L'Assassin de Hel !

L’Assassin de Hel !

La Mort est Colère !
Elle est folle, chaotique et triste,
Sœur de la Vie, sœur fratricide,
Elle rend l’existence précieuse…
… Puis la reprend comme une vicieuse !

- Ne meurt pas ! Ne meurt pas ! Nooonnnnn…
Le cri déchira le crépuscule si brutalement qu’un instant, bref et atemporel, même les Eléments semblèrent drainés par l’énergie désespérante ayant insufflé cette rage ! L’orage démentiel surplombant le drame gronda une dernière fois, presque timide et étouffé, le souffle du vent le portant coupant tragiquement le tonnerre et défiant là le grand marteleur lui-même !
Enfin les éclairs chuintant dans la tempête ne frappèrent pas, seul leur lueur ionisée bleuissant les corps arc-boutés l’un contre l’autre des deux mortels au-dessous d’eux…

L’essence féminine de la première créature s’estompait par son sang, répandue dans les herbes par la blessure d’une flèche, empennée de plumes noires, fichée au-dessous de son sein. La pluie dense inondait le couple emportant les larmes de la mourante et la bave écumante de la bouche tétanisée de douleur de son Prince.
- Je ne peux déjouer le Wyrd ! Ma destinée est scellée par les Nornes
- La mienne le sera alors avec la tienne !
Un dernier éclair vint aussitôt mourir dans l’éclat froid de la lame d’une longue dague apparue dans la main de l’homme en émoi. Sa pointe acérée brilla prés de son cœur avant que les ténèbres ne recouvrent cette vision volée à l’intimité d’une nuit barbare.
Mais si la lumière ne fut plus, les vents eux portèrent de faibles et derniers murmures.
- Je te l’interdis, par Var ! Promet-moi de ne point trahir ma volonté. Me rejoindre ainsi n’ouvrirait que les huis maudits du maléfique royaume d'Helheim
Comme si nul ne devait jamais prononcer cette terre honnie, le corps de la voix féminine fut secoué d’un soubresaut violent qu’elle ne put réprimer.
- Je ne scellerai pas ce vœu, jamais ! Par ce sacrifice j’accompagnerai ton âme là où nul autre ne pourra aller, pas même Var !

Tout devint subitement sourd et opaque.
Lui n’entendait plus rien non plus. Où plutôt sa conscience déchirée frappait ses tempes des battements de cœur mêlés de leur amour s’estompant. La terreur le faisait trembler, tous ses sens guettant malgré son espérance le prochain soulèvement de poitrine de celle qu’il aimait.
A chaque fois la mort fluctuait dans le sang de ses veines puis la vie refluait, hésitante…
Plus un mot ne fut exhalé par les lèvres glacées des amants.
Tout fut silence… tout était sans destinée ni sens. Vie et mort, mort et vie, puis même ces illusions se déchirèrent sous la Vérité les supplantant.
Alors la Lune blafarde disparut à son tour, assombrie tristement par le baiser des mortels sous elle, rien ne pouvant plus empêcher leur souffle vital de s’échapper…

1


- Je ne suis qu’une vie, une simple existence mortelle. Toi, tu n’es que Mort, mais es-tu pour autant moins belle que moi ? Le sang, à la fois d’une vigueur fraîche et d’une douceur chaude coulant sous ma peau, est-il merveilleux par la laideur dont ta menace nécrosée vint enlaidir ?
Cette belle pensée, si grave, fut alors brutalement rejointe d’une sombre voix gutturale.
- Malédiction, voilà ce que l’on croît de moi.
Destinée fatale ! Voilà ce que l’on prête à mes obscurs desseins.
Peur ! Voilà ce que j’inspire.
Terreur ! Voilà pourquoi on m’invoque et menace de ma présence.
Délivrance ! Voilà comment on m’implore dans la souffrance.
Catin ! Voilà comment on m’insulte mue par la colère et la haine de ma cruauté.
Vicieuse ! Quand on dit m’acharner sur ceux que l’on aime plutôt qu’à celui prêt à me rejoindre.
Absurde ! Quand je semble frapper sans distinction.
Mystère ! Pour celui qui va à mon encontre dans le pas du martyr, tout à sa quête…

