Le combat des Guerriers-Fauves
Il y eut d’abord l’arrivée du Vent.
Au début nul n’y prêta attention, même si la saison n’était pas propice pour la venue de telles rafales. Puis, à mesure qu’il se faisait plus pressant, tous s’étonnèrent qu’il n’apporte pas avec lui quelques nuages boursouflés de pluie.
Les oiseaux eux l’avaient déjà fui, quittant même les graines de semences éparpillées partout dans les labours de ces premiers jours printaniers. Curieusement un martèlement d’abord diffus accompagna ce Vent devenu menaçant. D’autant plus étrange en effet que ce qui frappait encore au loin le sol n’était pas la colère de Thor dans les cieux, ni même une horde de chevaux en pleine allure. Non, c’était plus proche et…
Et cela venait à contresens du Vent !
Quoi que fût ce qui se dissimulait encore derrière la haute butte ayant masqué leurs courses et jusqu’à leurs présences, cela arrivait…
Les laboureurs, les cueilleurs de champignons et d’airelles, les semeurs et les chasseurs levèrent tous là une serpe, ici une fourche, là encore un fléau, un bâton ou une hache. Se rapprochant et se serrant en une formation de combat compact et en coin, on aurait dit là la tête d’un sanglier énorme prêt à faire montre de ses défenses plus féroces qu’elles n’y semblaient. Les Vanirs n’étaient jamais si fort ainsi unis et de bons combattants ainsi transcendés par la cohésion de leur groupe.
Ils accordèrent tous une prière de victoire à leurs divinités, des jumeaux les ayant toujours servi dans leur vie paisible, pacifique et en accord avec la Mère-Nature. Mais pourquoi n’avaient-ils pas fuis comme les oiseaux, eux qui connaissaient leur langage ?
Le Vent, ce Vent étrange avait-il eu raison de leur vigilance ?
Non ce n’était pas cela. Ils avaient d’instinct ressenti que la fuite aurait lâché la curée à ceux approchant. Ils ne les voyaient pas encore mais les pas lourds maintenant bien audibles grimpant sur le versant invisible de la colline les auraient facilement rattrapés. Et ils n’avaient pas peur, ces gens de la Terre.
Bien sûr ils n’étaient pas parmi les plus émérites guerriers de leurs clans, peu nombreux au demeurant, mais ils étaient fraternels et n’auraient laissé aucun tomber à leur place. Seul l’homme au groin de leur formation était un Svinfylkingar1, un maître d’arme craint de tous leurs ennemis.
Mais là, tous ressentirent son désarroi quand le sommet de la butte devant eux fit apparaître l’indicible en ses terres… et plus que leur propre vie, ils surent à cet instant que leur royaume ne serait plus jamais le même !
1
Ses hommes allaient de l’avant sans armure,
Enragés comme des chiens ou des loups,
Mordant leur bouclier,
Forts comme des ours ou des taureaux, et tuant les gens en un coup,
Mais eux, ni fer ni feu ne les navraient.
Leur démence était nommée la Fureur Berserk !
Cette légende avait couru ses derniers mois par les Scaldes voyageant depuis le Vestri.
On n’avait même aperçu parfois quelques-uns uns de ces Berserkers vêtus de peaux d’ours et couverts de heaumes d’animaux, d’effrayants crânes de bêtes féroces.
Pourtant ces fantastiques guerriers étaient souvent solitaires ne protégeant là que leurs propres clans et ne s’attaquant que rarement aux Vanirs, parfois égarés dans les drogues qu’ils absorbaient. Ivres ainsi d’hydromel aux propriétés curieuses et aux décoctions de champignons hallucinogènes, mieux valait en effet éviter leur colère meurtrière….
Mais ceux apparus au haut de la butte n’étaient pas de ces « Poitrails ou chemises d’ours » comme on les nommait parmi les Vanirs. Non, ceux-là n’avaient pas le regard de bête féroce mais celui plus sournois de fauves !
