Le Roman des Germains

GERMANIA

"Le Roman des Germains"

En relation avec le site éponyme : Germania.
Sur ce lien le Roman est divisé en chapitre distinct… à consulter régulièrement.


  • Préambule

Voilà fort longtemps le poète Babrius parla d’un Âge d’Or perdu.
Quand vint son déclin une longue période Antique le supplanta. Pourtant à l’aube de celle-ci un âge trouble et sombre emporta le monde. Guerriers, Seigneurs, Rois et mêmes Dieux, le Destin de chacun allait y être soumis par une seule Loi : celle du Fer !

Venus du Nord dans un terrible fracas, les êtres qui surgirent de ces contreforts des temps étaient tels des Loups errants. Ils avaient traversé depuis leurs anciennes terres d’autres plus inconnues, terrifiantes parfois. Ils avaient traversé mers déchaînées et fleuves glacials, collines abruptes et vallons déchirés, roches enneigées et marais suffocants.
Il leur fallait courir, toujours courir et survivre, toujours survivre.
Oui ils étaient des Loups. Craints et pourchassés, tueurs et victimes, ils avaient éprouvé tous les dangers et les périls de ce monde saccagé pour en trouver un autre plus clément.
S’ils n’en avaient jamais foulé les sols, ils les arrachèrent par leur seule volonté, tels les Vents d’une tempête ! Tous savaient qu’on allait le leur contester et que leur sang en abreuverait les terres humides… Qu’importe alors que leurs chairs soient vaincues. Leurs âmes, chuchotées par ces mêmes Vents furieux les ayant toujours accompagnés, porteraient désormais leurs légendes aux confins de l’Histoire.

Ainsi ces êtres qui avaient été jadis Frères allaient s’affronter sur un champ de bataille à la mesure de leurs légendes guerrières et épiques. Et parmi tous, là, en ces Âges Sombres, une Louve allait guider l’une de ces meutes jusqu’à cette lande mythique de… Germanie !

  • La Louve de Germanie

La Forêt s’éveillait à peine et on n’en discernait que les plus hauts arbres s’extirpant d’une gangue brumeuse épaisse et opaque.
Elle s’étendait de tous côtés, Océan vert caressé par un doux vent ondulant tous ses feuillages comme des vagues au ressac subtil. Les premiers rais du Soleil encore rouge déchirèrent plus facilement un val étroit entièrement déboisé. La terre spongieuse et peu fertile n’avait sans doute pas permis que les racines de la bête végétale ne la conquière… à moins qu’un fantastique Dragon ne s’y soit assoupi trop longtemps dans le rêve de celui contemplant l’œuvre de cette nature libre.
Cette sérénité séculaire fut pourtant bientôt dérangée.
Un martèlement sourd, d’abord diffus puis plus prononcé, s’amplifiait au fur et à mesure. L’humus de ce sol vierge était en train d’être violé de frappements telluriques toujours plus intenses. Les oiseaux s’envolant et le gibier s’éparpillant en bonds apeurés en trahissaient la nature menaçante.

S’arrachant alors à la toile filandreuse des dernières brumes de l’aube, une petite troupe s’extirpa à son tour comme si elle fuyait ce danger.
Accompagnant ces fantassins, un cavalier les devançait déjà de plusieurs portées de lance. Ils remontaient tous le val en son milieu à grand pas et puissante cavalcade, plus déterminés qu’effrayés. Leur course visait à rejoindre la queue du reptile imaginaire du défilé qui finissait en une pente abrupte où la Forêt regagnait ses droits.
Au-delà un mont massif et couvert de futaies dessinait de son ombre toute la vallée. C’était là sans aucun doute leur dessein, qu’il soit leur refuge ou leur conquête. Derrière-eux le martèlement n’avait pas cessé et poursuivait son avancée certaine. Les fers du cheval s’en distinguaient pourtant alors qu’il s’approchait des bois, marquant de ses lourdes empreintes la terre meuble.
Ce manque de discrétion était là folie ou alors ces êtres n’en avaient cure.
Brusquement le cavalier tira sur les rênes et les mords de sa monture. Elle renâcla et hennit alors furieusement arrachant de lourdes et poisseuses mottes de terre passant du galop au trot.