- Cesse donc cette litanie et tes larmes feintes. Tu as milles noms pour t’incarner, je les connais tous mais n’en ignore qu’un pour te chasser ! Fauve et prédatrice, tes proies vont ainsi à toi sans que tu les traques même. Qu’ai-je à espérer de plus que toutes ces vies emportées avant moi ?
La voix suave venant de donner réplique aux grondements malsains de la première vint aussitôt en atténuer l’angoissant propos. L’éclat tendre de celle-ci, bien qu’ambigu, apporta avec elle l’éclat d’une lueur blafarde.
On ne distinguait qu’à peine la flamme de sa source, mais les contours d’un large miroir en réfléchi la lumière. Alors s’y dessina à son tour le linéament d’une femme envoûtante, étrange, d’une beauté glaciale, oui, belle mais sans charme…
Une étoffe à la trame vilaine et aux points de croix sans ordres en couvrait une partie. D’ailleurs le miroir ne dévoilait pas plus que la moitié de la grande Dame s’y mirant. Courant d’un genou délicat apparaissant au travers d’une lourde robe pourpre jusqu’à son cou gracile, la femme rit soudain repoussant les mèches de ses cheveux lui cachant le visage.
Et, à l’instar de son inquiétant rire enfantin, elle regarda son visage de petite fille maligne. En fait non, elle était d’âge mure… ou plutôt elle n’avait pas de prise sur le temps ! Oui, le grain de sa peau ne semblait pas réel ! Elle était envoûtante et repoussante à la fois. Attirante, elle asséchait pourtant tout désir de la posséder, son regard devançant le fou qui aurait eu une telle mauvaise intention…
Son œil était trop rude, trop dur, trop perçant, trop sûr d’elle, trop fixe… elle ne battait pas des cils, son œil était mort, sa pupille sans vie !

Mais une autre voix vint retentir comme un glas à cette terrible scène.
- Maî… Maî… Maîtresse ! Un… un souffle… un souffle n’a pas été…
- Ganglati ! La lenteur de ton corps traînard n’empêche que ta langue se détache des glaires la retenant… dépêche-toi avant que je ne te jette aux crocs de Garm, même s’il ne goûterait que peu ta chair faisandée !
- Ce que veux dire mon époux, c’est qu’un souffle promis à votre royaume ne vous a point été remis…
C’était sa servante, Ganglot, qui vint ainsi en aide à son macabre mari. Mais leur maîtresse n’avait plus le cœur à les menacer, trop abasourdie par cette dernière nouvelle, si rare ici-bas.
- Et par quel maléfice, un souffle de vie pourrait-il m’échapper ? Même ceux des Dieux ne pourront m’échapper quand leur sort sera venu…
- Celui d’une femme, Maîtresse… c’est l’être l’ayant aimé qui l’a aspiré quand elle le perdit.
- Et bien il finira par le recracher, une fois sa respiration trop brûlante pour la retenir…
- Cela ne se peut, Reine des damnés, cela ne se peut. Le malheureux s’est donné trépas pour s’interdire de vous le rendre jusqu’à ce qu’il vous fasse face à ce qu’on dit

La voix gutturale entendue auparavant déchira l’air oppressant de l’antre de la Princesse du monde brumeux faisant fuir ses esclaves, soudain d’une rapidité inattendue pour des si lents spectres !
- Cela est impossible !
- Mais cela est ! Et je peux même déjà lire les pensées de ce fou te défiant. Il se moque de la peur, se moque même de toi et ne te rendras qu’allégeance que si ta perversité est jeu pour ton plaisir mais que tu lui laisses un havre pour rejoindre l’âme de sa belle ! Je l’entends déjà quand tu auras déçu cet espoir dément que quel qu’en soit le prix à payer tu ne lui échapperas pas… à ton tour !
Les deux voix, appartenant à cette même femme appelée Maîtresse, se mêlèrent ainsi dans un combat vocal d’une effrayante intensité sans qu’aucune ne puisse prendre le pas sur l’autre. Mais cette joute fratricide prit fin dans un silence plus assourdissant encore quand la draperie du miroir chue à terre, dévoilant l’autre moitié du corps qu’elles habitaient !
Aucun esprit sain n’aurait pu supporter cette vision.
De cette moitié n’était plus qu’un corps putride, malade, nécrosée, en décomposition, sans formes ou alors comme empilés de morceaux de chairs flasques, difformes et grotesques ! Remontant au-dessus de ce qui semblait être son autre genou, on pouvait y voir l’os de la cuisse s’y emboîtant, rattaché par quelques ligaments vomitifs. La robe pourpre se confondait avec le sang noirci s’y étant écoulé mais l’un de ses seins y était à découvert. Boule purulente d’écrouelles et de graisse pustuleuse, nulle âme n’aurait pu alors affronter le visage de la bête ! Une partie de la mâchoire s’ouvrait telle une balafre à vif sur la joue formant un rictus épouvantable. Et là, parmi quelques filets de cheveux semblant n’êtres que des cicatrices encore suintantes couvrant son front, un œil cruel, vil, maléfique, jauni vous fixait !

