Attention cette nouvelle s'inscrit dans la catégorie Séries ayant comme personnage Lyda Slayl (Attention à l'ordre des nouvelles)
Le point de non-retour…
C’était si chaleureux chez elle.
Il régnait ici une agréable douceur réconfortante. La moquette, les meubles, les rideaux et le décor variaient tous dans un large spectre de teintes châtains à grises en une belle unisson quand ces deux tons se rencontraient. Oui on était bien ici.
Le parfum d’encens n’était pas irritant et les effluves cette fois de la fragrance portée par la maîtresse des lieux en relevaient d’autant plus l’envoûtement. La maîtresse des lieux… la maîtresse.
Elle était apparue comme une Elfe, sans un bruit, telle une caresse si désarmante pour elle.
Elle la trouvait si belle mais pas assez pour effrayer non plus. Non au contraire, elle était apaisante et ses doux cheveux respiraient l’amour. Elle était légèrement vêtue et dans les ombres des bougies on devinait le délinéament de sa silhouette aux formes désirables. Elle plongea son regard dans le sien.
Dehors il pleuvait sur la ville et cette pluie déferlante depuis trois jours promettait peut-être de laver toutes les souillures la hantant. Cette pensée qui se voulait une fuite ne trompa pas son attention. Elle était si proche maintenant, elle sentait déjà le souffle de ses lèvres sur les siennes.
Alors telle la pluie frappant les carreaux, ses yeux s’embuèrent de larmes.
- Je, je dois partir. Désolé…
- Mais Lyda… Lyda ! Je t’aime.
- Je t’aime…
L’avait-elle dit ? Elle l’avait entendue ? Peut-être l’avait-elle seulement pensé ou imaginé.
Lyda Slayl ne s’était pas retournée. Elle avait dévalée les escaliers la séparant de la rue tout en chassant ses larmes par la pluie inondant son visage livide.
Elle avait honte. Elle avait peur. Elle était faible. Elle n’aimait pas ça. Elle eut du coup la rage. Puis vint la colère, son amie la colère qui l’animait et qui la fit redevenir cette fille froide, dure et intransigeante.
Elle respira de nouveau la rue et la peur changea de camp. Elle n’avait plus à se mettre à nue et à dévoiler ses sentiments. Ici il fallait ne pas en avoir pour survivre.
Mais elle l’aimait pourtant.
De toute façon elle ne pourrait plus jamais aimer un homme…
*
Trois jours qu’il pleuvait sans cesse.
Les pâles réflecteurs des néons solaires et des enseignes des magasins semblaient totalement déchargés, seul de rares halos de lumières bataillant contre les ombres des rues. Et des rus se formant partout comme autant de veines déchirées répandant leurs eaux sales au gré des pentes ou du bitume accidenté, il y en avait partout.
Lyda s’était retourné.
D’ici elle voyait encore l’une des fenêtres du denier havre de cette cité viciée par la folie, la démence, la cacophonie, le chaos et la haine. Oui de l’autre côté de ces carreaux rougeoyant d’une douce lueur ocre, il y avait celle qu’elle aimait. Elle l’avait bien dit ce mot.
Amour.
C’était de l’Amour ? Elle n’en savait rien. Elle était attirée, pourquoi lutter contre ? Mais elle ne savait pas comment réagir à ça. Et cette colère qui lui brulait la poitrine…
- Tu la regardes petite chatte ? On dirait que tu ronronnes de ce que tu viens de lui faire… moi aussi j’ai envie de la faire ronronner !
Un afflux terrible de sang explosa dans le visage de Slayl. Même la surprise et la peur ne purent chasser la violence de sa colère.
Elle tenta de se retourner très vite. Elle avait aussi tenté de dégainer… trop tard !
Il l’avait saisi, elle et son arme.
Il la plaqua contre un mur dégouttant de pluie usée par la pollution et par un probable chêneau percé. L’odeur. Ce mec puait l’alcool, le vomis peut-être mais plus encore la mort. Elle aperçut des yeux jaunes comme délavés et des lèvres gonflées par quelques drogues.
Ce n’était pourtant pas qu’un poivrot ou un junky. Il était puissant. Sans halètements, les deux êtres livrèrent une lutte virile mais la testostérone eut le dessus sur la progestérone !
- Putain t’es qui toi… je suis flic gros porc. Tu…
- Fermes-là ! Il usa de tout son corps massif pour la plaquer davantage. Son épaule immobilisait le bras gauche de Slayl et sa main lui enserra la gorge alors que de son autre bras il brisa presque son poignet jusqu’à lui faire lâcher son arme.
