La malédiction de Brynhilde
(ou la Saga de la Valkyrie qui défia les Dieux !)
Les légions Romaines de Drusus étaient arrivées aux rives de l'Elbe comme une armée de fantômes dans la brume de l'aube. Mais les fracas de leurs spartiates souillées, effrayant les animaux des forêts inviolées Hercyniennes, trahirent là leur nature grossière et peu éthérée comme aurait pu l'être des spectres.
Car le brouillard se déchirant sur le cours d'eau séparant cette forêt dévoila telle une draperie soulevée par un vent vif les ombres d'un Styx semblable à celui de leur cauchemar ! Partout des démons Barbares grouillaient sous la pluie fine de l'autre rive, inondant leurs cheveux épais et longs semblables à des crinières. Leurs yeux brillaient comme ceux des fauves et leurs muscles luisaient d'une sauvagerie de bêtes. Certains étaient tapis dans la mousse des arbres, d'autres lovés sur des branches et quelques uns se dressaient sur des rochers, face aux vents et aux envahisseurs, sans autres armes que leur fureur exaltée, la peau peinte de bandes blanches et les lèvres animales retroussées par la rage !
La discipline militaire et impériale des légions de l’Empereur Romain Tibère, frère de Drusus, résista pourtant à ce silence trouble et oppressant. Les hommes étaient, bien que peu nombreux d'un point de vue stratégique, entraînés pour de tels assauts. Mais la peur est un venin latent… alors quant Elle vint, la terreur s'insinua en eux comme le plus mortel des poisons !
Oui, Elle ! Elle, la Chasseuse de cette meute dressée à sa cause !
Elle s'avança ou plutôt apparue d'entre les siens. En fait non, Elle était déjà campée face aux fous défiant son royaume. D'une taille incroyable, Elle dominait les plus grands de ses sujets !
Presque à demi-nue, Elle ne semblait craindre ni les Eléments soulevant sa chevelure noire ni souffrir de ses chairs transies par la pluie et le métal de son armure lui ceignant les reins, la poitrine et les cuisses. D'une beauté inquiétante et à l'aura plus saisissante encore, Elle brandit alors une longue épée froide comme le bel acier de sa lame.
Puis, les yeux mi-clos et absent, Elle s'adressa aux sbires de Rome, plus particulièrement à leur chef :
- Toi le damné, rebrousse chemin et quitte notre terre sacrée dont tes pas ont souillé la virginité !
Il n’y aura pas de combat possible autre que la Guerre et la chute des vôtres pour victoire !
1
Pourquoi venait-elle de se remémorer cette confrontation et ses dires d’alors sous un tel point de vue, le souvenir de cette journée lui semblant comme étranger…
La pluie qui tombait en trombes était-elle semblable ? Sa rage la même ? Son excitation commune ? Non ! Refermant son heaume humide et froid sur son visage, perlant des larmes des cieux, elle perça à jour cette étrangeté. L’indifférence qui estompait ce souvenir était que de combat il n’y eut que celui d’affronter la déception de ne point en délivrer alors !
Mais cette fois, dans ce crépuscule d’orages et d’éclairs, l’ennemi ne reculerait pas, point effrayé par son aura, ni par sa broigne, ni par les légendes insensées qui faisaient de ce guerrier, une femme, et pour les plus démentes, un Einherjar ! Alors elle huma l’air chargé d’ozones et s’apprêta à affronter le Destin de ce combat… mais elle n’aurait pu imaginer que son sort, quel qu’en serait l’issue, en fut déjà décrété !
Soudain le silence !
Un silence violent, assourdissant même pour les combattants, tant ils avaient le cœur dévoré par les battements à tout rompre de l’afflux rapide de leur sang. Puis alors, peu à peu, la perception des gouttes d’eau cinglant les armures et les casques commença à être plus distincts. La vie commençait à refluer de cette grande respiration commune avant la bataille.
Alors la Lance, symbole de l’engagement des hostilités, fut lancée par les Berserkers au pied du Clan de Brynhilde, leur Reine, dont tous leurs sauvages ennemis pensaient être Roi.