Hel, la démone des morts, hurla à la fois de par le pouvoir tétanisant dont elle était la Reine mais aussi avec des sanglots d’une détresse insensée due à la souffrance de son état.
- Oh, Odin l’ignominieux, toi le lâche ! Tu m’envoies après l’un de tes fils, un homme ! Un homme pour m’affronter moi… quel Dieu pourrait me défier par l’entremise d’un mortel, soit maudit !

2


Près d’un cours d’eau aux flots chantants et aux éclats irisés était un Saule.
L’endroit où il plongeait ses racines était enchanteur, protégé et préservé du monde, une belle mousse couvrant la base de son tronc. Mais la féerie du lieu avait pour cœur non pas la sève sacrée coulant dans ses chairs mais plutôt l’élixir faisant battre ceux des deux Amants en ayant fait le lieu de leur jardin secret et intime.
Chaque jour les deux amoureux s’y retrouvaient pour goûter à leur bonheur.
Il y poussait des fleurs aux pétales pourpres aussi radieuses que le sourire enjôleur de la jeune femme… et pourtant toutes aussi fragiles qu’elle, pensait avec angoisse son Prince. Elle, et bien elle, le rassurait, l’embrassant tendrement, confiant en leur Destin éternel. Elle avait même honoré le saule d’un cœur tracé sur son écorce pour qu’il en soit le garant…
Cela n’avait pas suffit.
Même à l’endroit le plus merveilleux qu’il soit vient un jour s’obscurcir le ciel par la traîne de nuages sombres et menaçants. Alors le Saule ne vit plus les amants venir. Le cœur de son tronc vint à suppurer, une sève toujours d’un rouge plus épais s’y détachant.. Quelle triste déconvenue avait-elle pu frapper le cœur des amants en même temps que le sien ?
Alors, oui alors, peu à peu ses branches ployèrent sous la peine et elles vinrent finirent par étendre leur chevelure jusqu’au sol même. La rosée y perlant devint telle des larmes déchirantes, des pleurs de détresse, oui le Saule devint Pleureur !

L’arbre sans forêt, livré seul aux vents, ploie, puis pourrie,
Perdant aiguilles, feuilles ou écorce protectrice ;
Ainsi est le destin de l’être sans compagnes ou compagnons :
Comment pourrait-il vivre longtemps ?


La Foudre !
Il se souvint de l’éclair d’acier dans sa chair et le tonnerre agitant ensuite son cœur. Oui, comme le Saule il avait pleuré le sang de celle qu’il aimait. Il avait pris alors le chemin sans retour, celui menant à l’éclatante vérité tout à son bout. Pourtant il avait prêté attention aux murmures des ombres et auxquelles on disait de ne pas donner sens et surtout de ne point se retourner pour les contempler.
Mais lui n’avait même pas daigné jeter un regard vers la lumière. Il lui avait promis que jamais ils ne seraient séparés au prix même de sa vie. Et de vie il n’en avait plus et d’âme il la perdrait sans doute là où il se rendait…
Combien de temps passa t-il au travers des ombres ? Il n’en eut aucune idée. Brumes et brouillards furent là les monts et vaux de son voyage. Puis, sans qu’il n’est conscience de son état, de ce qui l’entourait, l’épiait, le frôlait ou le menaçait, l’humidité ruisselante de cette mer éthérée aux embruns irrespirables finit par s’assécher. Les brumes s’écartant, il entendit même avant de la voir une rivière aux rapides effrayants se fracassants les uns aux autres dans un combat aquatique assourdissant. Mais il y avait un gué, un pont même, un pont d’or !
L’Helvegr pensa t-il.
L’Helvegr était le chemin des Morts qui menaient aux lieux de sépultures pour les vivants et au royaume de Hel, gardienne des morts, pour les trépassés. Et de gardienne il fut question quand, empruntant le pont, il aperçut une femme de l’autre côté lui tournant toutefois le dos !

