La bête
« Les monstres ne naissent que dans les cauchemars des enfants.
Mais il arrive qu’ils demeurent encore là quand on les réveille… »
*
La nuit était lourde.
Elle était lourde de nuages massifs voilant les rares étoiles. Une nuit sans Lune, une nuit blafarde, épaisse, ténébreuse, opaque, engluée et poisseuse.
On n’y devinait aucune ombres, pas plus d’oiseaux nocturnes, pas de vent, pas d’air, seule une atmosphère pesante, oppressante car chaude et humide. Il faisait chaud, une chaleur et un silence comme l’annonce les pires tempêtes.
Cet instant muet et suspendue semblait retenir quelque chose tel un cri primal prêt à hurler.
Mais rien ne cria.
Pourtant ce néant accoucha d’une tension malsaine. Une chose était née quelque part à cet instant retenue par le temps. Mais le néant n’enfante que la noirceur.
L’imagination est sans bornes lorsqu’elle est privée de vue pour l’y ancrer.
Ce qui peut y naître alors n’a pas non plus de repères avec ce que l’on peut croire. Et c’était né, issue de nulle part, errant sans autre but que de trouver une lumière pour se matérialiser à qui le verrait.
La peur était ainsi.
Elle n’avait souvent pas d’autres sens que d’être engendrée par l’inconnu, les ténèbres ou l’absence d’amers pour se rassurer. La peur était une conséquence sans cause, une création pure.
Mais pure cette chose ne l’était pas, inceste qu’elle était d’elle-même.
La terreur ressentie dans l’angoisse d’une telle noirceur avait-elle pu trouver incarnation dans la réalité ?
Quoi qu’il en soit elle était là… et elle était en chasse !
*
Un craquement déchirant fracassa les airs et la nuit.
Comme une respiration retenue, l’instant était redevenu présent pour que le temps reprenne sa course. Elle aussi avait repris sa course.
La nuit était toujours aussi sombre mais cela n’allait pas perdurer.
Partout on entendait le grondement des cieux en colère. Elle aussi était en colère.
Une colère effroyable prête tout autant à se déchaîner que l’orage menaçant.
Le son était revenu lui aussi de sa surdité figée.
Elle se mouvait dans les ombres. On entendait son halètement fort mais presque mécanique car l’effort ou la fatigue lui était étrangère. Un bruit de succion et de clapotements accompagnaient ses chairs et ses muscles en mouvement.
C’était brutal, très puissant, innarêtable, violent et en pleine charge.
Elle avait sentie avant de voir.
Ce n’était plus très loin. Quelque chose de diffus, peut-être une lueur imperceptible luit un court instant sur son poitrail ou sur une partie de son corps. Cela semblait être pourpre ou rouge, très poisseux.
Mais elle ne ralentit pas son allure, au contraire. Ce qui éclairait à la source rendait encore plus indiscernable ce qui en était éloigné. Et elle était ce que la lumière refusait à illuminer, elle s’en servait d’ailleurs avec une efficacité redoutable.
Noire, plus ombre que l’ombre, elle ne pouvait être plus discernée que la nuit. Ses sens étaient tournés vers son objectif sans qu’aucun d’eux ne soit altéré par le manque de visibilité, par les enchevêtrements de ronces au sol ou le risque que des éclairs ne dévoilent son passage.
Alors elle put voir. Elle ne s’était pas trompée.
Plus loin on entendait une sorte de mélopée étrange. Il y avait des sons harmonieux dénaturés par d’autres bruits et brouhahas lui étant étrangers et abscons. Cela ne lui importait pas.
Ce qui lui importait c’est que cela vivait… pour le moment !
Des petits traits de lumières zébraient la nuit et dansaient déjà dans son regard. Son regard car on ne voyait aucun reflet dans ses probables yeux ne réfléchissant rien d’autre que le néant tel qu’un animal l’aurait fait. Ce n’était de toute façon pas animal, pas au sens où on l’entendait.
Ses pas ralentirent ne laissant déjà presque plus d’empreintes dans la terre malgré son poids massif.
Elle pouvait désormais se mouvoir doucement, à contresens du vent qui venait de se soulever. Elle frôla des arbres, gagna peu à peu du terrain, pris conscience de ce qui l’entourait pour avoir la maîtrise totale de son environnement… alors désormais proche, assez proche pour avoir l’initiative, elle s’immobilisa peu à peu puis stoppa sans plus un seul halètement si ce n’est encore un imperceptible grondement à l’intérieur de ses flancs et de sa gorge.
Elle épia.
*
Il y avait des petites lumières fixes éclairant une sorte de minuscule clairière. Il y trônait une curieuse forme d’où sortaient quelques êtres marchant sur deux pattes.
Les sons mélodieux sortaient de la forme faite de bois et de pierre. Quant au brouhaha cela provenait des êtres semblant habiter à l’intérieur. Il transportait des choses installées sur une sorte de tronc d’arbre posé dans l’herbe.
Cela allait et venait, un peu précipitamment.
Il allait être trop tard… il fallait agir avant qu’ils ne regagnent leur antre car là elle ne pourrait alors plus les atteindre.
Un être plus petit qui ânonnait de drôles de piaillements courrait sans but un peu partout accompagné d’un faible animal, oui bien faible d’ailleurs pensa la bête. Mais le petit être l’intéressait davantage… elle était à l’écart du groupe affairé.
Elle semblait fragile et vulnérable, cela lui faciliterait la tâche. De toute façon mêmes les plus grandes créatures ne dégageaient pas de dangers immédiats. Il lui fallait juste ne pas être vu et opérer très rapidement. Vint alors l’opportunité.
Elle banda tous ses muscles enfonçant ses griffes dans le sol, prête à bondir.