Elle sentait son souffle brutal et chaud. Il était si proche qu’on aurait dit deux amants prêts à s’embrasser. Il se frottait déjà à elle, doucement, tel un serpent cherchant à broyer les os de sa proie.
- Tu veux… tu veux quoi bordel ?
Elle avait dit ça machinalement pendant que son esprit cherchait à une vitesse irréelle le moyen de retrouver la maîtrise de son propre corps. Il lui fallait réfléchir, réfléchir encore, se détacher de cette situation même si cela semblait impossible.
- Mais la même chose que toi… Elle !
Elle ne réagit pas.
- Tu sais ca fait un moment que je l’observe. Pourquoi t’est venue tout gâcher !
- Gâcher ? Lyda se foutait complètement des propos de ce pervers. Elle savait qu’elle ne s’en tirerait pas. Elle se surprit à penser à des Dieux qu’elle ne put nommer et à leur faire prière… qu’ils lui accordent une chance à saisir.
- T’as pas le droit de me la prendre pauvre pute ! Il serra plus fort encore ses doigts gantés autour de la gorge de la jeune femme, sa rivale.
Elle n’arrivait pas à bouger. Non elle n’y parvenait pas. Il était fort cette pauvre merde, trop fort, elle… elle n’y vit plus grand chose. Un voile obscurcissait sa vision, elle allait perdre connaissance… elle pensa qu’elle pleurait. Elle était triste de partir comme ça. Elle ne voulait pas mourir si triste.
- « Call me, call me… I’ll be ever then for you… call me baby, call me Lady ! »
- Hein !
La chance à saisir…
La surprise l’avait fait reculer, juste l’épaule mais juste assez pour qu’elle dégage rapidement son bras gauche et qu’elle lui assène une gifle qui si elle n’était pas forte le déséquilibra quand même. Lyda était encore vaporeuse. Elle s’écroula au sol mais trouva aussitôt le métal froid de son automatique.
Elle s’adossa entre le caniveau et le mur pointant son agresseur prêt à lui bondir dessus telle une bête fauve. Il s’arrêta net pourtant comme un animal l’aurait fait flairant le danger mortel.
Son bras tremblait et elle ne distinguait qu’une forme floue dans un nuage humide.
- Tu ne tires pas chienne ? Le type avança furtivement un pas vers elle.
- Bouges pas merde… bouges pas. L’avait-il entendu, elle avait encore le souffle douloureux.
Il avança imperceptiblement… mais il avança encore.
- Je, je t’arrête…
- Tu n’y arriveras pas. Le type la regardait durement mais il n’avait plus les mêmes yeux. La prudence l’emportait sur la rage. Il recula cette fois sans lui tourner le dos.
- On se reverra salope… et Elle aussi va me revoir…
Les Dieux l’avaient entendue. Il lui avait accordé une chance. Mais ces Dieux là étaient aussi pervers que ce monstre surgit des enfers de la nuit et les Dieux n’accordent jamais une faveur sans en demander le prix en retour.
Le démon face à elle eut un rictus épouvantable tout en jetant un œil à la fenêtre teintée de lumière ocre.
- Crève dans ton égout…
Il lui avait craché ça comme un défi. Il avait compris que Lyda n’aurait pas la force de l’empêcher d’aller là où elle aurait préféré être morte de le voir aller.
Lyda le comprit également.
Les yeux de l’homme s’écarquillèrent brusquement. Il forma un drôle de mouvement avec ses lèvres, les sens interdit. Il comprit qu’elle aimait vraiment cette femme.
Lyda Slayl appuya sur la détente de son arme… plusieurs fois !
*
- Mais merde réveille-toi… tu perds le contrôle là…
- Lyda ? Lyda tout va bien ?
- Tout va bien… n’importe quoi.
- J’ais pas entendu ce que tu viens dire…
- Attends ! Attends ! (Il lui sembla qu’elle venait d’hurler ses mots comme des ordres).
Elle pensa au bedonnant mais si rassurant tavernier de son pub préféré. Il ne devait pas comprendre. Elle non plus n’y comprenait rien.
Elle était recroquevillée curieusement contre le lavabo des toilettes, les mains désespérément accrochées sur les côtés, n’osant pas croiser son regard avec son reflet. L’eau se déversait sur la céramique défraîchie et lézardée de l’évier sans qu’elle sache si c’était là celle du robinet, de ses cheveux détrempés par la pluie au-dehors ou par ses propres larmes.
- Réveille-toi, réveille-toi… respires à fond, respires au max Lyda.