- Qui est-tu ? Lui susurra d’une voix étouffée l’être se détournant toujours de lui.
- Aucune importance ! Tourne-tu donc ainsi toujours le dos à celui qui passe par ce gué ? Et puis qu’importe de toute façon, je n’ai pas le temps de me perdre en palabres…
- Quel empressement ! Si je ne me tourne vers toi, mortel, c’est pour te prévenir qu’une fois parvenu devant moi, jamais plus tu ne pourras repasser à mes côtés… là où tu te rends nul n’en revient, pas même les Dieux, comme je l’avais dit à Hermod le preux, en son temps.
Il connaissait cette légende d’Hermod ayant chevauché jusqu’aux enfers pour réclamer que Hel lui rende son frère. Il avait échoué !
Cela ne le découragea pas et voilà notre homme déjà à hauteur de la gardienne.
- Modgud je me nomme, Modgud la furieuse, et je t’assure que nul ne peut passer outre ma vigie, toi, pas plus que celle dont tu cherches la trace. Et je n'en éprouve rien d’autre, crois-moi, rien d’autre que de la tristesse. Je suis même prête à t’offrir tout l’or de Gjallarbru et jusqu’à ma virginité si cela peut apaiser tes souffrances et te faire renoncer à l’indicible !

Il la contourna pourtant puis la fixa soudain, les yeux dans les yeux !
Eut-il un mouvement de recul ? Peut-être imperceptiblement, peut-être. Il faut dire que le regard de Modgud était immaculé, ses pupilles blanches se fondant sur un œil tout aussi embué de glace ! Elle était jeune, belle aussi, mais sa bouche écumait d’une salive épaisse et continue. Vêtue d’une longue robe de couleur neige, aucune chaleur ne semblait animer son corps rigide et inerte.
- Je te l’ai dit pourtant. Aucune tentation ne peut donner vie à mon cœur que j’ai percé moi-même du plus froid des aciers. Je ne cherche pas à déjouer la mort ni à revenir d’où je viens… je me rends seulement là où est attirée celle que j’aime et dont je porte la destinée !
Nos routes ne se croiseront plus !
Il fut ainsi dit et Modgud n’y trouva rien à dire. Etait-ce une larme ou un cristal de glace qui se détacha sur sa joue quand elle suivit du regard cet étrange homme ? Qui aurait su le dire…

3


Une mélopée sourde s’éleva violemment dans les airs.
Oui là tout prés, envahissant jusqu’aux tréfonds de l’âme celui là même qui aurait été atteint de surdité, une vibration triste résonna lugubrement. Les lamentations tournoyaient dans l’air vicié du dehors telles un borborygme déchirant. Ces vociférations de cris, d’hurlements, de pleurs, de colère, de haine, de gémissement et d’éclats de sanglots se joignaient toutes en une supplique démente, chavirant le cœur de la plus brutale souffrance, son ressac flétrissant toute humanité s’y cachant encore.
Quel être si cruellement frappé pourrait-il s’infliger puis résister à pencher son regard sur la scène vomissant ces meurtrissures barbares, là plus bas, oui, si bas…
Un fou, assurément. Ou peut-être bien l’attirance terrible et fascinante du vide demeurait la plus forte. Savoir, voir, témoigner de l’outrage d’un royaume n’ayant aucun sens. Une attraction que ressent le suicidé pendant sa chute, la victime du meurtrier ressentant la vie le quitter, le malade sentant le mal prendre son dernier souffle, le lâche sombrant dans l’aliénation de ses parjures et de sa culpabilité…
C’était là tout cela à la fois !