Un autre cavalier avait été attiré par cette intrusion grossière en cet havre d’habitude plus paisible.
D’un mouvement lent, spectral même, il sembla être apparu sans bruit de la Forêt encore baignée de brouillard.
S’avançant il barra de son aura inquiétante l’intrus osant ainsi fouler son domaine !

*


L’être était grand, cela ne faisait aucun doute, même si son cheval massif pouvait faire penser le contraire.
Emmitouflé dans une ample cape aussi sombre que la robe de l’équidé le supportant on ne devinait pas son visage. L’animal était équipé d’apparats étonnants d’ambres et de colliers aux anneaux de fer lui couvrant la croupe et le crâne. Une couverture pourpre descendait de part et d’autre sur ses flancs pour qu’il ne souffre pas de la selle l’harnachant, elle-aussi affublée de longs panaches de fourrures tressés.
La Lance fixée le long de son corps attirait tout de suite l’œil.
D’un bois parfait sa hampe était bien travaillée et presque totalement couverte de Runes, une rareté, dénotant avec son fer immaculé et d’une pureté rendant son double tranchant redoutable ! Le second cavalier, armé que d’une hache et d’un bouclier fixé dans son dos, se surpris à avoir ainsi contemplé son vis-à-vis et s’arrêta un peu avant de le rejoindre. D’où il était, l’être le surplombait et le pire c’est qu’il lui sembla que cette position de domination était là toute naturelle !
Ses cheveux remontés et liés sur le sommet de sa tête dodelinèrent alors qu’il essayait de se pencher pour pénétrer de son regard vif la houppe ténébreuse de l’être inquiétant toujours muet. Il ouvrit la bouche, avalant sa salive pour choisir ses mots, puis…
- Suèves, que veux-tu ?!
La voix peu perceptible aux intonations détachées et inégales le surpris presque violemment. Il avait pourtant l’habitude de côtoyer bien des peuples. Si Suèves il était sans nul doute, il ne s’attendait pas à cette brutale apostrophe…
- J’imagine que nous partageons la même tâche. Mes pas précédent ceux ayant droit sur ces terres et ce Mont là d’où tu sembles être apparu. Par usage j’annonce leur venue à ceux s’étant égarés par ici pour qu’ils partent et leur clémence, s’ils sont Frères, en s’alliant à leur pouvoir et Royaume.

Soudain l’émissaire blêmit, le cavalier tout en descendant d’un geste gracile de sa selle attrapant son impressionnante lance.
Aussitôt les fantassins encore à distance extirpèrent de leur fourreau leurs épées !
Fendant l’air comme une lame au travers l’eau, le fer de la lance pointa un instant le Suèves qui ne songea même pas à attraper son arme…
- Le pouvoir n’appartient pas aux Hommes.
Les paroles étaient douces mais leurs propos aussi inquiétant que l’être encapuchonné. Sa lance avait tournoyé avec ses mots et il venait de la planter dans la terre en terminant ses dires ! D’un geste rapide il fit un nœud simple avec les rênes de son cheval aussi calme que lui.
- Ils vont te tuer… et ceux après eux massacrerons les tiens !
Comme une prophétie la Forêt au bas du val s’agita soudain. Des centaines d’hommes armés marchant en rang serré déchirèrent son orée, frappant toujours plus fort le sol de leurs pas ! D’ici on voyait même leurs armures scintiller de lueurs toutefois menaçantes pour ceux les contemplant.
- Ces mortels ont-ils un nom ?
- Ces… mortels ? Ce sont des Tubantes
- Pas cette bande de chiens fous, les autres là, quel est donc leur royaume ?
Le Suèves resta un moment désemparé. La troupe de Tubantes, des mercenaires ne cherchant que mort et or, fonçait droit sur l’être et celui-ci s’en désintéressait comme s’ils n’existaient pas !
- Ce sont des Ubiens et ce que tu vois là est leur puissante armée. Ils disent qu’un Empereur leur a octroyé ses terres, ce Mont et la Forêt qu’il domine…
- La Forêt !

