haineux que le sien les animant encore de quelques battements fébriles.
Que croyaient-ils ?
Valait-il moins qu’eux pour ne pas mériter l’affection et la tendresse d’Idunn ? Pensaient-ils qu’il ne pouvait souffrir d’une peine profonde en pensant à elle. Il était bien le seul à ne pas convoiter ses dons, si ce n’était ceux du pardon et de l’empathie qu’elle lui avait accordé… et ce baiser sur sa main dont tous les autres se méfiaient qu’elle cache un poignard ou un dard empoisonné ! Une dernière fois il croisa le regard de Bragi sans qu’il n’en éprouve aucune moquerie, pas plus de jalousie, non, seule une sourde indifférence. Peut-être fit-il un mouvement de la paupière à son adresse comme pour le rassurer… peut-être.
- Va, glisses dans les airs, nommes les Vents, gonfles tes plumes comme si elles étaient tes veines et parcoures les airs comme si ton esprit gagnait les rêves… Envole-toi !
Freyja psalmodia aux tympans de Loki ce Galdr puissant. Ou le murmura t-elle à son apparat dont elle avait revêtu le fils des ombres ?
Soudain pourtant les plumes de cet habit surnaturel semblèrent pénétrer dans les chairs de Loki, des filets de sang couvrant son corps entièrement dénudé ! Sa colonne vertébrale se contracta, s’étira et s’aplanit, ses omoplates la rejoignant dans un bruit épouvantable d’os se déboîtant puis il tomba violemment à genoux. Les ongles de ses pieds crissèrent sur les dalles de marbre prenant la forme de serres acérées et un cri strident accompagna sa mâchoire supérieure quand elle s’allongea horriblement !
Alors, guidé par une vengeance qu’il avait à prendre sur l’infâme Thiazi, Loki se mut par l’élan d’une rage inouïe et traversa le vitrail de la baie surplombant les cieux au-dessous d’Asgard, le verre éclatant en centaines de tessons éparses. Ceux-ci se couvrirent, dans une sorte de ralenti figeant le temps, de milles reflets décrivant tous l’envol majestueux d’un faucon de grande taille qui, avant même que les morceaux ne retombent et n’éclatent au sol, disparu dans les nuages !
5
Elle avait exulté d’un rire piquant et mauvais devant la mine déconfite de ses geôliers.
Seule une enfant était capable de tant de cruauté et d’humiliation à l’encontre de l’objet de ses railleries. Telle une farce démoniaque, la petite femme, en comparaison de la taille de ses bourreaux, sembla s’amuser de la malignité de sa malédiction… oui, elle, si pure, fragile et douce, avait fait là œuvre d’un stratagème que les plus habiles manœuvriers auraient salué !
Les Géants qui l’avaient capturé, dont leur maître Thiazi, avaient bien goûté les pommes de son coffret mais en avaient rapidement jeté les trognons ! Il faut dire ici que ces Géants de pierre, de glace ou de boue n’avait cure de ce que représentait la vieillesse, eux qui étaient nés à l’aube des temps et ne faisaient qu’en accompagner la course depuis… restait que Thiazi était plus intéressé par trouver l’arbre donnant de tels fruits, la clé pour détruire ses ennemis d’Asgard. Et il savait bien que celui-ci se cachait dans les rêves d’Idunn !
Mais pour revenir à la farce de notre Asyne retenue prisonnière, la blague fut pour les mauvais hommes, alliés et commanditaires de sa capture, qui s’était partagé la dernière pomme, la coupant en tranche pour que chacun en goûte et savoure le suc immortel. Alors, alors oui ils sentirent couler en eux le reflux de leur santé fragile et la chaleur distillée par l’espoir de ne plus gagner les territoires des morts, enfin, pour une journée… une journée de damnation !
- Vous avez goûté le fruit défendu, celui là réservé aux seules Divinités et aux seuls vertueux ! La race des Hommes y aura croqué par le parjure de l’avoir volé… à jamais vous serez maudits sur la quête qui sera désormais vôtre quand à en retrouver le verger !
Voilà ce qu’avait dit Idunn, et voilà pourquoi elle ri de voir ces mortels pâlirent de leur pêché !