Cette fois l’expiration des guerriers ne fut plus qu’un seul et même hurlement, une clameur qui monta haut dans les cieux. Et ces cris libératoires seraient les derniers pour beaucoup de ces hommes… car elles venaient de l’entendre à leur tour !
Leurs yeux au fond ténébreux s’illuminèrent alors de pupilles semblables à la lave et elles accompagnèrent de sifflements stridents et cruels celui des mortels plus bas. Faisant volte-face, elles chevauchèrent les éclairs et les nuages lourds de menaces en direction de la curée.
Alors, brutalement, les Valkyrjas se laissèrent choir sur le champ de bataille telles des harpies aux instincts démoniaques et sanguinaires, elles qui en avaient senti le sang à venir !
2
La bataille fut terrible, brève, d’une violence inouïe et d’une sauvagerie sanguinaire !
Là, sous la pluie et le brouillard humide s’y formant, les hautes herbes de la plaine recouvraient déjà les nombreux corps des blessés, mutilés et tués de ce carnage. Le sang de tous ces suppliciés par l’acier ruisselait en de larges rus teintant de rouge écarlate la terre spongieuse.
On n’était encore qu’à l’aube de l’humanité et on aurait eu peine à en déceler la moindre parcelle en ce lieu. Les loups féroces qu’étaient les guerriers bestiaux Berserkers avaient mordu profondément, lacérant les corps et le moral à la fois. Leurs hurlements hystériques n’avaient que pour répondant les halètements fatigués des hommes de Brynhilde. Ils n’étaient pas assez nombreux…
Le chef de la meute ! Oui, il lui fallait trouver celui pour lequel leur fureur se décuplait toujours plus pour gagner ses faveurs.
Là ! Oui, le plus calme de tous dont l’épée n’avait pas encore goûté la chair…
Brynhilde écarta violemment deux fauves s’étant rués sur elle, elle qui ne les voyait plus, seulement attirée par sa proie. Ses prédateurs eux feulèrent déjà de douleurs, roulés en boule au sol comme des animaux n’ayant pas compris l’absence de peur de leur ennemi à leur approche.
Mais cette fois, la sueur recouvrant leurs apparats de fourrures devint plus humide et froide comme une écume suintante de leur terreur…
Face à face les chefs des deux clans rivaux s’étaient statufiés comme des Svarts surpris par les rais du Soleil !
Mais en ce crépuscule opaque, seul les éclairs zébrant la furie des Eléments déchaînés au-dessus d’eux les illuminaient par intermittence. Leurs regards luisaient pourtant encore de vie quand la foudre les révéla… un craquement plus brutal qu’un autre du ciel les projeta alors l’un contre l’autre dans une joute puissante et métallique bien que brève !
Le bouclier du chef Berserker, s’il éclata littéralement sous l’épée de Brynhilde, ne le priva pas pour autant d’une riposte imprévisible, sa masse arrachant le crâne de la combattante ! Le corps de cette dernière ploya puis s’affaissa sur un genou, la tête penchée comme désarticulée… cependant le chef de la meute à son tour eut les jambes flageolantes et du s’appuyer sur sa masse pour ne pas fléchir à son tour ! Dans l’horreur de cette nuit barbare, il lui sembla que la Déesse des morts, Hel , s’était là incarnée sous ses yeux !
Comme un cadavre en effet, la tête qu’il crut avoir décapitée se tourna d’un coup vers lui ! Il ne restait que la moitié du heaume la couvrant auparavant et le reste du visage, pourtant tuméfié et couvert de sang, se fendit d’un rictus épouvantable…
Mais déjà ce démon s’était relevé et vint embrocher son épaule de la longueur entière de son épée si froide et douloureuse ! Il tenta dans un geste ridicule de relever sa masse mais… mais cette fois il devint blême, livide, son dernier liquide vital semblant avoir été drainé par la démence. Son visage se creusa, les traits tels les crevasses flétries d’une fleur fanée par les ténèbres ! Alors Brynhilde enfonça jusqu’à la garde son épée semblant presque enlacer cet homme figé.
Le courage est préférable que les gémissements
A celui dont les pas le portent sur sa voie ;
Le jour menant à ma destinée a déjà été scellé
Et l’étendue de ma vie elle-aussi décrétée !