*


Le cheval du Suèves avait eu une secousse nerveuse au dernier claquement de voix entendu.
L’émissaire avait eu également un mouvement instinctif de recul. Une tension égale à celle précédant l’orage était désormais palpable.
- Ils ne reculeront pas. Partez si vous voulez vivre !
Le Suèves oublia un instant son rôle sans vraiment comprendre sa soudaine compassion.
La troupe de mercenaires n’était plus qu’à une portée de lance et leur regard meurtrier n’appelait pas à tant de diplomatie.
- Cet Empereur est-il parmi les Ubiens ?
La voix était moins féroce mais le discours toujours aussi inconscient.
- L’Empereur est le Roi des Rois et il n’y a même pas l’un d’eux à leur tête…
L’être arracha presque le lacet de sa cape et d’un geste fantastique la projeta dans les airs. Elle claqua aux Vents ayant brusquement investis les airs et elle retomba au sol au moment même de l’apparition d’une fine pluie !
Les Tubantes stoppèrent là leur course comme pétrifiés par l’être leur faisant face… une Femme !

Elle, elle était déjà campée face à ces fous la défiant.
Elle les dominait de sa haute taille insensée ! Elle avait la noblesse d’une Cimmérienne dans l’allure et l’éclat translucide de ses yeux la pureté de la glace.
Presque à demi-nue, elle ne semblait craindre ni les Eléments soulevant sa longue chevelure noire tressée ni souffrir de ses chairs transies par la pluie et le métal de son armure lui ceignant les reins, la poitrine et les cuisses. D’une beauté inquiétante et à l’aura plus saisissante encore, elle brandit alors une longue épée froide comme le bel acier de sa lame.
Sa peau ne frissonnait même pas.
Son visage était peint de bandes blanches et ses paupières, mi-closes, peintes de noir comme les femmes des anciens âges quand l’humanité était encore animale.
Le Suèves comprit aussitôt et il n’arrivait pas à y croire.
« Chattos Suos »… c’était là une légende qui parcourait déjà ce monde à peine né.
L’Esprit de la « Grande-Forêt ». Les peuples en parlaient quand il les visitait et on murmurait que la Forêt avait ses gardiens, des êtres dangereux. Ceux-là avaient l’allure de fauves et de félins, le corps noueux et sec comme leurs arbres, les yeux durs et nerveux, le cœur intransigeant, l’épée d’autant plus ! C’était le peuple des Chattes.
Les légendes étaient vraies…
Ils étaient Frères entre tous les Frères. A croire que cette puissante fraternité serait terrible pour leurs ennemis, eux qui laissaient une Sœur affronter seule une armée !
Mais à voir comment elle tenait son épée, à voir les bagues à ses mains, son irréalité et son absence de craintes, le Suèves comprit qu’elle n’était pas qu’une Sœur. Elle était une Louve à la tête d’une meute… elle était Reine !

Les Tubantes, passée la surprise, y virent plutôt de bien bas instincts à assouvir…
S’approchant comme des bêtes de la proie convoitée, ils allaient se déployer quand elle écarta les bras, penchant curieusement la tête d’un côté comme absente. Aussitôt le ciel se déchira d’un coup de tonnerre effroyable et inattendu !
Ce fut là l’appel à la démence des choses…
Le regard des mercenaires s’arrondirent d’affolement, des ombres venant de s’arracher de la Forêt dansant dans leurs pupilles. Des Loups !
Une meute de ces fauves, comme répondant à un appel, courrait en direction de ces hommes. Leurs langues allaient de droite et de gauche laissant apparaître par instant leurs terribles crocs. Ils étaient sombres mais leurs yeux brulaient comme des braises incandescentes. Les guerriers commencèrent à reculer lentement d’abord incrédules puis plus rapidement.
Tout cela était comme freiné par le temps, les Dieux s’amusant à en suspendre la course se délectant du combat étrange à venir.
- Si tu veux vivre ne bouge pas !
Le Suèves sursauta.
Elle était à ses côtés, presque à son épaule, mais ne le regardait pas.
- Les Ubiens ne reculeront pas face à quelques Loups, si féroces soient-ils…
- Vous, Suèves, auriez pu devenir plus craints que ces fauves. Reste là !
Ce n’était pas un ordre, il le comprit… mais un sage conseil et une clémence dont il ne saisit pas pourquoi il en était sujet.
Les Loups les dépassèrent presque sans un bruit comme s’ils ne les voyaient pas !