Cette fois elle s’était susurrée ses mots d’encouragement comme si elle expérimentait une méthode d’un de ces psychothérapeutes grotesques. Elle allait prendre la plus belle respiration de sa vie, peut-être pas aussi primordiale que celle de sa naissance mais pourtant tout aussi vitale pour son avenir !
Elle pensa presque immoralement en cet instant que ça puait trop l’urine ici pour prendre cette respiration qui se devait miraculeuse… mais elle n’y trouva aucun humour.
Alors doucement elle calma peu à peu ses tremblements, chassa la folie qui par assaut régulier tentait de lui drainer le peu d’esprit qu’il lui restait et leva doucement le visage en direction du miroir fendu et crasseux. Elle avait encore les yeux fermés mais elle y vit un tourbillon d’images en noir et blanc, en fait plus ténébreuses qu’immaculées.
Cette pourriture inhumaine (ou maladivement justement trop vicieusement humaine) n’avait presque pas eu de mouvement de recul après avoir pris cinq ou six balles dans la poitrine !
Il avait titubé alors comme un ver boursouflé et fait quelques mouvements de mains grotesques comme pour ôter les projectiles mortels de sa chair. Ses yeux porcins s’étaient fixés sur les siens (et ce regard elle ne pourrait plus l’oublier) et sa bouche déformée avait éructé quelques bruits inintelligibles avant qu’il ne s’écroule comme… comme un gros porc ; elle se rappela qu’elle l’avait désigné ainsi.
Les minutes qui suivirent furent celles d’un film d’épouvante ou d’une tristesse humaine pathétique. Diminuée et presque suffocante à cause de sa trachée écrasée, elle avait à moitié rampée dans l’eau ruisselante des égouts à la recherche des douilles de son flingue. Un réflexe étonnant à ce moment là, un réflexe de tueur avait-elle pensé. Puis le cauchemar avait perduré quand elle s’était retrouvée tout à côté de sa victime ; sa victime, quelle ironie !
Elle l’avait fouillé, peut-être. Elle ne se rappelait que du bruit de succion des chairs flasques s’affaissant dans la mollesse abîmée de la peau sanguinolente du cadavre. Un bruit était sorti de la gorge du massif être étendu… un râle ?
Mais c’est un autre bruit de couvercle de poubelle renversé qui la fit à ce moment là revivre. Un chat ? Un voisin alerté ? Un coup de vent ?
Elle s’était enfuie, elle avait du mal à savoir comment. Le feu était dans son ventre, la chaleur brulante de se faire attraper… c’était à elle de connaître l’incandescence glaciale de la peur de la bête traquée ! Et comme une bête blessée elle savait où se rendre…
Elle était entrée ici, dans le pub de Shaker… vide à cette heure de fermeture.
Shaker lui avait fait un signe curieux mais elle avait traversé la taverne comme un fantôme et s’était enfermée dans les toilettes miteuses comme si cela avait été une tanière familière.
Et maintenant elle allait relever la tête pour reprendre son souffle.
Et du moment où elle aurait relâché cette respiration, elle aurait du mal à en reprendre une aussi longue !
*
C’était elle le cadavre !
Son visage n’avait jamais été aussi blanc et ses cernes n’étaient que deux balafres violacées. Ses cheveux n’étaient plus que des fils entremêlés serpentant telles des anguilles visqueuses. Elle était trempée jusqu’aux os et des rigoles d’eaux sales dégouttaient de ses vêtements… quelques auréoles brunâtres se mêlant aux flaques douteuses des chasses percées des latrines trahirent qu’elle avait approchée de trop près l’ordure qu’elle… qu’elle avait abattue. Une tueuse… elle avait tué.
Elle se claqua aussitôt les joues comme pour s’obliger à retrouver la maîtrise.
Sa vie entière partait en lambeaux mais elle ne pouvait se permettre de lâcher prise, elle n’était pas seule…
Elle souffla avec rage jusqu’à ce que ses poumons la brulent.
- C’est parti !
Elle ferma le robinet de l’évier et cracha dans l’eau s’échappant déjà dans le siphon !
Elle reprenait la maîtrise… au moins de son esprit mais pas du temps, et du temps elle n’en avait déjà plus beaucoup, elle le pressentait.
Elle vida les poches de sa veste. Cinq douilles… une clé et pas la sienne ! Son agresseur (elle préféra de loin ce terme) n’avait rien sur lui si ce n’est cette clé.
« L’Eden vert »
118 – Bloc A
Chambre 18
Il avait une chambre d’hôtel et dans le même quartier que Halley…
Halley…
- Halley ! Murmura Lyda en pensant à ce que cet homme aurait pu lui faire. En lui téléphonant sur son portable, elle l’avait sauvé… et elle l’avait sauvé à son tour.