Ils portaient eux des cottes de mailles et du cuir clouté. Leurs heaumes étaient pourvus de mâchoire en fer, leurs manteaux tous faits dans la peau de loups. On aurait dit même là des « pelisses de loup »…
Des Ulfhednar du Nordri !
Et leurs Bracteates étaient inscrits du sceau des Aesirs et du maître des Loups.
Ils écumaient de rage, se voûtaient comme des carnassiers prêts à bondir, souillaient les herbes hautes et feulaient, crachant leur haine. Mais plus que la mort qu’ils répandaient, eux les éclaireurs du peuple qu’ils précédaient en ces terres farouches, la terreur provenait de leurs armes…
Des armes d’acier !
La meute fut lâchée !
Hurlant et frappant leurs armes sur leurs casques et boucliers, ils dévalèrent la pente herbeuse telle une vague déferlante et sauvage. Certains, ivres de folie guerrière, s’attaquèrent même à ceux les dépassant, les faisant chuter pour qu’ils ne mordent pas avant eux !
Mais ils étaient plus organisés qu’il n’y semblait, des maîtres de la chasse, de l’embuscade et de l’assaut rapide et cinglant.
- Ne bougez pas ! Hurla le massif Svinfylkingar, plantant plus profondément ses bottes dans la terre.
- Attendez qu’ils soient emportés par leur vitesse ! Ne bougez pas ! Ne bougez pas !
Il avait saisi ses deux masses d’armes comme un Sanglier levant ses deux défenses. Il avait galvanisé les siens derrière lui, leur insufflant à tous sa volonté… hormis deux jeunes hommes, trop effrayés et s’étant détaché du groupe.
Et le groupe fut en danger de part leur fuite le désunissant !
Le fracas des chasseurs sur leurs proies tonna comme milles éclairs et déclencha la foudre de la guerre ! Le Svinfylkingar tua sur le coup les deux premiers loups, le reste du groupe supportant tant bien que mal l’assaut, en assommant trois autres sous le choc… mais la meute se scinda, plusieurs de ces fauves ignorant la troupe compacte pour se jeter sur les fuyards. La curée eut bien lieu et les cris des victimes emplirent les airs, brisant le moral de leurs frères…
- Battez-vous, chargez…
Le Svinfylkingar ne termina pas ses ordres, deux hommes-loups se jetant à sa gorge !
Roulant en boule avec eux, il entendit pourtant encore les cris des siens, les plus braves pour répondre aux grognements de leurs opposants, les autres par les blessures mortelles endurées… il frappa alors de toute la furie l’habitant, hurlant de sa voix rauque et profonde dans le feulement mauvais de ceux l’ayant poussé au corps à corps. Il fut lacéré de leurs griffes d’acier, perdit son bouclier, sentit leur sang à sa bouche et le sien se répandre de ses plaies… mais il vainquit !
Se relevant les yeux injectés de haine, il sentit une pluie soudaine frapper son visage entièrement couvert de sang.
Il secoua sa tête pour le chasser et reprendre ses esprits. Combien de loups restait-il de la meute ?
Deux, trois… cinq ! Les Vanirs ? Il en compta peut-être six, tous blessés mais encore debout. C’était encore possible…
Il leva ses masses hurlant le signe du ralliement… déjà les Vanirs formèrent un dos à dos au côté de ce guerrier si valeureux. Ils ne purent rien pour leurs frères agonisant et rejoints par les Ulfhednar les achevant ! Puis ceux-ci, tels des félins, encerclèrent doucement la petite troupe de survivants, faisant traîner la pointe de leurs épées d’acier dans la terre qu’ils semblaient fendre pour appeler les flammes de l’enfer à venir…
- Ecoutez-moi tous ! C’est là notre dernière charge, faites que les Dieux l’apprécient et nous gratifient de leur gloire quand nous serons tombés !