Elle était déjà remontée sur son cheval.
Elle passa de nouveau à sa hauteur.
- Suèves soit à jamais porteur de la mémoire des tiens… et dis à tous que la Nôtre est née !
A cet instant le fracas du ciel couvrit de nouveau l’irréalité de ce qui se déroulait plus bas. On n’entendit pas ce que la Reine des Chattes chuchota au Suèves. Mais lui la vit lancer son cheval dans une chevauchée aussi démente et furieuse que l’orage se déchaînant sur le val.
Le monde bascula alors dans la folie…

*


Les Ubiens la remarquèrent-ils ?
Un esprit sain pouvait-il d’ailleurs réellement imaginer tout cela.

Dévalant la pente du val le massif cheval portant cette Reine prenait toujours plus de vitesse, emporté par la même fougue de sa cavalière.
Derrière eux des hommes fuyaient en tout sens poursuivis et déjà pour certains déchirés par les crocs carnassiers des Loups ! L’un des Tubantes avait tenté de barrer la route à cette démone. Elle ne l’avait même pas tué mais simplement assommé du pommeau de son épée ! Elle portait désormais sa lance pointée vers l’armée qu’elle s’apprêtait à défier…
Les cheveux trempés de pluie, ils retombaient sur sa nuque et son dos en gerbes d’eau à chaque puissante foulée de sa monture. Sa lance suivait ce rythme animal et sa poitrine se soulevait sous sa respiration brutale, ses joues s’empourprant de rage.
Elle était sauvage et libre.
Elle chevauchait vers le Destin qu’elle avait choisi, peu lui importait la Gloire, seul le sentiment d’être vivante et de sentir battre son cœur ayant un sens. Elle buvait la pluie coulant sur ses lèvres, sentait chaque fragrance venue de la Forêt et de la terre sous elle. Le Vent sifflait tout autour d’elle, le tonnerre et les éclairs l’accompagnaient et sa lance étincelait comme la foudre !
C’était à un temps où nul n’inscrivait le nom des Glorieux, non.
Mais à cet âge antique on marquait son passage sur le champ de bataille, de son courage à vaincre son ennemi et de l’honneur gagné à périr sous ses coups !

Etait-ce une Femme, une Reine, une Déesse ou une Sorcière ?
Cette époque appelait beaucoup de questions mais nul ne s’intéressait vraiment à leurs réponses.
Pour les hommes s’apprêtant à livrer combat, ils ne doutaient pas que les Dieux seraient présents sur le champ de bataille, peut-être même parmi eux. Ne venaient-ils pas d’envoyer l’une de leurs Valkyrjas pour qu’elle choisisse parmi tous les plus valeureux ?
Elle tuerait de toutes manières les plus lâches…
Elle était désormais proche.
Elle semblait pleurer, de longues traînées noirâtres coulant de ses yeux de glace. Mais ce n’était là que les larmes des nuages noirs éventrés au-dessus du champ de bataille délavant son maquillage de guerre. Elle respira alors longuement comme si elle ne pourrait plus jamais relâcher son souffle puis projeta sa lance de combat de toutes ses forces ! La hampe vrombit au-dessus des premières lignes Ubiennes pourfendant les airs en hurlant presque… C’était là le signe de l’engagement de la bataille selon les coutumes de ces Clans guerriers.
Poursuivant sa course, elle tira son épée à la lame bleutée et azurée des éclats de la foudre tout autour du val puis s’élança de plus belle. Chevauchant la lande d’abord seule contre une armée entière voilà qu’un, puis deux et pour finir des centaines d’hommes couraient à leur tour aux orées des bois sur chacun de ses flancs ! Ce fut bientôt tout un peuple, son peuple, qui telle une meute lui emboîta le pas, accompagnant avec résolution leur Reine-Louve

*


Le dénouement pouvait désormais s’abattre sur la scène de ce théâtre dramatique des Hommes et sur le spectacle mémorable du déchaînement des Eléments au-dessus d’eux !
D’où il était l’émissaire Suèves était aux premières loges.
S’il fut l’un des tout premiers à avoir croiser une femme, et quelle femme, Chattes, il découvrit les guerriers de ce peuple. D’ici il ne pouvait bien les voir mais ils étaient rapides, se déplaçant en petit groupe derrière un chef de guerre. Quand les Ubiens formaient des rangs en triangle, peu réactif et engoncés dans leurs armures imposantes couvertes de fourrures, les Chattes, pour certains torses nus et seulement peints de couleur de combat, les harcelaient sur leurs flancs. Que certains de leurs ennemis s’échappent des rangs et d’autres carnassiers fondaient sur eux !
La pluie ruisselante irriguait les marécages du val et les hommes s’y enfonçaient, incapables de toucher leurs adversaires avec leur glaive quand ceux-là avaient des lances ! Les Chattes comprenaient la terre, ils connaissaient les nuages, savaient utiliser la pente du terrain, les ombres, le bruit et jamais ne se désolidariser de son Frère d’armes tant qu’il n’était pas sauf d’un combat engagé…