Un message.
C’était écrit sur son l’écran de son portable. Elle n’avait pas le temps.
Lyda changea le chargeur de son automatique, ferma sa veste pour qu’on y discerne pas les tâches brunes de son chemisier puis sortit des latrines avec une énergie nouvelle.
- Lyda ? Mais il se passe quoi là ?
Shaker était inquiet. Cette fille n’était pas banale, son métier non plus mais surtout il avait des sentiments paternels pour elle, lui qui n’avait pas eu d’enfant.
- Shaker… écoute, je… Je n’ai pas le temps ! Moins tu en sais mieux ce sera.
La jeune femme jeta un regard sur l’horloge mécanique, une curiosité dans cette ville, au-dessus du zinc, autre rareté. Il était 02h24.
Lyda blêmit… elle avait passé presque une demi-heure dans les toilettes ! C’était trop, bien trop.
- Je peux faire quelque chose ? Je…
- Donne-moi ton portable, tu sais pas t’en servir de toute façon. (Le trait d’humour de Lyda tomba complètement à plat, Shaker étant bien trop préoccupé). J’ai besoin de vêtements !
- Des vêtements ici ? Depuis le départ de ma femme j’ai rien gard…
- Les filles, y’a bien des nanas de temps en temps sans compter les danseuses ici non ?
Shaker devint rouge écarlate malgré son vécu et son âge et tenta de bredouiller que oui puis non mais que si tout compte fait et autres justifications incohérentes.
- Laisses tomber Shaker, là c’est grave. Trouves-moi ça au plus vite !
Lyda attrapa le portable du tavernier et aperçut une bouteille de la meilleure crème de whisky du patron des lieux. Elle la déboucha d’un geste et en avala une gorgée qui lui déchira la trachée.
- Mais c’est quoi ces marques sur ton cou ?! Shaker était déjà de retour les bras chargés d’étoffes. Lyda s’habilla à toute vitesse mais sans faute d’harmonie malgré les vêtements osés et dépareillés.
- Eteint-tout… et merde ! Mes clopes sont toutes mouillées… trouves-moi en, j’en ai besoin. Désolé je dois partir.
Shaker allait dire quelque chose mais Lyda avait déjà disparu dans la ruelle du dehors.
*
« L’Eden vert »…
C’était pas un nom ça pensa Lyda.
Pendant la traversée du Block menant du pub à l’hôtel miteux qu’était cet établissement elle avait été accompagné d’une culpabilité qui ne la lâchait plus… non celle d’avoir mis fin à l’existence de ce carnassier mais plutôt au manque de discernement qu’elle avait eu après avoir tiré.
Elle avait fait n’importe quoi.
D’abord le sang sur ses vêtements. Mais la pluie aurait l’avantage d’effacer toutes traces de ce combat morbide. Ensuite la présence d’éventuels témoins… il faisait si noir dans cette ruelle pourrie. De toute façon l’engrenage était en place du moment où elle avait décidé de tirer et de fuir. Mais ça il était trop tard pour en changer le fait.
Le chargeur, c’était ça l’erreur la plus angoissante. Il lui manquait six balles… six balles et elle avait cinq douilles !
Le temps s’accéléra encore davantage et elle en était déjà l’esclave.
Le dilemme entre retourner là-bas où miser sur cette chambre était déjà tranché malgré-elle car elle venait à l’instant de compter les balles de son chargeur ! Combien de temps se passerait-il avant qu’on ne découvre le cadavre et que l’on remonte jusqu’ici ? Suffisamment, elle l’espéra.
Elle remonta le col de sa veste sur son foulard et rabattit ses cheveux sur son front.
Une porte, un hall dans la pénombre, c’était parfait. Une volée de marche… c’était forcément au dernier étage car du-dehors elle n’avait pas compté plus de six fenêtres par palier.
- Hey, gamine, on va où ?
Lyda s’arrêta comme tétanisé sur les premières marches par la voix éraillée du gérant des lieux caché derrière le store d’une loge improbable plongée dans le noir. Elle décida de l’ignorer.
- Oh, je veux pas de filles de rue ici…
En un autre contexte, elle serait redescendue les marches et aurait giflé ce pourceau qui s’offusquait d’une réputation donnée à son hôtel qui n’avait du en avoir une qu’au siècle dernier. Mais elle était pressée alors elle fit danser les clés siglées du jeton de l’Hôtel en direction de l’intéressé.
