La Proie et le Prédateur
En ces premiers jours printaniers, l’air était encore vif mais l’éclatant Soleil de retour d’un long voyage hivernal redonnait couleur et vie à la nature.
Les arbres bourgeonnaient timidement mais cela suffisait aux insectes pour s’activer déjà dans les brumes s’attardant encore aux abords des rives de la rivière les bordant. L’endroit était enchanteur, paisible, doux et préservé.
Quelques libellules patrouillaient au-dessus de l’eau, épiant quelques proies étourdies par la torpeur des lieux. L’une d’elle survola un rocher en surplomb couvert de mousses et d’un étonnant enchevêtrement de branches et de feuilles, le tout formant un tas assez incongru et peu naturel !
Elle se posa sur l’une de ses branches, curieusement droite, lisse même. L’explorant, elle alla à son extrémité et du être surprise par le contact glacé de la pointe de métal la terminant à sa pointe !
Effrayée par un imperceptible mouvement qu’elle seule ressentie, elle piqua rapidement jusqu’à la rivière sans apercevoir l’ombre d’une truite aux aguets. L’insecte s’étant posé sur une plante, il ne pouvait être conscient qu’il était devenu une proie facile. Mais le prédateur ne fut pas celui attendu !
A vingt pas de là, du haut du rocher, la libellule avait un allié…
En effet le tas de branches sembla s’animer quelque peu, le son diffus d’une corde très dur et sèche se tendant jusqu’à rompre presque. Soudain un vrombissement puissant claqua accompagnant une flèche d’une vélocité foudroyante !
La truite fut transpercée de part en part, un seul battement de cœur l’ayant séparé de l’espoir qu’elle avale sa proie de la désespérance mortelle infligée par son prédateur !
Et quel prédateur.. combien de temps était-il resté là, immobile, sous ce camouflage de mousses et de branches ? Longtemps s’il en jugeait par ses membres engourdis et endoloris par le froid, la faim et la fatigue.
Mais quel coup de maître !
Parvenir à une telle distance à figer une flèche dans le corps glissant d’un poisson à l’apparence déformée par les reflets du courant du ruisseau relevait de l’exploit. Mais l’archer ayant là relevé cette prouesse en exécuterait bien d’autres plus dangereuses encore pour ses proies choisies…
1
… et pour lui !
Pourquoi s’était-il si longuement remémoré ce souvenir d’enfance ? Certainement le temps qu’il venait de passer à guetter sa prochaine proie fut là aussi long qu’au haut de son rocher…
Mais cette fois il n’aurait même pas la difficulté qu’offrait la surface changeante de l’eau ! Non, juste une étroite fenêtre de tir, plus une meurtrière qu’une fenêtre ironisa t-il non sans une cruauté qui le surpris. Il ne se connaissait pas ce cynisme.
Il devait se hâter.
Il s’assura de l’assise de sa flèche, un long dard à l’écorce creusé en spirale, des entrelacs ingénieux pour que le trait tournoie plus vite sur son axe et que le vent le porte plus loin. L’empennage de la flèche était à feuilles, quatre lames de métal en lieu de plumes. Cela alourdissait l’ensemble mais assurait une course rectiligne, parfaite même si la corde de lancer était elle-même équilibrée et employée d’un geste non moins parfait.
Il fixa son regard sur la pointe d’acier à l’embout du dard. On aurait dit qu’il psalmodiait une incantation tant il en fit un prolongement de sa pensée toute concentrée à sa mission. Il frissonna en remarquant la pâte sombre en couvrant le métal…
Décidément il n’aimait pas user de poison ! D’ailleurs il n’aimait pas plus user de flèche pour tuer des ombres qu’il se refusait à discerner. Et que pouvaient faire ces ombres, elles qui ne pouvaient le sentir et comprendre d’où venait la frappe mortelle !
La fumée…
Une décade passée dans le froid, l’humidité, la crainte d’être découvert… mais il avait trouvé la faille et identifié sa cible !
Il ne s’était jamais autant infiltré à l’intérieur du territoire ennemi. Il avait choisi l’arbre le plus avancé sur la rive du fleuve, deux branches en surplombant les eaux lui ayant offert un perchoir idéal, tant au camouflage offert par les feuilles que par le confort de s’y reposer.