La Reine qu’était cette fantasque guerrière venait de murmurer à l’oreille de son ennemi cette bannière orale qui était là sa philosophie. Rien ne l’effrayait car elle était mue d’un tel esprit !
Elle aimait inspirer ainsi la terreur à ceux foulant la vie des siens. Toutefois elle laisserait vivant ce seigneur déchu pour que tous connaissent leur destinée si à l’avenir l’envie de violer son domaine serait dans leurs intentions…
On crut alors qu’elle l’embrassa presque prête à rire de la honte que serait désormais le sort de ce manant. Mais son propre rire se figea à son tour quand elle recroisa son regard. Il n’avait pas peur d’elle, autre chose de plus monstrueux l’hypnotisait !
Un éclair plus soutenu qu’un autre illumina alors ses pupilles cristallines et Brynhilde découvrit dans leur reflet ce qui le terrorisait… là, juste derrière elle. Tout prés, si près !
Elle sentit à son tour le souffle sur sa nuque… et le sien s’échapper avec !
Ô elle ne ressentit pas la lame vicieuse et éthérée de la Valkyrjas lui pénétrer les chairs, non. Mais avant même qu’elle ne s’écroule inanimée au sol, elle hurla dans un dernier râle la terrible douleur des serres de ce démon femelle lui extirpant son âme !
Arrachée de son corps avec une violence insoutenable elle ne fut plus qu’affres indicibles et avant de sombrer dans un gouffre infini, elle fut emportée par la sœur de la mort, elle, Brynhilde, que nul guerrier n’avait pu terrasser de son vivant…
Elle n’était plus…
3
Cette fois son hurlement, comme une renaissance, ne fut pas là un hymne à la vie mais un grondement guttural dont la haine et la colère seules en emportèrent l’écho !
Puis le silence de l’inconnu.
Et alors le sifflement du vent soulevant ses cheveux. Aussitôt une lumière brûlante. Ses yeux finissent par s’ouvrir sur un monde qu’elle n’a jamais encore vu. Une vaste plaine, des herbes hautes et à la couleur émeraude, en fait un ancien champ de bataille, reverdit depuis…
- Un champ au terreau de sang et une vallée des morts. Et bien soit ! Que je foule là le sol des tombés et que mes pas me portent jusqu’à leur maître !
Savait-elle au moins qu’elle était déjà morte ? Ressentait-elle que son corps n’avait pas la sensation du vivant ? Occultait-elle que sa poitrine ne se soulevait plus car elle ne respirait pas ?
Sans doute tout cela à la fois mais si Brynhilde avait su conserver un seul souvenir de sa vie passée à Midgard, ce fut celui de la fureur l’ayant toujours animée !
Elle n’eut à faire que quelques foulées pour apercevoir une forteresse aux parois abruptes dont le délinéament perçait les plus hauts nuages ! Pourvue d’innombrables portes et issues, il lui fut pourtant aisé de trouver le seul seuil alors ouvert de tous…
Comme à son habitude elle n’occupa pas son esprit à s’attarder sur les détails de cette Halle et marcha, fière et déterminée, au travers. Recouvrant la vue, alors aveuglée un instant par la pénombre dénotant de la forte intensité lumineuse du dehors, elle se retrouva dans une salle de garde apparemment, non meublée, aux dallages froids et grossiers. Derrière elle une herse tomba lourdement de tout son poids jusqu’au sol dans un bruit effrayant et métallique. Alors elle sentit qu’elle n’était pas seule…
Comme un réflexe, et tout en se retournant rapidement, elle projeta son poignard de combat… dont le pommeau termina sa course dans la main habile d’un homme élancé, aux chausses pointues, munis de gantelets de cuir et d’un sourire sardonique ! Il toisa la dague, sembla en apprécier la facture et l’équilibre, la fit tournoyer entre ses doigts gantés puis la lança vicieusement à son tour sur Brynhilde ! Une formidable étincelle déchira les ombres de cette petite salle de garde quand son épée vint heurter la lame du poignard finissant sa course sur le sol !