La pluie se fit plus dense, le ciel se couvrit subitement de nuages lourds et gris, seul quelques rais de soleil persistants encore comme si la prière du Svinfylkingar avait été entendue. Et soudain… soudain, tous entendirent une clameur rageuse venue des bois non loin de ce champ de bataille !
Le Bardit2 des Berserkers !
2
L’hurlement venu des sous-bois ombrageux de la forêt épouvanta les acteurs de la scène dramatique se jouant maintenant dans le déferlement des Eléments.
Il sembla même que les vents se soient fait domestiquer par les êtres de fureur à l’orée des bois qui les rejetèrent violemment sur leurs proies. Les fauves à l’apparence de loup s’en inquiétèrent les premiers mais rien du côté des Vanirs n’auraient pu à cet instant les rassurer à contrario !
Deux silhouettes massives se détachèrent alors de l’ombre des arbres puis portèrent à leur bouche ce qui ressemblaient à des boucliers incurvés. Une longue complainte sourde s’en échappa, le vent giflant soudainement les êtres figés du champ de bataille.
Alors les branches mortes au sol craquèrent effroyablement et plusieurs formes qu’on aurait pu confondre avec des bêtes épaisses et terribles chargèrent ! Une odeur de musc les précéda et leurs lourdes jambes accompagnèrent de leurs pas les claquements du tonnerre déclenché comme par sorcellerie dans les cieux !
Comme pétrifiés les deux Ulfhednar prés d’eux tombèrent sans même avoir le temps de lever leurs armes et les autres reculèrent comme si leur fureur extatique en avait été drainée… alors comme des chiens apeurés, la petite meute survivante s’enfuie devant ces carnassiers inattendus !
S’en suivi un terrible face à face, yeux dans les yeux, entre les guerriers-ours et ceux qui ne savaient pas si ces bêtes avaient chassé leurs anciens prédateurs pour qu’ils en soient les nouveaux ou pour les sauver !
Blessés et hagard, le Svinfylkingar empoigna l’une des armes laissé par les Aesirs, une belle épée au pommeau serti d’ambre, inquiet de son geste quant à savoir s’il ne se condamnait pas par-là même, lui et les siens… mais déjà s’approchait vers lui l’un des Berserkers semblant aussi large qu’il était grand !
Son regard était brutal et ses pupilles encore dilatées par la fureur. Ce regard se déplaça un instant sur l’arme d’acier porté par le guerrier Vanir qui suffit à décider ce dernier d’un geste inattendue pour un tel combattant !
Tous virent l’éclat de la lame de l’épée meurtrière se lever aux cieux face au Berserker… pourtant qu’elle ne fut pas là la surprise quand son porteur la figea pour moitié dans la terre au pied du guerrier à la peau d’ours ! Mais les paroles accompagnant ce geste n’en furent pas moins incroyables….
Je ne me sauverais pas, cependant même que mon Destin soit menaçant,
Je ne suis pas né lâche, je ne le deviendrai pas ;
Mais le sort en est jeté, les décrets des armes décidés,
Ce combat fut celui des miens, la guerre sera celui des tiens !
Ce à quoi la voix grondante du Berserker apporta une réponse tout aussi inhabituelle…
Le jour menant à ma destinée a déjà été scellé
Et l’étendue de ma vie elle-aussi décrétée ;
Seul les Frères peuvent laver l’honneur de leurs Frères…
… vous, Cousins, trouverez d’autres terres voisines loin de cette bataille fratricide !
Longtemps les deux guerriers ne dirent plus mots, laissant les Eléments comme seul témoins et les Vents emporter leurs prophétiques paroles tout au long des siècles à venir et pour qui prêterait attention à leurs murmures…
3
Deux seuls guerriers avaient-ils vraiment pu précipiter ainsi le Destin de leur civilisation ?