La fumée se faisait plus épaisse…
Il n’était pas Roi, pas Seigneur, pas Chef, et pourtant il inspirait plus que le respect, la crainte !
Toutefois si ses ennemis le redoutaient, les siens s’ils le glorifiaient pour ses exploits ne lui attachaient pas de compagnie, tous l’évitant comme s’il portait malheur ! Sans doute y trouvait-il là assez de colère pour qu’il en haïsse davantage ses proies !
Il n’était pourtant qu’un résistant, sacrifié pour la cause des siens.
Les légions menaçant son peuple priaient pour ne pas tomber dans les embuscades de ses Frères Berserkers. Les soldats tremblaient quand l’assaut était donné contre ses Frères guerriers ne reculant jamais, heureux même de tomber sous les glaives pour plaire à leurs Dieux ! Mais les combattants Romains trouvaient curieusement en lui une sorte de justice !
Oui, car il insufflait la terreur à leurs généraux et officiers tombant sous ses flèches ! Et nombreuses avaient déjà atteint leur cible jusqu’à en dérouter le moral entier de l’armée conquérante…
La fumée s’arrêta…
Il banda la corde de son arc long, ajusta sa visée, pris une longue respiration puis bloqua tout ses muscles. Un, deux, trois, quatre, les tapotements, cinq !
Il dégagea ses deux doigts de la corde tendue, sentit la flèche glisser le long de sa joue puis l’accompagna d’une pensée, son être même semblant en suivre la course invisible… oui, même lui ne put qu’en suggérer le trajet en direction d’une cible qu’il ne voyait pas !
Fuir maintenant au plus vite ! Il attrapa la corde qu’il avait nouée autour de la branche, s’y laissa glisser comme un serpent caché par les ténèbres de la nuit puis pénétra doucement, sans un bruit, dans les eaux froides du fleuve. Il lâcha le chanvre et se laissa emporter par le courant sans qu’aucun des gardes Romains ne l’aperçoive. Il ne s’était même pas assuré du sort de sa cible…
… le maître d’œuvre était satisfait de l’avancée des travaux.
L’étrave du pont était solide et il suffirait d’en prolonger l’avancée de quelques poutres pour que toutes les légions de Germanicus1 parviennent en terres de conquête, et ceci grâce à lui ! Ce travail lui ouvrirait les portes de Rome pour qu’il y bâtisse et fasse montre de tout son talent.
Alors comme tous les soirs il bourra sa longue pipe de nacre, beau et astucieux instrument de plaisir ramené d’un voyage à Byzance, pour aller prendre l’air et rêver de sa Fortune à venir. Il aurait du se méfier pourtant de mander cette Fortune si prés d’un pays où tous reconnaissait pour seul maître le Destin…
Il connaissait les dangers de cette lime et se gardait bien d’y flâner le long de sa rive. Mais les palissades de protection du pont étaient sûres et des patrouilles de garde en assuraient les alentours de l’autre côté du fleuve.
Il pouvait ainsi se risquer, une fois sa bouffarde éteinte, à se pencher par l’une des meurtrières, à la fois pour par quelques tapotements en vider les cendres mais aussi pour jeter un œil à sa construction. Un orgueil dangereux, peut-être aussi un souci de perfection, mais dans les deux cas une grave erreur ! Entendis t-il un vrombissement ? Eus t-il le temps de lever la tête par instinct ? Compris t-il qu’il ne reverrait jamais Rome et que son nom ne serait pas inscrit dans les annales d’un scribe ?
Ceux le découvrant ne pourraient jamais répondre à cela.
Toutefois, une fois la flèche retirée de la dépouille du maître d’œuvre, tous reconnurent la gravure inscrite sur la pointe mortelle et meurtrière…
Oui, doucement, ce que redoutaient pour le pire chacun des soldats Romains, se dévoila en lettres dégouttant de sang le nom attendu et craint : Ull !
Ull, un nom qui allait parvenir jusqu’à Rome même sous celui de l’Archer des Ombres !
