La Tempête (La Hyène de Namibie)

La Tempête


On poursuit tous des chimères ;
Mieux vaut ne jamais les rattraper
Au risque de devenir l’une d’entre-elles…

*


… ainsi donc se termine l’affaire des tueurs de la « Cité Fleurie » ayant plongé pendant plusieurs jours la ville dans l’angoisse. Malheureusement c’est à une menace bien plus effrayante que chacun d’entre-nous va être confronté dans les jours prochains.
Derrière le visage de gargouille de Bastien Stannaisse défilait des images tremblantes prisent d’hélicoptères sillonnant les plages et le port de la ville. Partout les arbres se tordaient dans les griffes invisibles des vents en colère. Des vagues meurtrières gagnaient toujours davantage les avenues bordant l’océan et au loin la tempête roulait à une vitesse folle en direction des flots de voitures fuyant la cité.
Un bandeau noir crevé de grosses lettres rouges sang défilait lui-aussi en haut de l’écran encadrant la tête du journaliste formant les mots « Alerte », « Tempête » et « Evacuation ».
Bastien avait les traits figés par l’inquiétude feinte du présentateur plein de compassion pour les pauvres gens coincés dans les bouchons. C’était l’un de ses premiers « JT » et déjà les téléspectateurs le regardant s’identifiaient à ses yeux si compatissants… En fait, comme eux, il se délectait du danger des autres quand on se sait en sécurité.
Avant de revenir au cœur de la tempête, un rappel des titres en images…
Le jingle de « Channel Europa One » déchira l’écran.

Bastien souffla comme s’il avait fait toute la présentation sans respirer.
Il attrapa un verre d’eau et desserra sa cravate plutôt ridicule car trop large. La prochaine fois il en choisirait une plus discrète.
Il vivait un rêve malgré le cauchemar qu’il décrivait depuis quelques minutes à tous ses auditeurs. Fini toutes ces conneries de bouts de papiers à aller chercher dans les égouts des mœurs délirantes des camés, des putes, des tueurs ou des flics. Maintenant d’autres allaient fouiller la merde à sa place et lui n’aurait plus qu’à trier et en prime avec des gants pour ne pas se salir.
Il pouffa tout seul. Un caméraman lui jeta un coup d’œil interrogateur.
Lui comme d’autres s’étaient demandés comment ce type avait fait pour décrocher cette tranche horaire alors qu’il ne venait que d’une feuille de PQ ! Ses dents rayaient déjà le parquet.
Et quand il parlait ce n’était que pour raconter des blagues vaseuses ou pour ne plus vous lâcher jusqu’à ce que vous fassiez copain-copain pour qu’il vous laisse enfin tranquille. C’était les vacances, pas mal de présentateurs étaient partis, d’autres étaient malades et la tempête avait étrangement fait disparaître les derniers ! Mais les bruits de couloir murmuraient déjà que la rédac-chef, une blonde aux faux seins n’était pas étrangère à tout cela…

Bastien Stannaisse remonta le nœud de sa cravate.
Un instant il eut une pensée pour le « By Night ». Il espéra secrètement que la tempête emporte l’immeuble l’accueillant et qu’il y engloutisse tous les cons de la rédaction avec.
Quant à cette affaire de meurtre… qu’elle rejoigne le fond de la mer elle-aussi. Il avança la molette du prompteur après le texte l’annonçant. S’adressant à la régie qu’il débuterait le nouveau flash directement avec la tempête, il afficha de nouveau un masque de tragédien Grec prêt à annoncer ses augures au bon peuple.
Il eut tout de même une dernière pensée pour Jennie Müller. Les siens étaient naturels au moins, dommage qu’elle n’ait pas eu un poste de présentateur à lui offrir…

*


- Alors c’est fini ?
Bachar leva l’un de ses gros sourcils qui tombaient toujours plus lourdement avec l’âge.
- Pour toi ?
Il esquissa le sourire d’un requin affamé devant la tronche effarée de Freaks. Il portait pour le coup à merveille son surnom !
- Toi et ta rouquine vous avez bien merdé. J’ai assez pour t’envoyer au fond des docks de la ville t’occuper des marins ivrognes. On peut dire que t’as du pot que les journaleux aient parlé d’un héros… J’me demande si tu n’y es pas pour quelque chose.
- Ben voyons.
Fricks avait les poings serrés, son costume formant des plis défiant le tissu haute-couture avec lequel il était confectionné.
- Ici personne n’est dupe. On sait tous que c’est ta rouquine qui a sauvé tes fesses en laissant courir sur qui avait abattu ce connard de boiteux. D’ailleurs tu ferais bien de calmer cette fouinasse. L’affaire est close, pas la peine d’aller faire chier mes gars à propos de disque dur, de coups de téléphones ou d’enquête à poursuivre… Tu sais que « Dirty Harry » l’a écouté et fait envoyer Laurel et Hardy chez un de ces junkies ou taré de geek. Tout ça à cause d’un dessin sur un site…
L’inspecteur haussa les épaules, écœuré de tous les surnoms débiles que Bachar donnait à tout le monde. Lui en avait un pour ce ventru… « Connard ! ».
- Oh tu m’écoutes ! Tu es à deux doigts de…
- Fous-toi les où je pense !