En ces temps reculés, antiques et encore sauvages, sans doute, oui, sans doute…
Les Vanirs étaient un grand peuple, le peuple premier de ces terres ancestrales. Ils avaient été le Sanglier sacré qui défriche et laboure… mais le sanglier s’il est pourvu de défenses, et même s’il est fier, honorable et courageux, n’est pourtant point munis de griffes comme l’Ours !
Les Vanirs, peuple sacré de la Nature, avaient toujours ainsi su que l’automne assombrirait les prairies vierges qu’ils avaient longtemps foulées paisiblement. Leurs guerriers-sangliers étaient pourtant terribles et jusqu’à là redoutés de tous. Mais si les vallées étaient leurs contreforts, les forêts dissimulaient leurs pendants, plus féroces encore.
Cousins avaient été là le terme juste en effet.
Les Ours ne chassaient que rarement le Sanglier, chacun s’observant et partageant même parfois les mêmes offrandes de Mère-Nature. Mais si l’automne était promis aux Vanirs, les Frères, ainsi se nommaient les Berserkers-Ours, eux, attendaient avec fatalité l’Hiver !
Et quand le prédateur craint arriva, le domaine à conquérir ne pouvait plus être dés lors occupés par deux défenseurs !
Ce seigneur des plaines aux crocs d’acier, rôdant comme un Loup, n’aurait rien à craindre de l’ivoire de quelques Sangliers ! Le Loup ne vivait que pour l’attaque et la chasse, ça le Svinfylkingar l’avait compris très vite…
Oui, seul un Frère pouvait combattre un Frère !
Et en plantant cette épée il avait là signifié plus qu’une passation de pouvoir mais bien déterminé le lieu où se déroulerait cette bataille fratricide… une bataille qui scellerait dans tous les cas le sort des Cousins qui ne retrouveraient jamais leur place.
Les conquérants Aesirs, ces chiens de guerre, étaient promis à la victoire sur les Vanirs… une feinte qui les piègeraient face à leurs Frères Berserkers ! Mais déjà le vent de la guerre soufflait plus cruellement au travers des herbes hautes se redressant déjà de l’exil des Sangliers les ayant une dernière fois foulée… oui et cela pour toujours.
4
Les frères batailleront entre eux jusqu'à une fin sanglante,
Et les fils de leurs soeurs souilleront leur honneur ;
Le malheur sera sur Terre, avec plus de gratuité,
L'âge des haches, l'âge des épées - brisés seront les boucliers -
L'âge du vent, l'âge du Loup, avant que le monde ne s'écroule ;
La lance d'aucun Homme n'épargnera l'autre.
C’était à l’aube des temps.
Cela se passait sur les prairies vierges aux herbes hautes, le champ de bataille Vigrid !
Et là figé dans les Vents hurlants, deux combattants se faisaient face, prêt à s’affronter, prêt à confier leur Destin aux décrets céleste, prêt à faire de leur joute une légende, prêt surtout à devenir… des Dieux !
Ces deux fauves se toisèrent encore un long moment et c’est à croire qu’ils n’avaient pas à parler pour se comprendre, ni même à penser pour ressentir ce quoi en l’autre avait foi. Ils portaient là chacun leur bannière et la défendrait jusqu’à tomber avec elle !
Le maître des Loups connaissait bien celui là même l’ayant initié !
Son Frère d’arme l’avait précédé en ces terres sauvages voilà bien longtemps. Pourtant il n’avait pas fait conquête de ce royaume, se contentant d’y rôder et de s’y installer sans livrer d’autres batailles que celles de ne plus en être délogé.
C’est ainsi que les anciens Vanirs lui avaient peu à peu prêté allégeance… jusqu’à ce que ces Sangliers finissent même par lui léguer leur bannière. Astucieux stratagème d’un maître de guerre ayant trouvé là l’absolu quintessence de l’art du combat en laissant son adversaire y renoncer de sa propre volonté ! Pourtant, pensa t-il, à côtoyer le troupeau, on en oublie d’en rester le prédateur…
… et à baisser la garde, on en oublie d’en forger la lame !