2
L’archer des Ombres…
Il se gratta une énième fois la barbe couvrant son menton comme s’il tentait de trouver un sens à ce surnom dont l’évocation ébranlait les jeunes recrues envoyées au front des limes Rhénanes2… et, même s’ils ne l’avouaient pas, inquiétaient tout autant leurs commandants ! Un cahot plus fort qu’un autre ébranla cette fois le chariot de voyage qui l’emmenait déjà depuis bien des jours.
La légion l’accompagnant avait quitté les voies pavées depuis l’aurore et cela devenait une épreuve de parcourir les dernières sentes le séparant de lui.
Lui, oui, l’Ombre et le domaine où il régnait certes mais où bientôt il en partagerait le territoire de chasse ! Mais il était temps qu’il fasse halte avant d’y parvenir pour assembler l’arme lui permettant de mettre fin au danger de celui y rôdant pour l’instant en maître !
A cette époque reculée il n’existait pas une telle arme même dans l’armée la plus puissante du monde !
En fait seules quelques pinasses étaient équipées de Gastrophètes3 et encore leurs usages en étaient des plus limités et périlleux. Pourtant quelques Cranequiniers4, maîtres d’armes et voyageurs revenant de la frontière la plus lointaine que connu Alexandre le Grand5 s'allièrent pour créer celle qu’il tenait dans les mains…
Il fallait une force colossale pour d’abord la porter puis pour la charger du lourd carreau meurtrier qu’elle pouvait projeter à plusieurs portées de lances ! Mais il était assez fort, dépassant de plus d’une tête les plus grands des légionnaires l’entourant et qui regardaient cette arme d’un œil intrigué. Deux carquois de longue taille étaient attachés le long de ses jambes puissantes, ce poids mort ne semblant même pas ralentir sa marche. D’ailleurs il en retira un carreau et le plaça sur la rampe faite à cet usage. Ensuite il s’employa à actionner un curieux enchevêtrement de courroies de cuir à l’aide de deux manivelles amovibles de part et d’autre de cet arc qui n’en était pas vraiment un.
Enfin un cliquetis retentit, devant avertir ainsi que le projectile était prêt à être délivré !
Un archer légionnaire plus aventureux que les autres vint alors bravache, railler le maître d’arme.
- Belle invention, oui vraiment cet arc à courroies est impressionnant… seul problème est le temps pour le charger. Pour ma part mon carquois s’est vidé pendant cette manœuvre !
L’archer fit un mouvement de menton en direction d’un tonneau laissé à une quarantaine de pas, celui-ci étant défectueux et vidé de son contenu. Criblé de plus d’une douzaine de flèches, les légionnaires rirent graveleusement, satisfaits de la démonstration de leur camarade.
Le grand homme à la barbe drue et très sombre n’avait pas esquissé le moindre mouvement.
Il était appuyé sur son arme dépassant sa hanche, deux pics de fer de part et d’autre de la pointe d’acier du carreau s’enfonçant dans la terre sous ce poids. Il revêtit alors des gants de cuir et surtout un heaume moulé d’une pièce si ce n’est une partie amovible sur le front qu’il rabattit sur son œil gauche, l’oblitérant alors !
- J’ai trois révélations à te faire mon ami…
Et nul ne trouva dans le terme ami une quelconque chaleur fraternelle tant la voix profonde et froide du raillé n’y prêtait guère à propos.
- La première est que la proie que je chasse ne peut-être ratée du premier trait car elle ne vous en offrira pas pour sa part la chance d’en tirer un second !
Et je ne la raterais pas, pensa l’être sinistre et sûr de lui.
- La seconde est qu’il faut pouvoir la frapper de bien plus loin que ce dont ton bras ne pourra jamais tendre ta corde d’arc car elle s’aide des hauteurs et des vents pour les projeter encore plus loin tout en restant ainsi sauve de sa cible !
Et il aurait déjà ainsi l’effet de surprise sur cette proie n’ayant jamais eu à faire à un tel ennemi, pensa t-il de nouveau.
Son œil découvert se plissa alors comme s’il s’amusait à cette idée.