Car si Idunn, la Déesse de la Nécessité, assouvissait le désir, elle créait de fait le besoin de le contenter par ses dons. Oui, qui était sauf par ses pommes ne pouvait que surseoir à ce sursis du temps en en croquant une autre le lendemain puis à chaque jour venu ! Et le verger de Vanaheim où la Déesse en récoltait la cueillette s’était fané en même temps que son monde… ne restait plus que les fruits qu’elle recueillait dans ses rêves, où le souvenir du pommier était encore intact, et qu’elle ramenait dans son coffret des songes !
Alors les hommes palabrèrent durant de nombreux jours…
Fallait-il la torturer ? La laisser vieillir à son tour (mais combien de temps cela prendrait-il !) ? L’obliger à révéler son secret en capturant son époux, le Scalde Bragi, ou encore laisser les Ases dépérirent ?
Ils ne purent que se résoudre à de nouveau mander l’aide de Thiazi qui depuis lors patientait tranquillement en pêchant au-dehors de sa citadelle Thrymheim. Là, installé au bord de son lac il attendait en même temps que la tanche ou le gardon, que Idunn finisse par s’endormir et rêver… alors il la rejoindrait tel un cauchemar dans ce monde onirique des souvenirs, trouvant lui-aussi l’arbre si convoité !
Les Aesirs, tout comme moi, ne rêvent plus,
Ils n’ont de pensées que pour la belle ingénue
Celle là seule qui puis encore les sauver,
Eux qui s’apprêtent à dormir sans plus d’éveil !
Je ressens leurs suppliques, ils me louent, m’aiment !
L’Hiver des Ases après l’automne des Vanes ?
Ô pourquoi leur peine apaise la mienne…
… serais-je là sœur de Loki ainsi sans âme !
- Laisse-là ton vague-à-l’âme et, pour racheter mon âme, oublie ta peine, ta rancœur et ta haine et monte sur mon dos sans plus d’autres états d’âmes !
Le majestueux faucon dont la voix, même criarde et piailleuse, avait l’accent inimitable et ironique de celle de Loki, déploya alors ses ailes invitant la belle, déclamant là cette complainte, à s’enfuir de sa geôle si haute perchée au sommet du donjon de Thiazi… grimpant alors sur l’encolure aux douces et chatoyantes plumes, Idunn s’agrippa avec les forces lui restantes et elle ressentit trembler un instant le rapace de la même manière quand elle avait porté sa bouche sur l’épine blessant sa main. Soudain le faucon se laissa choir dans le vide, pris une vitesse formidable et juste avant de sembler s’écraser effectua une large et ample courbe, rasant la surface du lac non loin de Thrymheim, disparaissant déjà au loin dans les nuages d’embruns qu’il avait soulevé des eaux !
Peu après, à leur suite, retentit alors l’inquiétant cri d’un aigle guère majestueux mais menaçant…
6
Le vent était le maître du monde…
Il n’était qu’une brise d’air là juste au-dessus des terres. On s’élevait à lui et il vous accompagnait en sifflant, chuchotant, faisant gonfler cheveux et capes. Qu’on aille à rebours et ses rafales vous dominaient déjà.
Plus haut encore…
… et le voilà vous cinglant de gifles éthérées et pourtant bien froides. Les joues rosies il vous harcelait sans relâche rendant la respiration plus difficile. Planant pour en emprunter l’amplitude de ses courants et soudain il s’ébrouait comme un cheval des cieux, ruant de tout côté, sa crinière vous frappant chaque muscle pour que vous la lâchiez. Tirant sur ses mords pour le dominer et voilà qu’il feulait, grondait et renâclait.
Prendre l’un de ses courants pour remonter à sa source…
… et le voilà tel un serpent d’air aux anneaux invisibles et pourtant d’une puissance vous oppressant sans pareille ! Il hurle maintenant et crache tel un Dragon son feu sans chaleur si ce n’est celle brûlante et paradoxale de ses morsures glaciales. Il empêche à vos poumons d’en humer l’air trop vif, vous prend comme proie à ballotter de tribord à bâbord, vous emportant sur son flot démonté et chaotique. Plus rien ne peut résister à de telles latitudes, le défier est plus fou encore que la démence des tourbillons dans lesquels il vous contracte et vous écrase…
Alors au moment de lâcher prise et de le pourfendre dans votre chute jusqu’à ce qu’il emporte votre dernier souffle de vie, voilà qu’il dégage de sa vue les plus sombres nuages et laisse y percer un rai tant espéré…
- Asgard ! Asgard scintille de milles feux de joie pour mon retour… Ô, Loki, emporte moi au plus vite pour que mon cœur se réchauffe vers les miens dont le leur s’obscurcit presque déjà.