Il plissa alors son regard d’acier sur l’épée plantée là en plein champ. Du même métal que son regard, elle appelait à qui la retirerait d’en devenir le seigneur. Et lui le conquérant, irait la chercher, nul ne pouvant l’empêcher, même s’il lui faudrait en défier le Destin !
Seigneur des Aesirs, il ne pouvait lui en être prophétisé autrement. Le temps était venu, celui des Vanirs voyant là leurs dernières heures s’écouler et devenir déjà mélancoliques souvenirs…
L’Ours de ces landes, le Berserker, huma l’air, respirant les effluves du Loup.
Il sentit son aura, son hégémonie et son pouvoir. Un goût ferreux se propagea sur sa langue. Il s’était mordu jusqu’au sang les joues, sa mâchoire serrée par la colère ne l’ayant même pas averti qu’il se blessait !
Sa lourde lance geint elle-aussi écrasée sous les phalanges exsangues de sa main en écrasant la hampe !
Rare après lui seraient les êtres d’un tel honneur, d’une telle volonté et d’un tel courage. La liberté qui était la quête des siens ne pouvait être entravée par quiconque. Il se moquait jusqu’au Destin, indifférent au sort tragique qui l’attendait !
Lui aussi avait un instant posé le regard sur l’épée d’acier figée dans la terre de son territoire. Celui qui la brandirait entraverait les siens, il le savait. La liberté serait asservie par ce pouvoir et seule la mort attendrait celui en contestant l’hégémonie.
Les temps l’avaient voulu ainsi, le Destin n’en permettrait pas qu’il en soit autrement.
Et lui n’avait pas d’autre honneur que de s’y dresser malgré tout ! Son sacrifice était inéluctable mais cela lui importait peu…
… sans doute était-il important qu’il en soit ainsi, pensa t-il ! Lui seul pouvait protéger la retraite de ses Cousins par son martyr. Mais s’il tombait, fort probable que le Destin donne là le pouvoir et l’acier au Maître des Loups pour qu’à son tour il en fasse usage pour se protéger d’autres ennemis !
Quelle ironie…
Qu’un Frère tombe et plus jamais les clans ne seraient unis…
Pourtant c’était là le prix à payer pour avoir choisi un camp ! Le Destin avait toutefois décidé de jeter son triste sort en ce lieu. Le Destin était leur bien commun et leur démontrait là qu’il était plus puissant que tout…
Le moment était venu !
Leur regard croisé brilla une dernière fois, peut-être inconsciemment pour y trouver une échappatoire, puis il s’éteint, se révulsa même et pour finir plus rien de fraternel n’y trouva d’autre éclat qu’une fureur bestiale partagée…
5
Le Vent le premier amplifia sa course…
D’abord il déchira puis écarta les brumes naissantes envahissant le champ de bataille. Plus curieux furent les cliquetis des chaînes, des drapeaux claquant dans l’air lourd et des frottements d’armes et d’armures avec ! Mais le vent n’en était que le porteur, toutes ces émanations provenant d’une double armée d’ombres déployées de part et d’autre de la plaine !
Combien étaient-ils ces spectres immobiles et pourtant si présents ?
Une pluie soudaine et plutôt drue vint à les recouvrir tous sans là non plus qu’ils semblent davantage sans émouvoir…
Mais ils ne bougeraient pas, non ces hommes aux formes caparaçonnées et aux lames luisantes ne se mettraient en marche de bataille que quand celle de leur chef respectif aurait vu son sort décrété…
… et ce sort en était presque jeté !
Ainsi était la coutume en ces terres de combat.
Quand deux clans s’apprêtaient à un assaut prochain, il n’était pas rare que l’on mesure l’un de ses guerriers à celui de l’autre camp, parfois un prisonnier. Et cet oracle sanguinaire était sensé présager de la victoire ou non, de la défense ou de l’attaque, du stratagème ou de la sauvagerie !