Il était déjà emporté dans la confrontation imaginaire à venir quand il sentit que l’emprise qu’il avait sur son auditoire commençait à faiblir, peu convaincu de ses propos. Alors que l’archer s’impatientait et riait encore, quoique ses rires fussent moins appuyés, il durcit son regard et arracha cette fois l’effarement aux légionnaires.
D’un geste puissant il souleva son imposante arme de jet, la poussière terreuse accompagnant dans une fantastique gerbe ce mouvement féroce. L’engin fut porté à la verticale, une partie appuyée sur son épaule et l’autre soutenue par son second bras.
Il actionna alors le mécanisme !
Le carreau partit si violemment qu’il écarta la poussière encore virevoltante dans les airs, le claquement sourd en émanant sonnant les spectateurs ébahis, aucun n’ayant eu le temps de suivre des yeux la course fantastique du projectile. Mais plus effrayant encore fut l’éclatement du tonneau, ses lattes de bois explosant comme sous l’effet d’une masse tout en se dispersant à la volée !
- Ah… la troisième est que tu peux appeler cette arme une Arbalète et qu’il te serait vain d’en suivre l’ombre de son trait s’il était à tes trousses !
Et il partit dans un rire cinglant et sans joie, ne pouvant s’empêcher toutefois de penser à l’autre Ombre pour qui il n’avait plus qu’obsession, lui, à poursuivre…
3
La fête avait été belle en ce jour de festin…
Pourtant les vents froids s’étant installés dans la région avaient figés les visages dans la souffrance et la tristesse qu’à jamais ils ne partent. Et les chasseurs fatigués n’avaient plus de gibiers, pas mêmes de quoi se nourrir eux-mêmes… comment sauver alors leur famille ?
Les mouflons étaient leurs derniers espoirs.
Mais comment les attraper, eux qui étaient si hauts dans les montagnes ? Comment les approcher alors que la neige vous emprisonnez et vous ralentissez ? Comment les surprendre eux qui étaient toujours en mouvement sur les rochers les plus escarpés ?
Même un archer n’aurait pu ajuster son tir s’il était resté là à guetter sous la neige pendant une journée entière !
Mais Ull n’était pas un archer ordinaire…
Non pas qu’il aimait le froid, mais d’une stature athlétique, le cheveu épais et blond, les yeux d’aciers et un sourire jamais désarmé, il était un élément de son environnement. Il n’avait pas à s’adapter aux conditions car il en faisait partie !
Il avait pourtant repensé à la truite, première proie de son riche palmarès. Il avait su qu’elle s’arrêterait… cette fois la cible était mouvante et très fugace. Il se remémora les conseils de ses mentors d’archerie : "Si ta cible est mouvante, déplace toi avec et sa vélocité n’aura plus de raison !"
La cible bougeait !
Ull, outre ses talents d’archerie, excellait dans un autre art original et encore peu connu, le ski !
A cette pensée, il en eut une autre, revoyant la course folle sur les vallons enneigés de celle qui l’avait tant inspiré pour évoluer sur de telles planches glissantes… elle était si sauvage, grande et belle, fière et racée.
Il se lança pour ce qui allait être son second exploit !
Déjà glissant à belle vitesse, il aperçut le mouflon sur la crête montagneuse à sa gauche. L’animal s’affola, perturbé par cette créature à l’odeur humaine mais au déplacement d’un aigle rasant le sol. Il bondit entre les rochers, dévala la pente glissante, cherchant un moyen de distancer son pisteur. Pourtant c’est en prenant une telle vitesse qu’il se condamna, Ull parvenant à sa hauteur, glissant des plus habilement sur ses planches…
Tchum ! Chlak !
Le mouflon chuta lourdement, dévala sur lui-même, créa presque un début d’avalanche puis stoppa là sa folle descente…
On l’avait tant fêté à son retour !
Cette prise incroyable redonna plus que des forces, l’espoir à tous. Ce bon présage assurerait de meilleures chasses et du retour d’une saison plus clémente, tous en étaient sûrs. Avec un tel archer auprès d’eux, tout désormais serait plus facile.
Ainsi donc on fêta longuement le héros.