Juché dans les airs tel un spectateur voyeur et indécent, aucune volonté n’aurait pu faire détourner le regard du macabre et fantasmagorique drame se jouant en ce royaume des ténèbres !
Une fois la vue accommodée à l’atmosphère de souffre, on commençait à apercevoir des formes déambulants de manière grotesque. Pourtant à y regarder de plus prés, ce champ de bataille n’était pas le lieu d’une joute épique, non. Du combat il n’en restait plus que les déchus et les occis, de guerre il n’en restait plus aucun héros.
Mais quelles étaient alors ces légions grouillantes suivant pour les unes des chemins imaginaires, d’autres s’éparpillant chaotiquement, d’autres encore agonisantes, disparaissant presque dans la boue humide d’un sol brumeux et spongieux ? Et pourquoi ces femmes s’arrachaient-elles les ongles avec leurs dents dans une peine effrayante ? Que fuyaient-elles ?
Soudain un glas puissant, incroyablement fort, massif, d’une ampleur monstrueuse tétanisa les cohortes de damnés ! Ceux qui avaient encore des sens, aveugles et mutilés étant rois parmi ses martyrs, furent hypnotisés par le rivage de ce qui ressemblait à une mer polluée au loin…
Un ponton souillé d’ordures y menait jusqu’à l’embarcadère d’un navire à l’aura glaciale.
La corne de brume retentit une nouvelle fois de l’embarcation démoniaque. Alors son barreur d’un coup de fouet sans mesure frappa le sol, faisant même fuir les embruns putrides autour de lui. La peau nécrosée, ce colosse fendit son visage porcin d’une balafre, devant être là son sourire.
Hurlant quelques ordres brutaux, une cale avant du navire s’ouvrit vomissant alors un flot de cadavres humains s’échouant sur la grève comme des bouts de bois vermoulus ! Hurlant une nouvelle fois, levant un poing rageur, son cri était là le second glas redouté.
Oui, car c’était le cor annonçant la nouvelle curée à venir. Ce nécrophile, rejoint par une cohorte immonde d’êtres à la peau nécrosée et noircie par les flammes les couvrant, s’apprêtait à arracher les ongles des damnés ! Et à regarder de plus prés le sombre Naglafar, tel était son nom, l’horreur fut totale, celui-ci étant recouvert d’un nombre incommensurable d’ongles ! Les ongles des condamnés de ce royaume obscène en étaient même sa structure inachevée… et combien en faudrait-il encore pour que cette œuvre maléfique trouve son terme !
Hrym, son barreur donc, meugla comme un taureau malsain, ses yeux écarlates et hilares s’amusant de voir fuir certains suppliciés…

Mais comment sortir d’une citadelle ayant pour enceinte la clôture de Hel, l’Helgrind ?
Car cette enceinte infranchissable, pour chacun, n’était point une prison mais le dernier refuge liant leur âme à leurs corps dépérissant ! Qui en sortait y perdait à jamais son esprit, errant dans le néant, incapable de retrouver les agrégats de son être. Qui y restait était condamné à cette terre mortuaire pour l’éternité, sanctuaire maudit d’une mort non moins maudite l’y ayant précipité !
Inextricable absurdité de ceux ayant été frappé de ce triste sort.
Certains pourtant pensaient réussir à trouver une faille dans les parois de Nastrong, cet infâme séjour. Une large ombre, plus dense encore que la nuit, les survolait alors. Des ailes éthérées de la chose, telle une onde de choc, hurlaient des vents sauvages, fruits de chacun de leur battement !
Et parmi les vents, on pouvait alors entendre un miaulement si sournois qu’il décourageait les plus aguerris ! Car comme un chat jouant avec sa proie, la créature était déjà posé sur le mur d’enceinte, vous toisant de ses yeux ophidiens et de son bec acéré.
Hraesvelg, l’aigle avaleur de cadavres !
Et si d’aigle ce carnassier en avait vaguement l’apparence, c’est paré de plumes huileuses et noires, effrayantes appendices capables de créer les vents les plus puissants, qu’il vous rabattait à ses serres, terrifiantes griffes coupantes et assassines… desquelles il déchirait les damnés en morceaux dans une violence infernale !

Les vivants redoutaient-ils vraiment qu’elle se délectait ainsi de cette morbide légende à laquelle ils prêtaient foi ? Et s’imaginaient t-ils ainsi l’enfer ?
Hel haussa les épaules.
Ils avaient pourtant tous le choix en pénétrant en Eliundir, sa Halle.
- Qu’ils m’aiment, se repentent de leurs faiblesses, et fassent de moi leur maîtresse !
- Crois-tu qu’il t’embrasserait ?
Le rire enfantin de Hel répondit de cette méchante raillerie à la partie plus bestiale de sa complexe personnalité jumelle.
Pourtant cette fois la Reine des damnés ne sembla pas en proie à cette schizophrénique relation.
- Garde ta langue bouffie et râpeuse où elle est… lui m’embrassera, je le sais. Il veut porter le souffle de vie à celle qu’il aime, soit. Mais c’est par mon propre et seul souffle qu’il y parviendra…
La bête l’en empêchera pensa t-elle en même temps qu’elle pensa qu’il y parviendrait !

4


La colère, la colère, la colère !
Plusieurs fois il se convainquit de ne pas taire sa rage. Il avait une volonté indéfectible, une quête dépassant son martyr et l’amour pour chemin à sa destinée maudite…
Et mieux valait à cet instant disposer d’une telle force !