Elle n’attendit pas de réactions du gérant et se hâta de grimper l’escalier jusqu’au dernier étage. Une porte, une autre, chambre 16… chambre 18. Elle dégaina son arme, actionna la clé, ouvrit la porte et la condamna sans se retourner par le verrou intérieur. Elle devait aller vite.
*
Le choc fut aussi brutal que la lumière crue du néon de la chambre.
Cette lumière sale dévoila le visage creusé et blême de Lyda mais également son effarement devant la paroi du mur sur laquelle était appuyé un bureau branlant qui n’en avait que le nom. Oui, là sur le mur, on avait (elle préféra désigner par « on » la bête qu’elle avait abattue voilà peu) punaisé des photos… des Photos d’Halley, partout et dans tout son quotidien, en courses, en promenade, à sa fenêtre, dans le métro, oui, partout !
Lyda n’y était pas.
Cela faisait cinq jours qu’elle n’avait pas vu Halley avant cette nuit, ceci devait expliquer cela.
Le temps… elle n’avait pas le temps de penser. Elle arracha aussitôt les photos, fouilla sous le bureau, sous le matelas souillé du souvenir de bien des couples et pas tous légitimes, dans les chiottes, dans le conduit de l’évier, derrière les rares cadres sans aucun esthétisme, partout. Il n’y avait rien d’autre ici.
Et fouiller les affaires poisseuses de l’homme qui avait occupé cette chambre même les mains gantées avait fini par lui faire soulever de nausées le cœur.
Elle avait la tête qui chancelait. Un brouillard de fatigue et de panique s’épaississait toujours plus autour d’elle, elle allait lâcher prise. Elle était là dans les ombres de son âme perdue mais en pleine lumière, sa silhouette filandreuse se voutant encore un peu plus. Elle tenait les photos de cet inconnu, de cet errant sans nom ni visage et elle n’avait que le regard de ce spectre la hantant comme Destin.
« Where is my mind, Where is my mind, Where is my mind »
Le portable !
C’était la sonnerie du boulot… et elle était fort à propos ! Elle n’avait pas le choix…
- Oh y’a qui là-dedans ? Il est où le mec de la chambre… ouvres-moi bordel !
Putain, le type de l’accueil. Non mais il voulait quoi cet abruti !
Cette fois Lyda su où était son esprit.
Au moment où elle prit l’appel de son portable, elle enclencha l’interrupteur de la télé en faisant hurler le son. Tout devint inaudible entre les vociférations du gérant de l’hôtel et la chaîne de télévision qui hurlait… qui hurlait ce dont la morale réprouvait ! Un porno !
Putain c’est mon jour de chance !
Elle venait de penser ça comme ça.
- « Code 4 – Warwick Avenue – Block D – GPS scan actif – Mission prioritaire. »
Merde…
Encore une vulgarité, il faudrait vraiment qu’elle se corrige.
- J’appelle les flics ! C’est pas un bordel ici, merde ! Vous vous mettez sur la gueule ou quoi ?
A croire que la vulgarité était une valeur sûre dans ce coin.
Les flics ? Pauvre abruti, c’est moi les flics ! Mais Lyda se retint de parler à voix haute. Et la fille de la télé continuait inlassablement à crier derrière elle… c’était pathétique et presque comique. A croire que le drame et le ridicule pouvaient autant se confondre que la vie avec la mort.
Lyda donna un coup de pied dans le poste de télévision qui explosa à son arrivée au sol, prenant aussitôt feu !
Pourquoi elle avait fait ça ? Pour calmer ses nerfs, parce qu’elle avait toujours vu faire ça dans les films et qu’elle en rêvait !
Mais c’était surtout pour couvrir le bruit de la fenêtre qu’elle venait de faire coulisser. Elle dévala les escaliers de secours et disparu au coin du premier bloc au moment où des sirènes de police hurlèrent.
Pourtant elle était piégée…
*
… et elle le savait !
Tout repassa comme un flash mitraillant son cerveau.
Son arme, la douille manquante, Halley, le mec de l’accueil qui pourrait la reconnaître, des indices et des coïncidences… mais le portable c’était le pire ! Le portable d’un flic était toujours tracé pour sa sécurité… et comme elle était de service, c’était encore plus vrai.
D’ailleurs le message automatique l’avait détecté car elle était proche d’une scène de crime, un moyen sophistiqué d’attirer les flics les plus proches et de laisser le moins de chance possible à un éventuel suspect… ça marchait, la preuve ! Et ca voulait dire que son crime avait été découvert au moment où elle avait reçu cet appel !