Mais lui, même s’il souriait bienveillamment à tous, il n’eut d’yeux une bonne partie de la nuit que pour ceux à la féminité si exacerbée d’une plus incroyable chasseuse encore que lui ! Ses cheveux tressés dansaient autour du feu et elle semblait l’envoûter au travers des flammes la voilant par intermittence.
Tout le clan les savaient en chasse l’un de l’autre… et tous rirent alors, et tous retrouvèrent une espérance indéfectible, comprenant qu’un couple de Dieux s’étaient invités à leur table !
On lui avait adressé semblable banquet à son retour, trempé qu’il était jusqu’aux os et frigorifiés, de l’exploit nocturne dont tous avaient eu vent.
Comment avait-il pu atteindre sa proie à une telle distance, en de telles ombres et avec un temps de tir aussi étroit que la lucarne où elle s’était hasardée ! Plus ses exploits étaient célèbres, plus on les fêtait et moins on l’approchait ou le célébrait lui… oui, on le craignait, on craignit ses flèches marquées de son nom sur leur pointe meurtrière !
Pourtant il y eut une femme, assez intrépide elle-même, pour faire peu de cas des frayeurs superstitieuses…
- Skadi !
Ull cru un instant qu’il s’était de nouveau plongé dans les souvenirs d’antan. Mais non, c’était bien elle, grande et élancée, venue des pays glacés du Nordri à sa rencontre ! Et l’archer fit là bien des jaloux tant la présence de cette femme fit de lui un Seigneur, elle dont bien des hommes considéraient déjà comme une Asyne…
- Demain nous partirons chasser tous les deux ! Murmura t-elle, les yeux brillants.
Et comme Ull l’avait incarnée dans ses pensées au travers des flammes et les braises s’éteignant en cendres autour d’elle, voilà qu’une nuée de flocons scintillants l’auréolèrent une nouvelle fois…
Oui, demain la chasse serait exaltante !
4
La neige avait profité de la nuit pour déposer son voile épais et immaculé sur le monde, sans un bruit, sans signes avant-coureurs, sans hérauts, glas ou autres trouvères.
Elle était là simplement, rendant fous quelques jeunes faons ne l’ayant jamais vu, trahissant le passage d’autres êtres s’y aventurant et faisant prendre d’étranges formes aux arbres et rochers. La vaste lande courant de la Forêt de Myrkvid, parfois nommée également Forêt Noire bien qu’à cet instant cela fut des plus paradoxales recouverte qu’elle était de ce manteau neigeux, jusqu’au Danube plus bas était plus déserte encore depuis les intempéries…
Pourtant tout n’était pas figé.
Deux personnages insouciants n’avaient cure de ne point déranger le silence des lieux. Ils brisaient les tabous de la prudence, courant dans la poudreuse, soulevant de véritables nuages d’embruns neigeux derrière eux. Ils courraient à en perdre haleine, riaient si fort qu’on aurait dit qu’ils défiaient la sérénité des Dieux de la nature eux-mêmes !
Elle, blonde et élancée, était couverte de belles fourrures tachetées d’une robe brune et rousse. Ses yeux aussi translucides que la glace autour d’elle brûlaient pourtant de milles feux. Celui qui semblait la traquer, vif et athlétique, lui lançait des gerbes de neige comme autant de filets éthérés comme s’il cherchait à la piéger.
Ce couple incarnant le charme et l’attirance semblait s’être presque égaré depuis les cieux ayant comme confondu les nuages célestes d’où il provenait avec le sol enneigé de la terre !
Mais tels des Alfes oubliant le monde dangereux qu’était celui des Hommes, ils ne s’aperçurent que trop tard que leur course effrénée et libre les avait portés en une large combe menant jusqu’à la frontière menaçante des confins de leur royaume…
Et le monde ténébreux de la réalité percuta leur rêve en un trait déchirant qui siffla au travers des airs avant de répandre le sang de l’un d’eux en une atroce gerbe souillant la neige immaculée !
5
Ull était devenu une statue de gel, le visage comme tétanisé par une douleur sourde.
Il était pétrifié par la vision de son étoile polaire, la troublante Skadi, elle-aussi statufiée contre la paroi d’un rocher. L’éclat blanc de son sourire n’était plus que rictus douloureux et sa peau satinée, laiteuse même, n’avait plus que la pâleur d’une morte !