- « Quand tous vont au combat, les Chattes eux vont à la Guerre ! »
Cela avait été les mots qu’elle lui avait crié avant de lancer son cheval.
Il comprit maintenant ce qu’elle voulait dire.
Elle avait ajouté qu’elle ignorait si son peuple embrasserait sa cause… comment pouvait-elle en douter ! Les Chattes venaient de naître dans la mémoire de tous, et ce fut là si brutalement qu’on préférerait taire leur nom de peur d’attirer leur attention…
Le Suèves avait tourné la tête en direction du Mont brumeux derrière-lui perdu dans le ciel devenu si noir de l’orage surnaturel le couvrant. Il n’avait plus besoin de regarder la bataille, l’issue étant certaine.
Les Frères s’étaient déchirés et cette haine fratricide serait une tâche indélébile entre les Ubiens et les Chattes mais aussi avec la plupart des autres Clans Germains. Elle avait compris que ces traîtres avaient corrompu leur liberté à une autre puissance tout aussi conquérante que la leur. Elle le lui avait demandé.
Elle avait alors eu un mouvement d’épaules et d’un air hautain mais lucide le lui avait bien dit. Et malgré l’orage couvrant ses dires jamais il ne les oublierait.

Ce « Mont aux Loups » serait désormais le royaume de son peuple. Et ce qu’elle avait alors dit c’est qu’il ne faudrait pas un Empereur pour le leur prendre mais tout un Empire !
Ce qu’elle ignorait c’est que cette sombre prophétie était déjà engagée…

  • L'épée de César

Oppidum Ubiorum…
Un nouveau jour se leva sur la cité déjà grouillante bordant la rive Ouest du majestueux Rhin. Depuis l’aube les brumes du fleuve glissaient dans les rues encore écrasées de chaleur malgré l’arrivée de l’automne, y apportant une fraîcheur agréable.
Les premières barques et chaloupes chargés de nasses gorgées de poissons et qui feraient le bonheur des citadins accostaient dans le petit port fluvial qui s’agrandissait presque chaque jour davantage. Aux portes de la ville, venus depuis toute la Gaule, des hommes du pays poussaient leurs bœufs tirant eux des chariots de céréales et de denrées diverses. Partout des chantiers prometteurs se mettaient en branles, les tailleurs de pierres réveillant les derniers endormis par leurs coups de masses et de ciseaux à pierre.
A leur tour les terrassiers s’activaient depuis les douves monumentales dont le délinéament présageait de la géométrie à venir des fortifications de la cité.
Oui, Ara Ubiorum allait bien changer depuis sa fondation par le héros de ses habitants, le Général Agrippa. Ceux-là, par hommage à la protection qu’il leur avait fourni, aimaient même à se faire nommer les Agrippenses. L’Ara, l’Autel de la cité, y louait sa mémoire.

- Agrippenses… Il murmura ce nom avec un haussement d’épaules.
Les gens d’ici vivaient dans un mensonge et ils reniaient leur ancien nom chez les Frères. La Cité ou l’Autel, quel que soit la désignation de ce post-avancé n’était que celui des soumis à Rome, les Ubiens ! Il remercia soudain les cieux de n’avoir pas parlé à voix haute.
Une troupe de Légionnaires Romains venait de déboucher d’une ruelle à sa hauteur…
S’adossant au mur de l’échoppe d’un commerçant, il fit mine de s’intéresser à quelques pièces d’orfèvreries.
Par instinct, il glissa discrètement son autre main sur le pommeau d’une de ses dagues. Son ceinturon en accueillait plusieurs mais aucun garde à son arrivée ne les avait remarquées.
Ses doigts blanchirent et ses yeux brillèrent malignement au passage des hommes dans son dos. Des Germains venaient dans cette cité du négoce, mais au contraire d’eux lui n’avaient ni fourrures, ni bois à vendre, pas même quelques larmes d’Ambres.
Il avait d’autres intentions… dangereuses pour sa vie et celle de ceux qui les devineraient !
Les hommes en armes ne lui prêtèrent pas attention au contraire du marchand Ubiens.
- Ce sont des médailles frappées du noble Agrippa et de son Empereur, le Grand César.
- César…
Ce marchand avait-il lu en lui ?
Un rictus discret se dessina sur ses lèvres. Non, cet homme en voulait à sa bourse, pas à ses pensées secrètes. Il dégagea sa main du pommeau de la dague.