Il était face à une muraille !
Un mur de falaises au granit noir, humide et rendues glissantes par les vents brumeux. C’était là si massif, si haut, interdit à tout humain, interdit à toute ascension. Mais ce n’est pas ces monts déchirés et inhospitaliers qui failli le décourager ou lui insinuer quelques doutes.
Non, c’était plutôt le tunnel caverneux, aux ténèbres insondables et chassant toute lumière, qui en crevait les parois ! Et il su tout de suite qu’une chose y vivait, l’épiait déjà même…
Le doute avait ainsi osé insinuer sa faiblesse.
Comment pouvait-il s’y laisser piéger et craindre pour une vie qu’il ne possédait de toute façon plus et ne pas avoir une confiance aveugle en l’amour qu’il portait ! Mais ces ténèbres face à lui étaient si épaisses, si impénétrables, si dangereuses… une odeur de musc sauvage en émanait et des bruits de succions infectes clapotaient comme si une mare épaisse s’y mouvait !
Beaucoup aurait pu douter…
Des murmures presque inaudibles semblaient se détacher de l’antre comme autant de recommandations, voir de suppliques, pour reculer et fuir ! Pourtant c’est le silence qui demeurait le plus inquiétant comme si la chose tapie dans le noir faisait taire toutes sonorités, aussi suspendues qu’elle était tendue, ainsi prêtes à son image pour engloutir ce qui venait du dehors ! L’entité des ténèbres relâcha alors son attention, l’homme ayant disparu sur le côté !
La peur avait eu raison de lui… où irait-il maintenant ? Le temps de se poser la question est la réponse fut si cinglante qu’elle en surpris la bête. La bête qui ressentit le souffle d’air de l’homme la rasant avant de courir à l’autre bout du tunnel !
Un feulement terrible lui sortit de la gorge aussi furieux que contrarié. Mais la ruse du petit être ne serait qu’un répit, nulle proie n’échappant au flair de ce chien de l’enfer si avide de sang !

Courir, oui courir, plus vite, encore plus vite…
Une lumière ! L’autre bout du tunnel.
Se cognant et s’arrachant les genoux et la peau sur les aspérités invisibles et ténébreuses des stalactites et stalagmites jonchant son parcours sans balise, il courait à n’en plus finir. Pourtant il entendit les griffes cinglantes frappant le sol pierreux derrière lui ! La chose courait elle-aussi, et elle courait vite, d’un pas sûr, oui, très vite. Il entendit son feulement puis son halètement menaçant, là juste derrière.
L’odeur devançait la bête, l’odeur forte de la charogne… les chairs de ses victimes encore entre ses crocs ? Mais pourquoi la lumière ne grandissait t-elle pas en s’en rapprochant ? Rien à faire, l’autre sortie à ce corridor de mort se dérobait toujours à égale distance ! Et l’horreur lancée à sa poursuite allait bientôt le rattraper…
Mais après quoi courait-il ou plutôt que fuyait-il ? Le monstre ou sa propre peur de ce qu’il imaginait ? Quoi d’autres ici que des sons, des ténèbres insondables, des cris et des halètements…
Alors il ralentit le pas, s’arrêta puis finit par se retourner face à la chose.
Alors il leva les yeux vers la bête puis hurla à son tour !

Le courage est préférable que les gémissements
A celui dont les pas le portent sur sa voie ;
Le jour menant à ma destinée a déjà été scellé
Et l’étendue de ma vie elle-aussi décrétée !


Un bruit déchirant et assourdissant claqua tout autour de lui !
Etait-ce ses propres chairs et os craquant ainsi ? Non un bruit de métal sourd s’en suivit et alors l’éclair de la chaîne retenant la bête étincela un moment au travers de l’antre !
La force retenant captive le monstre l’avait stoppé si rudement qu’il en perdit toute contenance durant un court instant, assez pour que l’homme aperçoive son poitrail maculé d’un sang poisseux s’égouttant partout lentement comme des larmes maudites ! Sa gueule massive était presque porcine, flanquée de dents aux formes déchirées. Ce chien, car la bête en avait l’apparence, s’ébroua alors comme pour reprendre ses esprits.
Comme remarquant l’homme qu’elle avait oublié, une fureur exacerbée lui fit bander tous les muscles et claquer sa gueule monstrueuse d’une violence inouïe. La chose tirait sur sa chaîne comme mue d’une sauvagerie surnaturelle et carnassière, les yeux révulsés d’un blanc veiné de sang…
… mais cette fois le tunnel sembla se déplacer de lui-même et la lumière blafarde de la sortie vint à l’homme, l’enveloppa et le porta hors du repaire de la bête !

5


Le jour menant à ma destinée a déjà été scellé
Et l’étendue de ma vie elle-aussi décrétée !