Comment avait-il pu être si idiot !
Le sentiment de bonheur était idiot, il faisait se bercer de l’illusion de la douceur alors que la souffrance n’en est jamais loin et d’autant plus cruelle quand elle en prive la jouissance. Lui qui avait passé son existence à traquer, à ne jamais se déplacer sans sûreté, à chasser ses proies et à toujours faire de ses faiblesses d’habiles ruses, voilà qu’il avait oublié tous ses préceptes. Et un prédateur des plus féroces venait de mordre.
Pourtant, étrangement, il compris aussitôt qu’il n’avait pas frappé par hasard… Il avait besoin d’un appât pour piéger sa cible. Et frapper la femme c’était à coup sûr garder l’homme à ses côtés. S’il ressentit son flux vital revigorer son cœur, comme une respiration retenue libérée, il comprit également qu’il allait vivre là son combat le plus ultime !
Elle ouvrit les yeux…
- Skadi ! Surtout ne bouge pas, respire doucement… dis-moi que tu vis !
La belle venue du Nord déplaça doucement ses pupilles à l’endroit de sa blessure, moins inquiétante qu’elle n’y paraissait, le trait de fer s’étant lové au-dessus de son épaule, ne tranchant que les premières chairs, l’épais manteau de fourrure ayant évité le pire. Pourtant elle restait fragile et livrée au monstre capable de s’attaquer à une telle Déesse.
Oui, il était là, prêt à frapper de nouveau.
Et Ull, adossé à un rocher en vis à vis de Skadi ne pouvait pas bouger sans risquer sa vie tout en tremblant de voir à tout moment celle de sa Sœur la perdre !
De nouveau sa respiration s’était bloquée.
Le temps qu’il la relâche et cela lui paru une éternité. Il ne pouvait détacher son regard de celui de Skadi. Pourtant il lui fallait réfléchir au plus vite, chaque battement de cœur écoulé dans l’indécision précipitant le sort de sa compagne de glace.
Sortir pour tenter de la libérer ? C’était risquer l’une de leur vie, si ce n’était les deux !
La raison la plus cruelle poussait à l’abandonner pour se consacrer à leur seul prédateur ? Une bête l’aurait fait sans doute, un homme non… encore moins au prix de la vie d’une femme !
Mais ce dilemme monstrueux allait être lui-aussi précipité d’un instant à l’autre, il le savait. Il vit pourtant les lèvres de nacre de Skadi presque former un sourire et l’éclat de ses yeux trahirent bien plus encore…
Elle n’était pas venue en ces terres reculées par hasard ! Elle savait Ull menacé ! Comment l’avait-elle su, il l’ignorait. Mais cette course effrénée en ce lieu précis, cette combe dont on leur avait confié la tâche de l’explorer en éclaireur n’était pas une coïncidence…
Il forma sans s’en rendre compte un pourquoi avec ses propres lèvres, Skadi lui murmurant alors.
- Il t’aurait tué si je ne l’avais pas fait venir à toi, c’est une des règles de l’archerie…
Ull ferma les yeux, les rides de son front se creusant, trahissant là son désespoir.
Aussitôt une kyrielle d’images lui revint en mémoire et défilèrent rapidement. Il se souvint de sa longue attente du haut de son rocher à guetter la truite.
Première règle : la Patiente.
La vitesse des skis et de la descente fut ensuite un souvenir grisant. Il sentait encore les sensations de puissance, le sentiment de dominer les vents… et la satisfaction d’avoir rattraper sa proie, cet agile mouflon qui permit grand festin à son clan affamé par un hiver trop rude.
Seconde règle : la Ruse.
Enfin son esprit emporté ne pu s’empêcher de s’attarder sur l’exploit nocturne des jours précédents. Il avait fait œuvre de patiente, de ruse mais surtout avait attendu que sa cible se montre à lui. C’était là la troisième règle.
Troisième règle : l’Appât. (Qu’il soit d’habitude, de désir ou de vice)
Mais ces trois règles étaient pour l’instant bafouées, ou plutôt elles venaient d’être employées à merveille par l’archer aux traits de fer les épiant de sa cache.