*


Karev s’était éloigné de l’agitation de la cité et de la suspicion de ses gardes.
Là au bord du légendaire Rhin, il mira un instant ses eaux mythiques. Il s’amusa avec les reflets du soleil en les créant depuis le médaillon qu’il avait acquis auprès du marchand. Puis son regard se durcit, ses yeux se portant au-delà du cours d’eau.
L’Est était face à lui.
Il provenait de l’Est, du grand Est. Les gens comme lui étaient très rare dans cette partie du monde.
Son peuple n’avait jamais eu de terres.
Toujours persécutés, bannis très souvent, rejetés parfois par leurs propres Frères, la Fortune n’était pas de leur camp. Alors ils avaient décidé de prendre ceux qu’on leur refusait ! Beaucoup comme lui erraient depuis avec une férocité instinctive, presque animale… Survivre faisait parfois de vous un tueur pour ne pas être tué.
La lutte pour un territoire ou par un royaume ne permettait pas la faiblesse.
Depuis chacun des Frères de son Clan gardait dans le cœur l’espérance d’en trouver un et dans l’âme la mélancolie de traverser l’Histoire sans pouvoir nourrir la terre de ses cendres… Leur réputation venait de là.
Au moins vivaient-ils Libre.

Il sortit de sa manche un second médaillon…
Celui-ci il ne l’avait pas troqué mais disons « emprunté » ! Il s’en amusa.
Puis il rit discrètement au bon tour qu’il s’apprêtait à faire. César était face à lui sur cette petite pièce métallique.
Non loin de la petite butte où il avait pris place, surplombant le Rhin, demeurait les vestiges des piliers d’un pont. C’est César qui l’avait fait construit pour étendre ses conquêtes à l’Est du fleuve et de la Gaule.
Il changea d’avis, l’Océan vert qu’était la Forêt Hercynienne le décourageant peut-être, à moins que les terres marécageuses et brumeuses de la Germanie ne lui donnent là que peu de Triomphes. Il y trouva toutefois un peuple pour le servir. Foedus fut passé avec ces alliés si demandeur de sa protection.
Il leur assura le Droit sur cette partie du monde et mission d’en protéger le limes naturel formé par le grand fleuve qu’était le Rhin. Ces si fiers Fédérés, s’ils avaient la bénédiction du plus grand conquérant de l’Histoire, n’en eurent ni le soutien armé ni même quelques renforts ! Repoussés par leurs voisins Germains, ils furent vite acculés sur la portion congrue de leur territoire.
Pire encore, les Chattes, leurs plus cruels ennemis, les en chassèrent !

Agrippa les sauva.
Ce Général avait besoin d’une place forte pour permettre aux Légions Romaines de se reposer mais aussi d’un lieu où concentrer le négoce et les voies de communications de cette partie du monde conquis depuis peu. C’est un petit oppidum dans le royaume de la rive Ouest des pourchassés qui trouva sa grâce.
Ceux-là s’y réfugièrent en se soumettant d’autant plus.
Ara Ubiorum fut fondé et avec l’éternel loyauté de son peuple, les Ubiens.
L’Autel en la Gloire du héros Agrippa fit même de cette cité, un lieu spirituel. Et chaque temple a sa relique sacrée pour enflammer la ferveur de ses fidèles…

Karev le Vandales se fendit de son habituel rictus malingre tout en s’adressant au médaillon et à César lui-même !
- Il aura suffit d’une de tes épées pour faire des Ubiens tes sujets ! Une fois dans ma main et quand j’en serrerais la garde, faute d’un Empire, peut-être m’offrira t-elle au moins un Royaume…