Elle était foutue…
Elle pleura un instant. Elle n’était qu’une petite fille accoutrée de vêtements de danseuses de nuit, perdue dans la nuit, seule sous la pluie, sans échappatoire.
Halley !
- Non Lyda, va falloir être une grande fille !
Elle hurla presque ces mots… et elle tira !
Peu après la nuit se déchira de lueurs bleues et rouges.
Elle les devança et se retrouva face à deux flics qui venaient de courir dans sa direction, là juste au coin des deux blocs d’immeubles.
- Putain ! Dit l’un d’eux sous la surprise (et cette fois c’était sûr, on parlait comme ça dans cette ville).
- Je suis flic ! Inspectrice Lyda Slayl… voici ma plaque.
Les deux flics la regardèrent un moment interdit, peut-être l’effet robe fendue et décolletée plongeant…
- Je viens de tirer sur un suspect… je l’ai raté, il est parti par là, foncez les mecs !
Aussitôt les deux gars virils comme deux chiens bien dressés partirent à toute allure, on se demande bien où et après qui… la promesse d’un shoot à l’adrénaline certainement. En resta un, près de sa voiture qui la fixait.
- Emmenez-moi au Block D, c’est à côté !
Le rouquin à l’embonpoint prononcé allait former un mot quand Lyda monta à l’arrière, alors il se ravisa. Il grimpa dans l’auto et la fit démarrer d’un beau coup d’accélérateur habilement maîtrisé.
- On y est dans deux minutes.
Elle n’avait pas répondu. Elle n’avait que deux minutes, deux minutes pour lui briser le cœur !
*
L’inspecteur Frarg était une fouine, il en avait l’apparence.
Frêle, un peu tordu des épaules et du dos, des petits yeux vifs, un visage émacié et un nez étroit, il n’inspirait rien de bon à ceux le côtoyant, d’ailleurs personne ne le côtoyait de trop près et encore moins trop longtemps. Ses oreilles de fouine, malgré le brouhaha alentour avaient détecté une voix lointaine, peut-être familière puis des pas claquant sur le ciment de la rue.
Elle ?
Mais qu’est-ce qu’elle foutait là cette arriviste plus froide qu’une de ces foutues climat qui le rendait perpétuellement enrhumé.
- Tu fous qu… et mais tu sors d’où là ? D’une soirée SM ?
Lyda ne répondit pas.
Putain, la Fouine, pensa t-elle. Et cette fois sa remarque était bien grossière mais pas autant que ce parasite toujours prêt à vous chercher des crasses.
Sa déveine c’est qu’il n’allait pas la lâcher facilement, sa chance c’est qu’il était merdeux et qu’il en avait l’odeur, et tous évitent de marcher près d’une merde !
- T’as été bipé ? Tu faisais quoi dans le coin ?
- J’n’étais pas dans le coin… j’étais là !
- Comment ça t’était là ?
- Cherches pas l’arme qui a descendu ce gars, c’est la mienne !
Si cet instant n’était pas proche de celui déclenchant le percuteur d’un flingue à la roulette russe, Lyda se serait marrée en voyant la tête de la Fouine se décomposer.
Mais elle due avoir la même tête décomposée à ce moment là…
*
Quatre heures plus tard…
Elle ne tenait plus debout.
Heureusement elle était assise… mais c’était déjà une torture.
Devant elle le cendrier était jonché de cadavres de mégots, sans eux elle aurait déjà craqué mais elle donnait encore le change. Pourquoi ? Parce qu’elle était inerte à l’intérieur et donc toujours aussi glaciale à l’extérieur, égale à elle-même.
Quatre heures d’interrogatoire en tête à tête avec la Fouine. L’enfer devait ressembler à cela !
Les questions avaient été toujours les mêmes, ses réponses également.
Elle s’était fixée une règle : mentir, car tout n’était que mensonges dans une salle d’interrogatoire et plus le mensonge était invraisemblable plus vous maîtrisez le jeu… Vlatan le lui avait appris.
Que faisais-tu dans le quartier ?
C’est le quartier que j’aime. J’y ai mes habitudes, bouffe et boisson au pub à l’angle du Block D et C, chez Shaker.
Pourquoi tu y étais à cette heure là ?
J’étais chez Halley Bets, une amie.
C’est qui cette fille ?
On s’est liées d’amitié chez Shaker, elle y dance. On se voit de temps en temps. Dernièrement elle se sentait épiée et comme je suis flic elle m’a appelée la nuit dernière, elle sentait qu’on la regardait de sa fenêtre.
Et ?
Et vers les 02h du matin je suis partie. J’ai décidé de faire un tour dans le champ de vision de sa fenêtre qui donne dans le renfoncement de l’Avenue Warwick.