Combien de fois s’était-il répété cette strophe prophétique à laquelle il prêtait plus que jamais en cet instant foi ? Elle était son chemin, le feu animant ses entrailles et l’agrégat de son âme.
Pourtant c’est une strophe, celle décrivant la demeure de la Mort, qui lui était revenu en mémoire :

Je vois un palais, très loin du Soleil,
Sur le rivage de Na Strand ; tournées vers le Nordri sont ses portes ;
Du poison coule à travers ses huis,
Ses parois sont recouvertes de serpents entrelacés.


Mais les enfers n’étaient pas ici tels que les légendes terrifiantes les décrivaient alors.
A moins que chacun n’y voit là que les réminiscences de sa propre malédiction. Lui n’y voyait que le vide, la solitude, la pierre froide et grisâtre de cette Halle démesurée et le bruit sourd de ses pas contre le marbre veiné de fêlures noires et pourpres…
Le Vent seul semblait habiter les lieux ou plutôt les hanter de ses psalmodies sifflantes, de ses chuintements inaudibles et de ces murmures inquiétants. Et les statues !
Des spectres de stuc aux masques intriguant, effrayants pour les uns, figés pour d’autres, tous cependant comme piégés et pétrifiés dans leur dernier souffle. Guerriers frappés dans le dos, Scaldes empoisonnés, voleurs châtiés, assassins déjoués, malades à l’agonie, femmes foudroyées par la vengeance, autant de souffrances violentes les ayant comme terrassés et envoyés à jamais dans un silence éternel et poussiéreux des siècles les contemplant…
Mais déjà l’homme au Destin tragique l’ayant fait de sa volonté venir les côtoyer, les fuie alors, rejoignant une volée de marches où l’artiste démoniaque des lieux l’attendait, il ne sut comment il le devina, mais il savait qu’il, enfin elle, l’attendait pourtant !

D’abord il fut surpris par un rai d’une lumière intense aux éclats d’automne inondant les ombres d’une large cour.
Puis il y eut le chuintement doux d’une cascade d’eau crevant le plafond de verre sale et couvert de feuilles mortes au-dessus. Plus étonnant était là un Saule à l’écorce vieillie du poids des âges dont les branches s’écroulaient presque jusqu’au sol, certaines mêmes se mêlant à ses racines crevant les dalles de marbre le soutenant ! L’eau opaque se jetait elle à ses pieds dans un bassin qu’il chevauchait de son tronc larmoyant. Le rai de lumière se partageait entre l’eau et l’arbre, une partie restant toutefois dans l’ombre, une ombre indiscernable pour ce qu’elle y dissimulait. Quant à la partie visible elle découvrit là une forme couverte d’une cape cachant là un être courbé semblant contempler les eaux du bassin !
Le cœur éteint de l’homme fut comme secoué d’un relent vif d’un amour retrouvé, brutal par sa passion, enfiévré par la chaleur d’une vie passée et secoué par la mélancolie le déchirant…
- Est-ce, est-ce toi mon amour, je…

Le rire enfantin, et pourtant aux intonations trop malignes et sournoises, lui rendit un instant l’espoir de sa croyance mais il dut bientôt renoncer là à cette foi trop vite incarnée !
Doucement la forme, dans un étrange ballet où le corps n’épousa pas horriblement le mouvement de sa tête, se dégagea de sa posture et de la houppe de sa cape pourpre. La nuit impénétrable voilant le rai de lumière ne lui fit entrevoir qu’une partie du visage de l’être assis sur l’autre bord du bassin…
La commissure visible de ses lèvres peintes d’un bleu nuit esquissa un curieux rictus et sa paupière poudrée d’ambre se souleva brusquement. Un regard séduisant non pas par son charme glacial mais par l’attraction puissante qu’il exerçait lui pénétra comme l’âme.
- Je n’aurais pas cru que l’on puisse parvenir aussi prés de moi mue par l’amour. Même les Dieux doivent avoir un cœur trop suffisant pour échouer à cette quête. Faut-il croire qu’un simple mortel puisse révéler là si peu d’attachement à son âme qu’il y réussisse !
- Es-tu celle que l’on nomme la gardienne des damnés ?
L’homme sursauta à son propre propos comme s’il était surréaliste ou pour le moins déplacé si cette rencontre fut là celle qu’il osa penser.
- J’ai tant de noms… grommela soudain l’être d’une voix gutturale puis elle sembla se reprendre.
- Nomme-moi l’exécutrice des Nornes, la Damnée d’Odin ou celle qui vole le cœur des amants, qu’importe ! C’est toi qui as voulu cette rencontre, et c’est un vœu à la promesse si séduisante que je n’ai pu me résoudre à le décevoir. Une galante rencontre…
- N’use pas de charme avec moi Hel, fille de la mort ! Tes envoûtements n’auront pas de prise sur moi. Je ne veux ni rédemption, ni pitié, ni même renaissance… je suis ici pour t’épargner si tu épargnes celle dont je porte le souffle !