  • La Prophétesse

Un Vent doux chuinta au travers des arbres de la Forêt comme s’il s’amusait à en éviter les troncs.
Glissant de part et d’autres, il prit de plus en plus de vitesse, jusqu’à déboucher en une trouée. Comme surpris, il feula puis tournoya tout autour, longeant l’orée du bois. Ainsi piégée, il emporta avec lui les feuilles mortes jonchant les herbes grasses. Les retenant dans ses doigts éthérés un instant, il les souleva haut avant de les laisser retomber. Il s’égara ensuite dans les cieux non sans agiter les branches des arbres protégeant la clairière, libérant davantage de feuilles déjà mourantes.
Ce fut merveilleux.
Partout les feuilles voltigeaient, les rais du soleil chaud les auréolant de couleurs chatoyantes. Ces mêmes rais zébraient la paisible clairière jouant de belles ombres sur les fleurs encore irisées au début de cette saison automnale. Des abeilles en profitaient encore, des nuages de pollen pailletant d’or la terre et l’air, peignant la Nature d’un éclat magnifique. Le clapotis d’un cours d’eau coulant non loin était perceptible, cette musique accompagnant le tableau idyllique de cette harmonie des Eléments.
Mais bientôt ce fut un chant qui se leva des blés sauvages, leurs épis se balançant lentement comme s’ils dansaient sur la voix enchanteresse venant de l’entonner…

Elle regarda tristement les feuilles prendre de la hauteur, certaines s’échouant telles des âmes-en-peine puis bientôt se rejoignant toutes jusqu’à joncher le sol… mais déjà son regard s’échappa bien au-delà du monde paisible que fut Vanaheim et son ère d’or. Elle y voyait encore les champs de blés rivalisant de leurs grains dorés et brillants avec le Soleil ardent. L’herbe était grasse, haute et d’un vert émeraude. Et les arbres… son arbre en particulier, oui, l’arbre aux fruits d’or.
Elle était en transe.
Ses yeux pourtant aussi noire que ceux d’une biche étaient statiques et couverts d’un voile brillant embuant ses iris aussi brillants que les étoiles. Elle voyait par delà sa vision étriquée, elle voyait les Neuf Mondes auxquels chacun prêtaient sens dans le sien.
Celui des anciennes divinités Vanes était comme cette clairière.
Leurs esprits étaient incarnés tout autour d’elle.
Elle était frêle, la peau si blanche qu’on pouvait la croire malade, un sentiment renforcé par ses cheveux roux si fins comme du verre qu’un souffle aurait pu les briser. Mais elle était riche d’une force monumentale, elle était en osmose avec l’harmonie des Eléments et avec les battements telluriques dont les pulsations de son propre cœur s’accordaient !
Presque en prière sous l’arbre de vie, elle communiait avec Idunn et ses pommes éternelles dont chaque être se nourrissait, même les Dieux…

La mélancolie lui enserra soudain le cœur et l’harmonie de sa transe se délita dans des saccades chaotiques.
Une perturbation emportait ses sens.
Autour d’elle le monde de Vanaheim se fanait laissant apparaître l’écorce plus rude des arbres, les arêtes des rochers plus acérés, les rosiers plus épineux et le Vent plus glacé. Les Dieux antiques et paisibles luttaient contre d’autres leur disputant ce royaume. Tempêtes, orages, foudres, fracas, Vents furieux et ouragans, glaces, déluges, c’étaient là leurs manifestations.
Les Ases étaient à l’image des peuples les louant. Violents et rugueux, ils devaient arracher la terre et la prendre comme territoire.
Mais les Loups pouvaient encore côtoyer l’Ours et le Sanglier.

Elle n’était plus dans le monde des Vanes ou des Ases, sa vision se troublait de plus en plus.
Les brumes épaississaient… elle n’y discerna que des ombres diffuses.
Mais elles approchaient !