- Impressionnant jeune guerrier ! Voyons si tu mérite honneur, gloire et surtout ta place en cette demeure, là où seuls les Einherjars y trouvent une place…
Et le garde1 de rejeter sa cape au sol laissant apparaître un ceinturon garni de sept fourreaux de dagues, dont cinq était vide, partagées pour trois dans une main et deux dans une autre !
- Est-ce toi le responsable m’ayant envoyé ses truies et chiennes pour m’attirer en ce lieu ?
- Oh, réponse tu auras à ta question si tu passes le seuil dont j’ai la garde, messire…
- Hildr à la Broigne je suis et c’est là le dernier nom dont tu te souviendras !
Aussitôt elle s’employa à honorer sa promesse et traversa à la fois la distance le séparant du garde mais aussi la volée de poignards !
En écartant trois par le moulinet de son épée, elle se joua des deux autres par une vrille spectaculaire, anticipa le sixième par une glissade, et saisit le dernier, à peine extirpé, de sa main gauche alors que sa droite enfonça sa lame dans le ventre de son ennemi ! Une rapidité fulgurante qui terrassa l’homme tombant au sol à l’instant où ses dagues retombèrent, elles, en cliquetant sur les dalles !
Et elle était déjà prête, enjambant la dépouille de sa victime, à punir le coupable de l’infamie l’ayant conduit en son sinistre domaine…
- Tu mérites là ta place ! Entre et choisis un banc. Profites-en pour boire l’Hydromel de jouvence d’Heidrun et panser les blessures de ton visage par la nourriture régénérescente du porc sacré ! Les vierges, fléau de ta chute, seront bien plus avenantes là où tu te rends… mais gare :
Celui qui se tient sur un seuil inconnu
Doit être prudent avant de le franchir,
Jeter un œil tout autour
Car qui sait d’avance sur quels bancs
Sont assis les ennemis dans la Halle ?
Brynhilde, pétrifiée par la voix du garde, parvint malgré tout à se retourner vers ce dernier, remis sur ses pieds, récupérant déjà ses dagues pendant qu’il lui parlait.
Il croisa alors son regard éberlué, sourit, lui fit un bref signe de salutation respectueuse puis, portant sa main au front comme le ferait celui rendant grâce à une bonne leçon partagée, s’éloigna vers la herse qui remonta toute seule au moment où il la franchit…
… oui, pensa t-elle, il lui faudrait en effet être plus prudente là où elle allait s’engager !
4
Voilà déjà trois larges halles qu’elle venait de franchir d’un pas ferme.
Comme à son habitude les détails lui importaient peu. Bien sûr elle avait remarqué les longues fresques décrivant des scènes de combat mythique. Des guerriers à la même bannière s’y entretuaient sans pour autant qu’on y ressente de violence, de larmes ou de tristesse.
Plus loin on y voyait ceux là même ayant blessé leurs ennemis les soutenir par l’épaule pour les aider à reprendre le chemin vers…
… la forteresse où elle était elle-même en ce moment !
Cette fois elle s’y intéressa d’un peu plus prés.
Une fresque gigantesque y montrait une pièce non moins vaste où les guerriers retrouvaient toute leur vigueur faisant ripailles et bon usage d’une belle boisson dorée et éclatante. Des femmes voluptueuses les servaient et les pansaient, tous recouvrant forces, les morts y ressuscitant même !
Que des guerriers, des hommes, de la virilité… mais alors que faisait-elle en ce lieu ? Là destinait-on à devenir l’une de leurs servantes ?
Elle laissa là les fresques et arracha presque la tenture la séparant du dernier corridor, plongé dans les ténèbres, menant sans aucun doute à cette salle de festins à la sueur orgiastique !
Elle n’avait pas fait un pas que le couloir s’illumina comme si on avait tiré des rideaux épais et que les rais du Soleil les supplantèrent.
Une lumière aveuglante s’y engouffra donc mais plus encore y explosa en milliers de rayons reflétés à l’infini sur les parois couvertes de mosaïques de verres et de miroirs ! On aurait dit un chemin irréel menant à toutes les voies que le Destin offrait de par les mondes ! C’était en fait merveilleux et effrayant à la fois, comme si on pouvait à la fois toucher chaque fil de verre du Wyrd en entier mais qu’à tout moment on pouvait chuter dans le vide qu’ils entrecroisaient…
La tête de Brynhilde tourna tant qu’elle faillit s’évanouir.