C’est là que tu as vu la victime ?
C’était pas une victime. Il était dans l’ombre, j’ai dégainé et sommé qu’il se montre en présentant ma carte de police. C’était un piège, il y avait un autre type qui m’a plaqué et m’a étranglé, j’ai encore les marques, il a failli me tuer !
Il t’a pris ton arme ?
Je suppose, je suis tombé inconsciente, j’ai cru que j’étais morte.
Tu as entendu les détonations ?
Il me semble mais ce pouvait être tout autant le sang qui éclatait dans mes tempes… j’ai failli mourir bordel !
Comment tu expliques que cet agresseur surprise s’en soit pris à la victime ?
Laquelle, j’en suis une aussi ! J’en sais rien. Il a peut-être paniqué en voyant ma plaque, tuer un flic ça coûte cher… Quant à l’autre je sais pas si c’était son ami, peut-être pas, ils préparaient peut-être un coup contre Halley Bets. En croyant qu’il avait tué un flic il a peut-être paniqué et s’est débarrassé d’un témoin gênant en l’abattant.
Et pourquoi t’as t-il laissé en vie ?
Non mais t’aurais préféré qu’il me bute ! Il a peut-être cru que j’étais déjà morte ou alors il s’est dit qu’on me mettrait le meurtre sur le dos, au moins pour un moment, le temps qu’il prenne la tangente… et ca a plutôt marché il me semble !
Comment l’as-tu retrouvé ?
Quand je me suis réveillée j’ai vu une clé par terre avec le nom de l’hôtel.
Pourquoi tu as prévenu personne et pourquoi cette demi-heure passée dans les toilettes du pub ?
J’ai, j’ai paniqué…
Tu es flic, non ?
J’ai… putain je vais le dire s’il le faut ! J’ai cru que j’avais pu être violé ! Il m’a fallu du temps pour me remettre, je me sentais souillé, putain je suis flic mais je suis une femme !
Le gérant de l’hôtel n’a vu personne à part toi, t’explique ça comment ?
Il est passé par le même endroit par lequel il a fui… la fenêtre et les rampes de secours. Purée y’a fallu que je me batte une nouvelle fois avec lui car il était planqué derrière la porte ! Mais cette fois je n’avais pas mon arme à la main.
Le gérant a entendu les cris d’une femme et d’un homme, on peut pas le nier. Il s’est échappé ?
Il m’a presque lancé la télé sur la tête ! Le temps que je me remette debout, je l’ai poursuivi dans la ruelle mais il courait vite ce salaud. J’ai dégainé, j’ai tiré sans sommations, manquerait plus que ça.
Combien de fois ?
Une fois.
Et après ?
Après ben tu m’as embarqué au lieu de me chercher ce fumier ! Plutôt maigre de n’avoir retrouver que les photos qu’il a laissé dans un égout lors de sa fuite…
Non après dans la voiture de l’agent de police qui t’a emmené en voiture et le temps que tu marches jusqu’à la scène du crime ?
Ben je n’ai pas parlé à l’agent et j’ai marché !
Lyda Slayl venait de résumer l’interrogatoire.
Les questions avaient toutes été celles-là, ses réponses toujours les mêmes.
La Fouine ne la croyait pas, elle le savait. Peut-être qu’il savait qu’elle mentait… mais il ne pouvait pas le prouver, du moins pas pour l’instant. Il lui faudrait du temps, beaucoup de temps.
Son plus grand atout, hormis les traces d’étranglement et les photos qu’elle avait laissé en évidence dans la rue, était le fruit du hasard ou plutôt du Destin.
Et c’était comique.
Elle avait tué, elle avait menti, elle était détruite, prête à craquer, elle était jusqu’au cou dans la mélasse et ce qui la sauvait pour l’instant, c’était… un film porno !
Cet abruti gérant l’hôtel avait cru entendre les cris d’une femme et d’un homme… un porno comme alibi et preuve ! C’était surréaliste !
*
Lyda pensa une nouvelle fois à la Fouine.
Cet être vil, mais après tout il était un bon enquêteur et elle ne pouvait pas le lui reprocher, avait marmonné entre ses petites dents serrés. Il ne la lâcherait pas, il ne lâcherait aucun détail, aucune invraisemblance, aucune erreur de timing jusqu’à trouver la moindre erreur capable de la faire tomber… elle ne l’avait pas écouté si ce n’est quand il rajouta qu’il ne lâcherait pas ses amis !
Si elle avait eu à portée de main son arme, peut-être aurait-elle eu l’envie d’en décharger les dernières balles… mais elle n’était pas une meurtrière.