Mais jamais, non jamais, nulle mémoire ne pu attester que deux Seigneurs de guerre se livrent eux-mêmes à cette coutume ! Non, jamais !
Et la folle issue de cette joute était en cours… les deux combattants chargeant déjà !
6
C’était à l’aube des temps mais au crépuscule des civilisations,
C’était à la nuit d’un âge d’or mais à l’aurore d’un autre d’acier,
C’était à la pénombre de l’ancien peuple mais au jour venu des nations,
C’était à l’ère nouvelle des glorieux Hommes mais à celui antique des Divinités !
Ils se dressèrent l’un à l’autre, eux, les Seigneurs-Frères,
Là sur la plaine Vigrid, l’un devait tomber pour que l’autre règne !
Dés lors nul guerrier n’aurait d’autre désir que de périr comme leurs pères,
D’autre quête que de n’être leurs élus et qu’importe que leur cœur n’en saigne !
Ainsi fut narré bien des temps plus tard l’affrontement inouï de ces deux maîtres de guerre…
Bien des cœurs de jeunes hommes s’animeraient d’une vigueur fougueuse quand on leur conterait cette joute des puissances d’antan. Des Seigneurs-Frères s’affrontant avant même leur armée !
Comment n’auraient-ils pu devenir des Dieux à leurs yeux !
Et tous rêveraient ainsi cette joute épique…
… les pas du Berserker accélèrent avec puissance, la boue épaisse de la prairie détrempée maintenant par la pluie éclatant en de hautes gerbes sous son poids. Ses mâchoires serrées semblaient souder, ses efforts ne les détachant pas, même pour respirer. Il n’avait d’autre arme qu’un gant de fer au métal lourd, ayant jeté sa lance sur le champ de bataille comme le voulait la coutume, ne confiant sa protection qu’à un simple bouclier. De toute façon rien ne pouvait arrêter l’Ours quand il chargeait, aucune blessure, aucune flèche et encore moins la mort dont il moquait la venue !
De son côté l’Aesir, le chef de la meute des Ulfhednar, détacha sa cape au cuir de fauve, celle-ci s’envolant un instant dans les Vents qui la laissèrent retomber un peu plus loin. Son armure cloutée refléta les éclairs de l’orage et ses nombreuses bagues produisirent un crissement lugubre quand elles remontèrent le fourreau puis la garde de son épieu à double tranchant. Son heaume flanqué d’une gueule de loup fut parcouru d’ombres inquiétantes et on aurait dit qu’il était devenu une de ces bêtes quand il chargea à son tour en direction de l’épée le séparant de son Frère-ennemi…
Un silence surnaturel et brutal figea cette scène sans mesure.
Les armées d’ombres n’en devinrent que plus sépulturales, les Vents étaient tombés, la pluie n’était plus que larmes retenues, les nuages laissèrent la Lune projeter sa lueur blafarde sur les deux êtres plus bas dont on n’entendait plus que le halètement de la course…
Le choc fut titanesque !
Comme si une vague déferlante vint s’éclater effroyablement tout contre une falaise, le bouclier du Berserker se brisa contre le casque de loup de l’Ulfhednar qui éclata comme la foudre ! Sous le choc, l’être sembla se disloquer, décollant du sol puis tournoyant sur lui-même !
La main gantée de fer du Berserker, s’étant retrouvé à genoux sous l’impact, empoigna pourtant la garde de l’épée figée dans la terre, symbole de la victoire… il n’entendit que trop tard la lame sifflante de son ennemi ayant profité tel un ressac de son envolée pour l’abattre d’une force décuplée ! L’acier trancha net le poignet du Berserker qui n’émit pourtant aucun gémissement, sans doute l’humiliation lui pourfendant le cœur l’emportant sur la douleur !
En effet, en ces temps cruels, on ne pouvait reconnaître pour Seigneur l’infirme… mais pas plus pour maître le borgne !