Se reprenant, elle concentra sa vue sur un seul de ces miroirs, et alors…
… alors elle gronda !
Oui, elle gronda puis feula comme un fauve. Son visage ! Son visage était celui d’une morte et elle crut un instant faire face à la Déesse des morts, Hel en personne, cette créature mi-humaine, mi-démon ! Mais non, c’était bien elle.
La moitié de son visage était encore recouvert d’une partie de son heaume posé sur sa tête d’une façon grotesque, enfonçait qu’il était ! L’autre moitié quant à elle n’était qu’une plaie sanguinolente et lacérée !
Alors la haine reprit le dessus sur la prudence.
Elle serra la garde de son épée jusqu’à sans meurtrir les doigts puis se fraya un chemin dans le corridor mirifique, brisant tout les miroirs lui renvoyant son apparence terrifiante. Le dernier et large panneau de cristal implosa alors au moment où elle le traversa sans se soucier des morceaux lui coupant les chairs. Elle n’était pas à la Halle des valeureux mais plutôt à celui des damnés pensa t-elle…
… et là, face à un nombre incalculable d’Einherjars elle pointa son épée tout à l’autre bout de ce réfectoire incroyable en direction de celui trônant au-dessus de tous !
- Tu n’aurais pas du envoyer tes catins me chercher ! Toi qui te caches derrière tes maîtresses, tu ne pourras pas fuir la plus enfiévrée de toute…
5
Elle n’aurait jamais pu savoir que les bancs de cette Halle étaient destinés à être occupés par le nombre mythique de 614 400 Einherjars2 !
Mais pourtant, et même si cette salle de repos n’avait pas encore accueilli tout les valeureux guerriers de la prophétie, elle n’en trouva pas un pour la freiner ! Pour aussi extraordinaire qu’il fut aucun n’eut le pouvoir de l’arrêter ni de dresser une seule épée à son encontre ! Même les Valkyries, désarmées en ces lieux, en furent décontenancées…
Alors le chef de guerre, l’homme du trône, attrapa sa lance frémissante, luisante d’or et de métal, et la projeta avec une vélocité terrible. Elle fendit les airs, les Runes gravées sur sa hampe semblant en murmurer leurs puissances dans le vent provoqué par sa course !
Pourtant plus inattendue encore pour tous fut quand l’arme d’hast perdit sa vitesse brutalement et retomba au sol dans un bruit sourd ! Seule une sorcellerie divine avait pu ainsi annihiler la colère du Seigneur des Einherjars !
- Freyja ! As-tu perdu la tête pour violer mon sanctuaire !
La voix gutturale d’Odin claqua tel un hurlement à l’encontre de la mirifique Asyne qui venait d’apparaître tel un rai de soleil soudain fendant les ombres de la Halle sombre. Les Einherjars s’agenouillèrent alors tous à sa vue comme un seul homme, la beauté des femmes les servants s’évanouissant devant la sienne !
- Aucun de tes sujets virils, ni même toi, n’ont droit de mort sur une Vierge, qui plus est une guerrière…
Devant l’effarement du Dieu borgne, le visage livide et ahuri, dénota celui radieux de l’éblouissante Déesse ôtant alors le heaume de Brynhilde, elle-aussi tétanisée. Elle attrapa ensuite un broc du lait d’Heidrun et la fit boire comme si elle était une enfant.
Brynhilde se sentit d’ailleurs comme une petite fille obéissant à une mère chaleureuse, un bébé même allaitant presque ainsi la mamelle charnue et généreuse de sa génitrice ! Au contact de l’incarnation même de la féminité qu’était Freyja, elle reçu la sève divine comme une renaissance de son âme et de ses chairs qui reprirent un tain rose, la vie se répandant de nouveau dans ses veines mortes…
- Quelle infamie ! Comment avez-vous pu vous tromper ainsi ! N’est-ce pas là grotesque et ridicule d’avoir pris pour guerrier cette femelle !