Une meurtrière.
Elle avait soudain décompensé.
Tout autour d’elle s’agitait des êtres malsains, fourbes, des pauvres hères aussi, des filles de rue, des macs pathétiques, des ordures, des flics aussi. Sans doute passait-elle totalement inaperçue dans cet égoïsme gras suintant de tout ces personnages mais par empathie elle sentit leur solitude… leur solitude et leur dégoût d’eux-mêmes.
Elle ne valait pas mieux.
Elle se sentait souillée comme si elle avait été baisée sur un évier sale dans des toilettes tout autant pourries sous une lumière de néon crue. C’était insensé cette pensée. Mais à ce moment précis tout était confus. Elle était couverte de sang dans les toilettes du pub de Shaker, couvertes d’immondices, l’envie de vomir, elle était nue face à son meurtre, elle se dégoûtait, elle sentait mauvais, elle était perdue, seule.
Elle eut du mal à se tenir debout.
Shaker avait-il compris son message alors qu’elle rejoignait la ruelle de son méfait ? Avait-il retrouvé son portable qu’elle avait laissé dans une poubelle ? Et Halley, Halley… Elle n’avait pu que lui envoyer un message instantané, codé dans un langage qu’elles seules connaissaient fait d’anecdotes, de métaphores et de références. Elle n’avait pas eu beaucoup de temps pour le composer dans la voiture de ce flic rouquin, deux minutes avaient été si bref pour tout miser sur Halley !
Avait-elle compris ? Si la Fouine l’avait interrogé, et il l’avait fait, elle avait compris.
Comment avait-elle pu en apprenant la vérité sur ce malade l’ayant traqué…
… son père !
Les empreintes du cadavre avaient parlé ! Ce mec était fiché… pour meurtre et viol !
Mais ce que personne ne savait hormis Halley et elle-même c’est que ce porc l’avait meurtrie quand elle était encore petite. Depuis elle n’avait pas pu aimer un homme…
Comment avait-elle pu ne pas trahir leur relation ?
Avait-elle fait le rapprochement avec elle et le meurtre ?
Comment tu tiens Halley, me détestes-tu déjà…Et moi comment je vais tenir ?
*
Elle était garée dans la Warwick Avenue.
Le moteur ronronnait doucement.
La Warwick Avenue… tout avait commencé ici comme dans un rêve. C’est là qu’elle avait connue Halley. C’est là qu’elle allait la quitter après cette fameuse nuit de cauchemar.
Elle ne pouvait plus la voir, trop dangereux pour toutes les deux. Elle n’avait pas revu Shaker non plus. Elle était en « congés », le temps que l’enquête soit clause et que de nouveaux éléments apparaissent ou décident de sa poursuite ou non.
Elle ne devait pas quitter l’Etat, sa plaque, son arme et son « Cops Phone » comme on appelait dans le milieu les portables des flics lui avaient été tous confisqués.
Pourtant elle allait quitter cette ville… et franchir le point de non-retour ? Elle l’avait déjà franchi de toute façon…
Elle ne se sentait plus une meurtrière mais une survivante.
Et c’était difficile de survivre, les deux derniers jours chez elle, coupée du monde, n’ayant été que la poursuite de ce cauchemar.
Lyda Slayl actionna l’allume-cigare en même temps que l’autoradio.
Sa cigarette grésilla au contact de la braise incandescente et une volute de fumée traversa le rétroviseur central voilant son visage d’un épais nuage cendré. Elle passa la première vitesse.
La voiture s’ébranla.
Une dernière fois le rétroviseur refléta son visage et ses lunettes noires braquées sur la fenêtre de Halley donnant dans la rue.
Une larme s’en échappa avant que la chanson du CD n’accompagne son départ… sa fuite.
When I get to Warwick Avenue
Meet me by the entrance of the tube
We can talk things over a little time
But promise me you wont step out of line
When I get to Warwick Avenue
Please drop the past and be true
Don't say we're okay
Just because I'm here
You hurt me bad but I wont shed a tear
I'm leaving you for the last time baby
You think you're loving,
But you don't love me
And I've been confused
Outta my mind lately
You think you're loving,
But I want to be free, baby
You've hurt me.
When I get to Warwick Avenue
We'll spend an hour but no more than two
Our only chance to speak once more
I showed you answers, now here's the door
When I get to Warwick Avenue
I'll tell baby that we're through…
-/-
Lyda Slayl
Val des Hurles-Vents
Histoires de...
Histoires de Polars
(paroles de chanson de la chanteuse Duffy)