- Tchum ! Chlak ! Ull !
Il n’osa plus ouvrir les yeux. Il avait entendu la course de la flèche, l’impact et le cri de Skadi.
Il du pourtant se résoudre à lever les paupières…
6
Le trait de fer s’était enfoncé de moitié !
La pierre du rocher s’était aussitôt lézardé sous le choc… mais elle était indemne ! Skadi avait laissé échappé un cri de surprise, non de douleur ! Le carreau s’était lové au-dessus de son épaule à un doigt de son cou gracile, déchirant toutefois les lacets de sa cape qui glissa de son dos.
Une larme s’échappa le long de sa joue, celle-ci freinant sa course à mesure que le givre la recouvrait déjà, l’éclat du soleil s’y reflétant même un instant…
Le cœur de Ull s’emballa alors très vite au même rythme que la pauvre Skadi, sa poitrine se soulevant à la même cadence infernale. Mais entre la courbure de ses seins se soulevait également le large médaillon qu’elle portait. Poli de la plus belle des patines, ce large disque d’étain et d’argent pur reflétait bien plus lui que le soleil !
Et Ull retrouva l’instinct du chasseur.
Il comptait, même s’il ne savait plus s’il énumérait chacun de ses battements de cœur ou ceux du temps s’écoulant. Il comptait et il observait. Il avait fait de ce décompte sa principale cause, toute sa concentration lui étant acquise. Pourtant un flot de pensées l’assaillait tel un ressac incessant.
Tout à la fois il pensait à la souffrance de Skadi, ses mains comme mues de volonté venaient cependant de retirer une flèche de son carquois pour la placer sur son arc, ses yeux eux calculaient l’inclinaison des traits de fer pour connaître leur provenance et enfin ses émotions le harcelaient quant au risque qu’il lui faisait prendre ! Oui et malgré tout cela, il comptait.
C’était de toute façon la seule chose à faire même si beaucoup n’aurait eu assez de nerfs pour s’en remettre au Destin et à la seule clémence des Nornes…
- Tchum ! Chlak !
Cette fois la belle femme venue du Nord fit honneur à ses origines fières et rudes ne poussant aucun cri, n’accélérant qu’à peine sa respiration.
Quarante !
Quarante battements de cœur avant que le second trait ne vienne percuter à l’instant la roche encore à un autre doigt du cou de Skadi mais de l’autre côté… Il venait de lui faire risquer sa vie et pour cela il se sentit d’un coup fort coupable. Pourtant même s’il lui faudrait non pas un exploit mais un fait de légende pour la sauver, il en aurait maintenant au moins la chance.
Oui, les Dieux semblaient avoir retarder le sort de cette dramaturgie, comme curieux de laisser un mortel tenter de leur montrer un autre dénouement à leur mesure !
Et cette fois il décompta au lieu de compter.
Trente-cinq.
Skadi cherchait le regard de Ull dont chaque muscle et pensées semblaient aussi tendus que la corde de son arc. Elle ne parvint à attirer ses yeux fixés à son médaillon. Elle n’arrivait pas à comprendre ce que tentait de discerner son Frère.
Trente.
C’était tout de même folie, démence et même aberration pensa t-il. Le doute se faisait toujours plus ardent dans son esprit autant torturé de milles questions. L’archer, quelle que fut son arme étrange, passait un laps important de temps à la recharger, il en était certain. Il devait du moins s’en persuader ! Mais plus encore se convaincre qu’il était obligé un instant d’échapper à sa concentration pour épauler ou tendre cette terrible arme de jet. Et il n’aurait alors lui qu’une seule flèche et qu’une seule trajectoire possible… et ceci en un battement de cœur !
Vingt.
Cette fois Skadi croisa le regard de Ull qui lui parla d’une voix rauque, presque muette.
- Ne bouge plus Sœur de vie. Je te promets que nous allons nous retrouver… c’est ensemble que nous allons lier nos vies à un Destin commun…
… nous menant à l’enfer, se dit-il presque inconsciemment. Oui, dans quelques secondes, ils deviendraient des Dieux ou rejoindraient le royaume maudit des couples suicidés !