La Valhalle sembla trembler sur ses fondations, la colère d’Odin étant sans mesure ! Humilié par Freyja, il l’était encore plus par la méprise faite le décrédibilisant quant à son pouvoir hégémonique et jamais jusqu’ici discuté. Il hurla qu’on lui apporte la Valkyrie coupable de cette forfaiture, car chèrement il lui ferait payer ce blasphème.
Pourtant, nouvelle déconvenue, ce ne fut autre que la jeune, quoique inquiétante et redoutée, Skuld, une Norne ! Accompagnant parfois les Valkyrjas dans leur chasse, elle aimait choisir ses favoris elle-même… alors pourquoi cette fois une favorite ?
Même Odin se rabroua, les Dieux mêmes craignant les Nornes !
Et Skuld ne sembla pour sa part ne rien vouloir apporter comme justification à son choix. Oh elle argua bien qu’aucun homme n’était fichu de vaincre Brynhilde de son vivant et d’ailleurs pas plus qu’un seul Einherjar n’y parviendrait jamais non plus ! Elle se moqua alors de tous puis repartie en riant !
- Nous devons tenir conseil au plus vite, je…
- Ne te donne pas ce mal ! Coupa court Freyja aux plaintes du Dieu borgne.
- Les serments sont clairs Odin ! J’ai le droit à la moitié de ceux ayant été choisi sur les champs de bataille. Le dilemme est désormais le tiens car je prends la mienne en cette femme… mais pour ne pas déchoir ton statut, ma future protégée ira te chercher la part dont tu peux légitimement réclamer le due. Une fois fait, les parjures seront levés de part et d’autre…
Brynhilde, encore secouée par ses mésaventures, se laissa convaincre par l’Asyne à qui elle fit aussitôt allégeance, toisant par défi celui qui était cause de ses tourments. Mais l’œil du borgne lui rendant son effronterie, brilla toutefois d’un éclat plus mauvais encore…
6
Etait-ce donc cela le sort réservé aux trépassés ?
Qu’avait à rendre le séjour des héros morts à celui des maudits de Helheim ? La chair comptait donc si peu pour l’âme et son repos. N’était-elle pas tout bonnement entrain de rêver et qu’alors s’était immiscé en ce songe les démoniaques Valkyrjas et le non moins affreux Odin ?
Les questions tambourinaient les tempes de Brynhilde, bien plus cruellement encore que le grondement des cieux dont les vents furieux la portait au travers. D’ailleurs elle ne les ressentait même pas, toute émotion autre que la colère semblait pour toujours lui être interdit !
Réalité ou non, il lui faudrait pour se réveiller de ce cauchemar, quel qu’il soit, être l’œuvre du Destin et accomplir sa tâche. Une œuvre mauvaise dont elle avait été elle-même la victime…
Elle qu’aucun homme n’avait pu terrassé de son vivant. Alors pourquoi un Dieu pourrait davantage y parvenir !
Le combat sur terre, bien plus bas, était des plus féroces, et des plus inégales.
Les hommes du preux et vaillant guerrier Agnar luttaient avec pour arme le désespoir et pour bouclier leur vie ! Ils étaient écrasés par les combattants du vieux et maléfique Hjalmgunnar qui pourtant les mener en première ligne. Lui-même tuait par poignées les plus jeunes et forts de ses opposants, mue par une puissance qui ne pouvait être naturelle.
Et pour cause.
Le vil avait conclu un pacte avec le Dieu borgne pour qu’il lui accorde la victoire sur le royaume dont il avait décidé l’annexion, injuste au demeurant ! Le Maître de guerre lui avait promis qu’il remporterait un succès foudroyant et que le seigneur Agnar tomberait sans résistance… il enverrait d’ailleurs à cet effet une de ses Valkyries, il l’avait promis !
Alors au milieu du fracas des épées, des cris et des luttes, Hjalmgunnar gagna la position de son ennemi. Il le toisa rudement puis éclata d’un rire sans joie. Laissant le naïf Agnar venir à lui il remis même son épée dans son fourreau, levant les yeux vers les nuages, la foudre écartant alors brutalement les ténèbres pour venir jusqu’à eux !
Il discerna alors la terrible guerrière envoyée par Odin.