Tuer la Mort !
La Mort pouvait-elle donc mourir ? Elle était bien née !
Aussi figés que les statues mortuaires plus bas, les deux êtres semblaient s’être hypnotisés l’un à l’autre dans une joute sans mouvements autres que leurs regards entrecroisés.
L’homme avait empoigné un poignard à la lame brillante, le rai de lumière en suivant la courbe meurtrière.
- Si tu crois porter cette lame au plus profond de mon cœur, nulles créatures venimeuses ou monstrueuses ne t’en empêcheront, aucun mort réanimé par ma volonté ne t’en découragera le désir et pas plus de démons t’en ôteront la volonté ! Tu me délivrerais même de la tristesse m’enserrant ce cœur en le perçant des drames desquelles il se nourrit… pour notre malheur, nous entretuer même ne ferait pourtant que toujours nous faire rencontrer à nouveau, encore et encore !
Le miaulement mièvre de cette succube, mi-femme, mi-ombre ne mentait pas. Car à la fin que pouvaient craindre les morts au royaume des occis ! Les enfers ? Quels enfers ? Point de sang répandu, de cadavres terrifiants, de créatures démentes ou de tortures démoniaques et obscènes, non, rien de toutes ces légendes horrifiques. Ici il n’y avait que mélancolie, solitude et tristesse éternelle de ce qui ne peut plus être retrouvé…
- Ne ressens donc tu pas le souffle des âmes contrites sur ta peau ? Ecoute les Vents de mon royaume qui portent leurs murmures désespérés de n’avoir pu rejoindre leur havre promis. Leurs chuchotements ne sont que leurs pleurs portés par les étalons des airs… les Vents les porteront peut-être hors de ce royaume s’ils consentent à se défaire des malheurs les ayant menés à moi et ceci au prix du renoncement de leur mémoire dont je suis la gardienne pour toujours.
- Moi je n’oublierais pas celle que j’aime ! Tu n’auras pas son souffle…
- J’en suis des plus heureuses ! Toutefois nous partagerons le nôtre pour qu’elle le retrouve…

C’était donc là tout secret !
Hel était si maligne…
Comment avait-elle su que Var, la Déesse des serments, était celle qui veillait sur le couple des amants maudits. Pour sauver celle qu’il aimait, cet amant à la volonté surpassant les Dieux devait briser son vœu en embrassant la Reine des Damnés !
Echanger le souffle de la mort pour rendre celui de la vie éternelle à sa bien-aimée…
Une machiavélique farce aussi étrange que cet être subtile et complexe. La nuit pour l’un, comme la partie de son visage terrible, la lumière pour l’autre, comme la vie dont elle était une autre face !
Pourtant il exécuta de son seul gré cette monstrueuse sentence !
Oui lui, l’assassin de Hel, le meurtrier de la Mort, parvint à se servir de l’arme qu’il lui réservait.
Il avait réussi sa quête.

Alors il laissa son poignard tomber au sol, l’amour ayant là le dernier mot à ceux doutant qu’il soit plus fort que tout, plus puissant même que la fille de la Mort…

6


Il était un Saule.
Au pied de ce saule coulait une eau scintillante aux éclatants reflets illuminant son tronc.
Adossé à lui, une forme sculptée l’épousait tel un socle naturel. Sa chair pétrifiée était celle de ce qui fut un amant ayant eu pour amour une Princesse. Son regard figé semblait plongé dans un rêve éternel qui n’aurait jamais de fin. Aucune ombre n’y avait de prises, là où pourtant elles étaient nombreuses autour… mais non, même la plus insondable des nuits n’y tomberait plus et l’éviterait à jamais.

Car ce regard immuable et impénétrable n’avait plus qu’un seul souvenir qu’il garderait pour toujours en sa mémoire immortelle.
Oui, celle qu’il poserait à jamais sur les fleurs pourpres et fragiles, là tout prés de lui…

FIN


Auteur : Val des Hurles-Vents
Table des Matières par Genre
Table des Matières par Auteur

Unless otherwise stated, the content of this page is licensed under Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License