Et le maître des loups, s’apprêtant à livrer le coup de grâce, comprit au regard de l’homme à terre qu’il n’était pas mieux loti. Et c’est son propre regard embué de l’un de ses yeux qui l’en avertit le mieux, une horrible balafre sanguinolente le remplaçant désormais !
- Meurs Tyr le dit Courageux, toi que tous ne se souviendront que comme l’Ase Manchot !
Et le fourbe fratricide donna le coup fatal…
… un coup qui ne rencontra que l’acier au lieu de la chair de sa victime !
- Alfadr l’ignominieux, sois tout autant honnis quand tu seras Roi !
Les deux guerriers du combat mythique ayant eu lieu en cet âge insensé se pétrifièrent de surprise, découvrant qui avait retiré l’épée de pouvoir du champ Vigrid pour la placer entre-eux, sauvant la vie à l’un mais pas son honneur et évitant le geste incestueux de l’autre mais point sa traîtrise ! Et c’était là pour les deux hommes, une autre déconvenue quand ils reconnurent une femme !
Une femme et surtout une Sœur3, une Sœur, fille du Destin…
7
Et du Destin il fut là question dans toute cette incroyable histoire.
D’ailleurs la légende trouvait là sa fin dans les récits colportés au long des siècles. S’il y eut un terme à cette onirique joute, peu purent en attester la vérité. Et comment aurait-il pu trouver auditoire pour croire que deux Seigneurs-Frères et une Sœur d’arme aient pu là forger les croyances de tout un Hof ?
Pourtant l’Histoire rejoint le mythe à moins que ce ne fût le mythe qui en naquit…
Toujours est-il que les Celtes, Cousins des Vanirs4, s’ils n’en étaient eux-même la famille, étaient partis rejoindre les terres de l’Ouest jusqu’à l’Océan. Oui, les Sangliers étaient partis, peut-être délogés par les Ours rôdant sur leur ancien domaine.
Et il est vrai que seul des Ours pouvaient se dresser face aux meutes de Loups. Des Fauves venus du Nord, les Aesirs aux armes tant redoutés. Les Vanirs qui ne vivaient qu’avec la Terre-Mère n’auraient rien pu faire contre ceux désirant la conquérir guidé par celui qu’ils nommaient leur Père à tous, Alfadr…
Mais leurs Frères Berserkers, les Germains, qui avaient vécu avec leurs Cousins, les Celtes, n’avaient pas accepté leur hégémonie !
De guerre y eut-il comme le narrait les prophéties ? Là s’arrêtait la légende et débutait l’Histoire des Hommes…
Ainsi les jeunes êtres fougueux écoutant les Fables de leurs origines n’oublieraient jamais Tyr le Valeureux manchot et Odin le terrible borgne à l’œil de braise…
Oui ces deux Frères devinrent pour beaucoup des Dieux !
Leurs armées de guerriers aux apparats de Sanglier, d’Ours ou de Loup peuplèrent pour longtemps les cauchemars des combattants qui auraient à les affronter. Pourtant pour toujours les uns redouteraient le Roi Aesir et les autres ne suivraient courageusement que le Chef Germain…
En effet jamais ces clans en ces temps antiques ne parviendraient à devenir un Empire… et jamais le Destin ne leur aurait permis d’échapper de toute façon à leur lutte fratricide, liés qu’ils étaient à la Prophétie de leur origine !
Mais jamais non plus nul ne trouva le secret de leur pouvoir, de leur espoir et de leur mémoire…
Oui, ce que ne disait pas la Prophétie, c’est que le secret animant leur cœur si fier avait été emporté par une Louve, une Vargynjur…
Mais ceci est sans doute une histoire pour enfants, qui pouvant croire que des Dieux, des Seigneurs de guerre, auraient pu s’en remettre à une Sœur…
Oui, qui ?
…
FIN
Auteur : Val des Hurles-Vents
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