Il n’avait pas attendu la réponse du Capitaine Connard…
Fricks était descendu au service technique vers les « Coms », les petits cerveaux des ondes. Phyllis était passé par là.
Décrypter le jargon des mecs de l’informatique avait été une torture mais il avait compris qu’un téléphone avait servi à la connexion du suspect où s’étaient rendus Laurel et Hardy (merde il pensait comme Bachar !). De là, et pas la peine de trouver une réponse au comment du pourquoi, on avait récupéré le signal du téléphone vers les docks du port.
En fait Bachar avait raison… Fricks après l’ouragan de colère qu’il venait de créer dans le bureau du Capitaine allait devoir braver la tempête de ce côté-là de la ville.
A croire que cet idiot avait trouvé un moyen de l’envoyer vraiment là-bas pour qu’il n’en revienne jamais vu le temps au-dehors.

*


« Choisis la Vérité, n’oublie pas.
Il y a toujours un être avec qui la partager.
Le Vent porte nos larmes,
Eux ne les oublient jamais…
»

Le visage de M-K s’illumina d’un sourire étrange dans l’halo bleu de la lumière de son téléphone cellulaire.
Combien de fois avait-elle lu ce SMS. Beaucoup…
Alors elle n’avait pas rêvé tout ça. La beauté avait pénétré la laideur de son cauchemar. Elle avait lu quelque part qu’on avait jamais de preuve de sa foi, c’était là la force du croyant. La preuve était bien là devant ses yeux tout aussi scintillants et azurés.
Dehors le Vent feula comme une bête enragée.

Elle avait choisi de mentir !
Sa fille n’était plus la même, elle l’avait compris dans son regard. Il avait cherché à comprendre si toutes les deux partageaient une même douleur. Il aurait voulu qu’elle lui donne une prière virginale à répéter pour qu’elle chasse la laideur indélébile de son amour charnel. Elle ne le pouvait pas.
Rien ne sauverait de l’abime leur âme torturée à toutes les deux.
Pourtant M-K avait été touché par la beauté de celui l’ayant porté de l’autre côté du royaume des damnés. Un instant elle cru, comme un flash, se voir emporter dans une barque à l’abri du monde ténébreux qu’elle avait entrevu de près, de trop près.
Les ombres continueraient à lui voiler parfois son regard si pur, elle le savait.
Mais jamais l’éclat ne reviendrait dans celui de sa fille à lui. Jamais non plus la tristesse ne disparaitrait des yeux fatigués de ce Mr. Karkan.
Elle avait été rassurée par cet homme semblant tant effrayer les gens auxquels il s’était adressé pendant leur entrevue. Elle avait eu raison de choisir la vérité.
Cet homme savait la reconnaître et la regarder en face.
Peu avait la force de la contempler.
Malgré tout, elle avait préféré le mensonge.
Peut-être n’avait-il pas été dupe quand elle lui avait donné l’assentiment qu’elle et sa fille avaient été approché par un même et unique prédateur. Mary-Kay n’était pas dupe non plus. La quête de cet homme était sans fin et il voulait y mettre un terme.
Elle n’avait fait que lui ôter le fardeau d’une haine dévorante…
Elle avait alors compris que le mensonge n’était pas le mal. La vérité aussi peut faire mal. L’un et l’autre ne sont qu’une même vision de la réalité.
Chacun porte l’espoir et le désespoir.
L’un est la foi, l’autre est le doute.
Il n’est que le Destin qui les lie…

Et elle, qu’elle serait désormais sa destinée.
Le Vent au-dehors semblait maintenant dévorer les airs. Son regard glissa sur lui comme sur un Dragon éthéré, l’emportant vers la mer déchaînée et chaotique.
Il ne l’oublierait pas.
Elle ne l’oublierait pas…

*


- Un homme avec des bagues sur plusieurs doigts, non ? Et une balafre, peut-être sur la joue ou le front, vous êtes sûr que…
- Si tiens ca me revient ma petite dame… Le Capitaine Crochet, ah non, peut-être Barbe Noire !
Dans la taverne, une dernière de ce genre dans le monde civilisé, les quelques hommes n’ayant pas fui la tempête, beuglèrent de rires sans joie.
Le sol de sciure sentait plus la bière et une odeur acide venant des toilettes que le bois.
En fait il semblait que peu de marins de métiers la fréquentaient.
Un bouge de héros de comptoirs et de pirates d’eau douce plus certainement. Des ivrognes, des mecs pas fréquentables, des types minables et des raclures fourguant de la saloperie et des combines, plus certainement.
- Vous devriez boire un coup ma jolie, vous avez pas bonne mine. Hey chef, sers-lui un truc qui remonte le mât, si tu vois ce que veux dire…
Il y eut une nouvelle volée de rires proches du crachat ou du vomi de nicotine.