En effet une pluie rafraîchissante mais assez drue vint d’un coup se déverser. Elle avait déjà entendue le sifflement des premières gouttes avant même qu’elles ne l’atteignent ! Les petites lumières dansant un peu partout s’éteignirent une à une sous l’eau comme si elles ne pouvaient résister à leur humidité. Des petites volutes de fumées s’échappaient à chaque fois que l’une d’entre-elle s’évanouissait, retournant dans les ombres.
Les ombres… oui les ombres s’étendaient tout autour du petit être qui courait. C’était une femelle. Elle le savait.
Le petit animal lui arracha quelque chose qu’elle tenait. L’être à deux jambes poursuivit l’animal.
Ce couple étrange venait vers elle !
Ils allaient être à sa hauteur juste derrière les bouts de bois derrière laquelle elle était tapie. Il faisait de plus en plus noir…
L’animal était déjà là, si insignifiant.
Il lâcha ce qu’il tenait dans sa gueule. Elle sut qu’il la sentait… il glapit, la queue entre les jambes, puis s’échappa vers son antre à toutes pattes ! Qu’importe la petite proie arrivait et elle, elle ne l’avait pas senti, elle n’en avait pas la faculté…
Plus rien d’autre n’existait désormais que cette proie.
Cette dernière ramassa ce que l’animal lui avait pris puis elle se figea en tremblant.
Le tonnerre gronda un peu plus fort.
Ses muscles allaient se relâcher plus vite que la foudre.
Maintenant… un flash !
Elle avait frappée… mais elle l’avait manquée. Son instinct l’avait fait regagner trop vite l’ombre… et surtout trop tard.
*
- Mais pourquoi coures-tu comme ça ?
- Papa, papa ! S’emballa, le souffle court, la petite fille. Papa y’a un monstre dans le noir là-bas !
La petite fille semblait affolée, à la fois trop naïve pour comprendre ce qu’elle avait vu mais assez mortelle pour que son corps ressente ce à quoi elle avait échappé.
- Mais je viens d’allumer les projecteurs, regarde il n’y a rien.
L’homme s’amusa à moitié de la terreur de sa fille, à moitié car elle semblait quand même désorientée.
- Ca a pris ma poupée ! Sanglota t-elle.
- Bah ça doit être encore Choupy ? Il est où d’ailleurs Choupy ? Se retournant machinalement, il vit le petit chien à l’intérieur du couloir d’entrée lui-aussi tremblant de tous ses os, une petite mare d’urine à ses pieds !
- Mais c’est pas vrai ça… qu’est-ce qui vous arrive tous les deux ?
- C’est le monstre papa, c’est le monstre !
- Bon il suffit maintenant. Va voir ta mère, il est temps d’aller se coucher.
- Mais ma poupée, elle est restée vers le bois toute seule dans la nuit avec le monstre…
- Ca suffit maintenant… je te la rapporte mais arrête de tout le temps imaginer n’importe quoi. Allez file…
Agacé l’homme haussa les épaules.
Il éteignit les projecteurs extérieurs puis ferma la porte d’entrée. Le repas de ce soir avait été agréable même si les plombs avaient sauté avec l’orage. Mais les bougies installées sur la table au-dehors par sa femme avait rendu l’atmosphère presque féérique. A ce mot il sourit en pensant à sa petite fille qui vivait dans un monde de fées… et de monstres.
Un monstre rit-il.
Alors il se ravisa, et saisit une torche électrique au faisceau puissant au cas où l’orage ne reviendrait faire sauter les plombs. Il regagna donc le jardin à la fois pour prendre un peu le frais avec le vent et la douce pluie survenue et pour récupérer la fameuse poupée. La nuit était encore épaisse dehors.
Il se rappela la course folle de sa fille venue du côté des bois.
Balançant le faisceau de la lampe de droite à gauche, il gagna vite la barrière de bois délimitant l’orée du bois de la propriété. Il y faisait incroyablement noir. Il comprenait mieux pourquoi son enfant avait été terrorisé.
Les enfants avaient trop d’imagination pensa t-il.
La barrière !
Elle était fracassée sur une partie comme si elle avait été brisée par la charge d’un taureau ! L’homme fut pris d’une colère mêlée de surprises. Cela faisait quelques jours qu’il n’était pas venu par ici et il s’interrogea sur la cause de tout cela. Tiens il y avait une chose un peu plus en contrebas…
Ca ressemblait à un chiffon désordonnée… c’était étrange. La poupée !
Enfin ce qui restait de la poupée. Il l’avait reconnu par ses cheveux synthétiques oranges ne prouvant que c’était bien le jouet de la petite fille. Le reste du corps était éventré, en lambeaux et complètement écharpé ! Il approcha plus prés encore le faisceau de la torche électrique et remarqua autour de la poupée de larges cicatrices ayant creusées la terre de curieux sillons… comme si une bête s’était acharnée là, s’en prenant au sol même.
Une bête… la même ayant pulvérisé la barrière ?
Un monstre…
Cette pensée lui était venue comme ça, brutalement. Et il eut peur.
Oui il eut peur comme un enfant en proie à des terreurs nocturnes. Les enfants hurlaient la nuit harcelés parfois par des cauchemars d’où émergeaient les pires créatures que seuls des parents pouvaient faire fuir.
Mais sa bête de cauchemar à lui ne fuirait pas ce soir.
Il sentit un court instant une présence derrière lui lovée dans l’ombre…
*
Alors, depuis la maison, la petite fille qui regardait par la fenêtre de sa chambre vit le faible faisceau de lumière s’agiter dans la nuit là-bas vers la forêt. La lumière dansa un moment de façon désarticulé et horrible puis soudain il n’y eut plus que les ténèbres… alors elle hurla.