Cinq.
Quatre.
- Ensemble !
Il avait crié cette promesse sans savoir si c’était là un espoir ou un dernier vœu.
Trois.
Il aperçut, lui l’archer de l’ombre, l’ombre de son double mortel dans le médaillon à l’endroit où il l’avait pensé se terrer à l’affût.
Deux.
Il avait bondi en même temps, se retournant puis se plaquant contre Skadi, ressentant son souffle chaud sur sa nuque, dés détails incongrus que l’on ne ressentait qu’en de tels moments de stress.
Une.
Il n’avait jamais autant tendu la corde de son arc, fermant presque les yeux, ne comptant que sur la mémoire du reflet fugace qu’il avait inscrit dans son âme même ! Alors il relâcha sa flèche, les dures plumes de celle-ci lui tailladant la joue au moment où elle se libéra sous une violence inouïe !
7
- Quel était la dernière règle ?
Ull avait dévoilé comme il savait si bien le faire son éclatant et charmant sourire, ses dents aussi blanches que la neige laissant échapper un rire bruyant. Bah tout cela n’avait pas d’importance pensa t-il alors. Ce qui était important c’était elle, Skadi, et pas l’ironie de sa question dont elle avait déjà évoqué la réponse.
Il repensa à ses gestes quand il avait pansé sa blessure à l’épaule. Il avait ressenti jusqu’à son grain de peau parfait, devinait les belles courbures le long de son bras engourdi par la douleur. Ses frissons lui en avaient donné d’autres, plus secrets et aimants. Pourtant quand il avait croisé son regard il y lu une émotion que seule une Sœur6 sait donner à un Frère.
Ce n’était pas là un réflexe culturel, encore moins un tabou incestueux prônant l’interdit, non, juste cette émotion et cette mélancolie partagée qu’ils avaient en commun avec tout leur peuple. C’est pour cela qu’elle était venue, les Oracles l’avaient désigné après l’avoir averti du danger que lui courait.
Comme quand il avait redonné espoir à son clan une fois le mouflon rapporté, cette fois c’était au Peuple des Neiges qui avait faim non pas d’espoir mais de gloire ! Et là où un couple n’aurait été que trop semblable à eux, où même une Reine et un Roi aurait échoué, le peuple attendait que les cieux les guident par une Déesse et un Dieu, une Sœur et un Frère !
Et une nouvelle fois elle avait laissé échappé quelques larmes ou plutôt des cristaux plus beaux encore que des gemmes de glace. Elle lui avait caressé la joue encore ensanglantée et l’avait porté à sa bouche comme le faisait les frères de sang…
Il lui avait pris alors la main pour l’en empêcher et il s’était rapproché main dans la main, les lèvres prés des lèvres…
- Quand toutes les règles ont échoué, il faut laisser venir à soi son prédateur pour qu’il devienne proie… et le frapper à l’instant où il ouvre la gueule trop orgueilleux pour être encore prudent !
- Comment ?!
Ull sursauta. Il avait parlé à voix haute comme s’il s’adressait aux vents froids. Il faisait froid, c’est vrai, d’autant plus quand la chaleur d’une femme s’était éloignée de vous. Elle lui avait dit qu’elle devait rentrer panser sa blessure, plus profonde qu’elle n’y paraissait. Il lui avait donné raison mais tacitement, même s’il lui avait promis de la rejoindre une fois sa mission achevée, tout deux connaissaient désormais leur sort.
Pour toujours il l’aimerait comme on aime une Sœur, et peut-être en secret, oui peut-être…
Mais pour l’heure ses Frères attendait. Alors il fit un geste de la tête à l’archer l’ayant précédemment interpellé.
Ull banda la corde de son arc et se montra au beau milieu de l’entrée d’une fameuse combe.
A l’autre bout une légion entière s’ébranla courant à sa rencontre telle une meute enragée !
- Maintenant mes Frères !
Alors, juste derrière lui, un millier d’archers bandèrent leurs arcs, heureux de se servir de la même arme qu’un Dieu, eux qui longtemps l’avait pensé Démon…
FIN
Auteur : Val des Hurles-Vents
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