Phyllis eut un mouvement de recul.
C’est comme si elle avait fait un numéro de comique sûr de son effet et qu’une fois la lumière rallumée, elle retrouvait sa lucidité sur le pathétique de son intervention. Le public était atroce et les canettes allaient voler avec les cris de « remboursez » derrière.
Le relais le plus proche d’un des derniers signaux du téléphone cellulaire avait pourtant émis depuis ce bar pourri.
Une chance, il était encore ouvert malgré la plupart des docks déjà désertés. Si elle n’avait pas reçu un coup sur la tête voilà peu, elle aurait eu assez de bon sens pour ne pas y entrer. Quels mecs pouvaient traîner ici alors que la fin des temps approchait ?
Sans doute de ceux qui ont une existence qui ne vaut pas la peine d’être sauvée… ni une âme.
- Hey ma puce, la soirée n’est pas finie. Des gentlemans comme nous ne peuvent pas laisser une femme sortir par un temps pareil, pas vrai les gars ?
La bouche du tatoué s’adressant aux autres n’était qu’un trou baveux.
Un type aux cheveux sales s’était approché de la porte derrière Phyllis, hors de son champ de vision.
- Je suis de la Police, alors…
- Tu veux voir comment on est armé, c’est ça !
La bouche baveuse s’était tordue et deux yeux porcins terminèrent le tableau écœurant de sa face de chien galeux.
- Ce n’est pas un endroit pour vous m’dame. Vous devriez sortir…
- Oh gamin, c’est perdre ton pucelage qui te rend nerveux ?
Un jeune gars, affreusement maigre, la peau cireuse et maladive, donna à Phyllis un petit espoir. Le sourire de camé qui lui ravagea le visage la désespéra aussitôt.

Un silence sombre s’était installé seulement traversé des ululements sauvages du Vent glissant sous la porte et les fenêtres mal ajustées.
Phyllis se souvint d’un documentaire animalier qu’elle avait vu étant encore petite. Une troupe de lions avaient réussi à encercler une biche. Ce n’était peut-être pas une biche tout compte fait mais elle s’en souvenait ainsi. Les yeux si mignons d’un tel animal n’étaient plus que deux billes noires, drainés de toute lueur de vie. Elle avait uriné quand une lionne s’était approchée, le dos courbé et les muscles bandés.
Pourquoi ce souvenir de ça à ce moment là ?
Mary-Kay avait-elle était une biche dans les griffes d’un prédateur ? Existait-il un prédateur pour ce genre de prédateurs ?
Quelque part, sa théorie s’effritait. Il n’y avait que des tueurs pour se disputer une proie.
Elle était une proie.
Quelque chose éclata derrière-elle !
Le cor annonçant la curée ?

*


- Tu veux te noyer maintenant ! Oh, Phyllis tu disjonctes bordel !
La chevelure rousse de cette drôle de fille virevoltait dans les rafales continuelles du Vent comme une voile déchirée d’un bateau après le passage d’une vague scélérate. Trop avancée sur la jetée, on aurait dit une prêtresse entrain d’hurler quelques folles incantations aux Eléments face à elle.
Il l’avait cherché partout.
Apercevant de la lumière sur l’un des docks, il s’était résolu à aller se réfugier de la pluie.
Il avait alors vu le manège des types par l’une des fenêtres. Sur le coup la scène était surréaliste avec Phyllis entouré par une bande d’éclopés miteux. Pour la plupart, il n’avait de vision des femmes que celles dont on paye pour se soulager autant d’argent que d’envie d’amour. Et ce sentiment était encore plus bref que l’envie, déjà pathétique.
Il avait failli tirer dans le tas !
Le corsaire à la couleur de l’enfer n’avait pas eu à parler, ni à tuer, pour laisser la captive sortir du repaire des pirates…

- Allez, il faut partir, tu va nous faire crever là !
- Je suis sûr qu’il était là… Le dernier signal a du venir d’un bateau ! Il a pris un bateau bon sang, c’est évident.
- Laisse…
Le téléphone de Phyllis cracha une musique rendue inaudible par la tempête. Elle hurla pour se faire entendre pendant que Fricks la tirait en direction de la voiture.
Quand la portière se ferma, ce fut comme dans ses pubs pour auto classieuse où le vacarme extérieur s’évanouit d’un seul coup. Au-dehors les ténèbres s’épaissirent au-dessus des vagues.
- Les digues vont craquer putain… Que cette foutue ville disparaisse et tout ses rats avec !

- Il l’a contacté !
- Qui a quoi ? Fricks braqua rageusement et appuya sur l’accélérateur, jetant quelques coups d’œil inquiets dans le rétroviseur comme si une tornade allait s’abattre sur eux.
- Le dernier signal. Les « Coms » viennent de trouver à qui il était adressé… Mary-Kay !


Unless otherwise stated, the content of this page is licensed under Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License