Elle était d’une beauté sauvage, écumante de pluie, sa broigne éclatant d’une aura puissante. Armée d’une lourde et effrayante lance on sentait sa faim d’en nourrir par le sang sa hampe ! Les combattants des deux camps semblaient eux s’être pétrifiés de par son apparition. Un mélange de crainte et d’espoir d’être ou non choisis les hypnotisèrent tous à ce moment. Les centaines de yeux suivirent alors le bras de cette démone s’apprêtant à libérer la lance meurtrière…
L’impensable se lis pourtant aussitôt dans leurs yeux et leurs visages se portèrent pâles quand l’arme vengeresse transperça le corps de Hjalmgunnar ! Un formidable coup de tonnerre sonna alors le glas de la défaite pour son armée qui commença à battre en retraite, complètement déroutée.
La guerrière, elle, alla récupérer sa lance figée dans les entrailles du maudit collaborateur d’Odin.
Elle frôla sans le voir Agnar qui sentit son cœur comme s’arracher sous la peur mais aussi par le respect qu’il eut pour cette femme au statut de Reine. Ricanant, celle-ci, dans un bruit de succion, retira lentement son arme, hurlant alors au visage de sa victime déjà agonisante.
- Va donc toi-même trouver le chemin du maudit palais d’Odin ! Et dis lui bien que Hildr à la Broigne n’a jamais plié face à un homme et qu’elle ne rompra jamais, pas même devant un Dieu !
Faisant demi-tour sous le regard effaré de Agnar elle le domina alors d’une bonne tête.
Tétanisé il ne su vraiment comment réagir ou quoi dire.
Mais avant qu’il se décide, elle empoigna les rênes de son cheval resté à ses côtés. Elle grimpa alors sur sa croupe, puis sans regarder le seigneur lui adressa une recommandation.
- Mérite à l’avenir la vie dont je ai épargné le funeste sort alors décidé en ce jour ! Fais des femmes les égales de tes plus émérites guerriers et prie plus volontiers Freyja qu’un autre Dieu… et merci pour ton cheval !
Alors dans un cri farouche, l’incroyable Brynhilde disparu à pleine cavalcade dans la nuit…
7
Pourtant peu de temps après ces évènements, alors qu’elle régnait de nouveau sur son Clan et sur sa forteresse préservée de l’influence des Dieux, elle se risqua à gagner ses jardins.
Oui, même la plus féroce des guerrières restait une femme, et l’une des plus belles.
A son image, elle aimait les roses et en cueillit quelques unes.
Regagnant ses appartements, elle trouva alors un vase pour les fleurs mais l’une d’entre-elle tomba alors par inadvertance au sol. La ramassant elle écarquilla les yeux d’étonnement quand celle-ci se fana de couleurs violacées et pourrissantes d’un seul coup ! Elle poussa aussitôt un cri étouffé car elle venait de malencontreusement se piquer le doigt avec l’une des épines de cette rose maudite…
Et maudite elle le fut à son tour, s’écroulant dans un sommeil tout aussi sombre que cette fleur putride car fait pour durer une éternité !
Odin, fomenteur de cette sorcellerie démoniaque, fit chasser alors les gardes de Brynhilde puis enflamma l’enceinte de la forteresse qui interdirait là quiconque de pouvoir en franchir l’intense brasier. Et ce feu ne cesserait jamais…
Le borgne avait eu sa vengeance, le serment de cette effrontée n’ayant pas été respecté !
Ainsi donc Brynhilde s’endormit pour toujours, elle que nul n’avait pu terrassé.
Pourtant, oui pourtant, après avoir été maudite par tant de démons, un ange vint se pencher sur elle.
Même s’il ne pouvait la sauver directement, il eut pour droit d’honorer de sa bienveillance celle le louant. Elle lança donc sa bénédiction sur cette belle endormie. Car cet ange était une femme.
Oui Freyja, Déesse de l’amour, promis à sa protégée qu’un seul homme pourrait la délivrer de son sommeil, un homme capable de la désirer tant qu’il vaincrait les flammes et l’éveillerait d’un tendre et amoureux baiser…
FIN