Tournant son œil effilé, le Dieu loua d’être à ce moment là mue en rapace, son acuité sans égale discernant dans l’aura sublime du sourire d’Idunn une légère tâche floue et indistincte sur le côté. Mais cela suffit pour les sauver !
Se laissant choir brutalement dans le vide, il sentit les serres d’un aigle monstrueux effleurer ses plumes et qui, les caressant à peine, venaient d’en lacérer et briser plusieurs !
Alors le faucon, monture fantasque de la Déesse, piqua vers Asgard, comme lui seul pouvait en être capable. L’aigle en fit de même mais il n’avait pas sa vélocité et son aisance… pourtant il était proche, si proche, allez encore un effort, oui, il y était presque.
Ses proies ne pourraient pas se dissimuler derrière le mur de la forteresse qu’il venait de franchir. Qu’ils se posent ou tentent de reprendre de l’élan et ils les déchiquetteraient. Mais pourquoi le mur d’enceinte se couvrit-il de flammes si chuintantes et infernales tout d’un coup ?
Thiazi ne put réfréner sa course folle. Il déploya ses ailes malgré le vent qui les plaquaient mais elles s’embrasèrent de plus belle, leurs plumes fondant déjà. Alors il chuta violemment sur un sol froid et marbré.
Presque déjà mort, il se traîna un instant, tenta de se relever sur ses moignons carbonisés et ouvrit à moitié l’un de ses yeux encore valide, l’autre moitié de son visage étant aussi lézardé d’éclats que la dalle au-dessous ! Alors dans un brouillard de sang l’aveuglant davantage il aperçut les ombres de vieillards à l’apparence de spectre s’apprêtant refermer leur ingénieux piège telle une curée tant attendue…
7
Jamais on ne vit tel banquet donné en l’honneur d’une Dame à Asgard !
Jamais on ne vit telle intronisation parmi les Ases d’une ancienne Vane !
Jamais on ne fit tels louanges à un être pour ce qu’elle incarnait plutôt de ce qu’elle faisait don !
L’Hydromel fut brassé avec bonheur et on lui mêla un cidre précieux en offrande à Idunn.
La chaleur était revenue dans les cœurs et tous auraient donné leur vie pour protéger la Déesse immortelle. Les Dieux les plus sombres rirent et s’empourprèrent même aux chants fabuleux que le Scalde Bragi entonna toute la soirée pour celle qu’il aimait.
Idunn était des leurs désormais.
Si le monde de ses aïeux et des siens s’estompaient elle avait repoussé les ombres menaçants celui l’accueillant ici. Elle veillerait chaque nuit à emporter ses rêves jusqu’à l’arbre de vie et chasserait les cauchemars de sa mélancolie.
L’automne perdurerait bien sûr dans ses yeux aux reflets chatoyants mais ils brilleraient de l’espoir que l’hiver ne vienne l’emporter tout à fait. Tant qu’elle serait ainsi aimée pour le sens qu’elle donnait à sa nouvelle famille, jamais les glaces n’enserraient son âme. Mais ne devait-elle pas tout cela à cause et plutôt même grâce aux ambiguïtés du Dieu du Feu, encore une fois pardonné de tous par sa seule clémence…
… ou était-il d’ailleurs, pensa t-elle. Mais une main l’attrapa et telle une fée on la fit rejoindre la ronde des danses en son honneur. Alors elle rit comme autrefois et son rire s’emporta dans les vents un peu plus doux et léger que ceux emportant auparavant ses larmes mélancoliques…
Mais leurs souffles venaient d’emporter la fragrance de son parfum si envoûtant.
L’être adossé sur le mur d’enceinte de la Halle d’où émanait tant de joies et de festivités le sentit également. Un instant il en huma avec regrets et ressentiments le goût puis il haussa les épaules, lui qui savait bien que les prophéties conduiraient un jour les vents glacés d’un terrible hiver en ces lieux. Mais eux, là à l’intérieur, les naïfs, ne voulaient pas s’y résoudre…
Entouré par les ombres de la nuit, les cheveux soulevés par l’air, lui patientait en même temps qu’il attendait son heure. Alors Loki croqua rageusement dans une pomme oubliée par celle qui au retour d’un songe s’était endormie sur lui quand ils volaient dans les cieux, si libre alors…
FIN