*


La forêt, déjà sombre et si déserte, devint brusquement inquiétante, inextricable, nauséabonde, les branches s’enchevêtrant et se cognant sous des vents mauvais, seuls capables d’en franchir les feuillages. Les arbres semblèrent pris de soubresauts hostiles et les nervures de leurs écorces se creusèrent tant que leurs aspérités devinrent autant de pics acérés et tranchants ! La cueilleuse jeta quelques coups d’œil instinctifs et inquiets puis se dirigea vers une petite pommeraie recherchée.
Mais leurs pommes n’étaient plus que fruits violacés, un suc semblable à du pus en dégouttant tel un venin acide et sulfureux. Les feuilles jonchant le sol n’étaient elles plus qu’un compost marécageux, un bourbier pestilentiel suppurant un air maléfique et dangereux…
Soudain le sol spongieux s’agita comme si les racines de la terre même voulaient s’en extraire. Un vent trop brusquement glacial fit tournoyer juste au-dessus du bourbier toutes les feuilles mortes et les branches pourries jonchant auparavant le sol. Les murmures des airs devinrent feulement et chuintement repoussants accompagnés bientôt de l’entrechoquement des mottes de terre, des feuilles et des branches se brisant les unes contre les autres. Cela forma un entrelacs de débris de plus en plus épais qui sembla être mue de respirations propres !
Alors, tel un charnier enfoui qui se serait animé dans une colère haineuse et terrible, se dégagea de cette masse impure une créature infernale. Cela ressemblait plus à un monticule qu’à un être mais les mouvements s’articulaient toutefois même ainsi désordonnés et grotesque. C’était ancien, ça provenait des profondeurs de la terre et des ères, cela sentait une odeur venue d’âge non moins antiques. Cela n’existait pas mais c’était d’une présence effroyable, une présence implacable, mugissante, sans mesures et capable d’emporter les esprits les plus sains.
Ce n’était là que de la boue, des végétaux, du bois, des pierres et des vents mais c’était là les Eléments créateurs de la vie… pourtant ce qui les animaient en cet instant et en cette entité était là la volonté d’un esprit sombre, bestial, primaire et sans contrôle.

Dans un cri déchirant et sans prévenir, la chose déracina l’un des pommiers porteur de tant d’espérances et plongea la présence ressentie de ce qui lui servait de regard, bien qu’il soit sans vie et désespérant, dans celui de la petite femme à ses pieds !
Alors…

Alors elle revint à elle, couverte de sueur et tremblante, arrachée à sa transe.
Ses yeux étaient encore clos et la fatigue pesait sur ses paupières. Elle avait du mal à reprendre son souffle.
La Prophétesse du Clan des Foses était quelque peu égarée.
Puis l’image de la créature effrayante de son cauchemar chamanique lui revint. Cette présence était réelle !
Elle ouvrit les yeux…
Elle ouvrit également les lèvres mais aucun son ne vint. Le choc était trop brutal. La prophétie ne concernait pas une menace à venir sur son peuple mais sur elle… et elle ne l’avait présagé que trop tard.

*


Les Jotuns de sa prophétie l’encerclaient !
Ceux-là étaient moins cauchemardesques que dans sa transe mais aussi menaçants. Ces hommes couverts de heaumes en bronze et de plastron au métal étincelant rirent méchamment en regardant la petite femme.
L’un d’eux avait de son glaive tranché l’une des branches du pommier sauvage qu’elle honorait de ses prières. Les pommes étaient là, jonchant le sol à ses pieds, talées par leur chute. Elle eut quelques sanglots. Le même ravagea alors son , son autel sacré.
Constitué simplement d’un cercle de petites pierres, de quelques branchages, d’un récipient d’eau et de denrées offertes aux esprits de la Nature, il n’en était néanmoins pas plus vénéré qu’une icône en son temple. Mais l’être grossier qui le dispersa de coups de sandales n’en avait cure.
La jeune femme, petite proie piégée, se remémora son enfance.
Elle était née Atuatuques qu’on disait descendants des Cimbres. Les Cimbres, et notamment les femmes, connurent une fin atroce préférant s’entretuer que de devenir Lètes, le nom donné aux esclaves Germains des conquérants Romains.
Ces derniers annexèrent la cité Atuatuques.
Son Clan s’était exilé et depuis avait vécu chez les Foses dont elle était devenue la Prophétesse. Et Rome était friand des Prophétesses Germaines, à l’époque d’autant plus si elles étaient Cimbres.
Elle se releva d’un bond et tenta de s’échapper.
Les Légionnaires rirent de plus belle, la poussant d’un à l’autre à chaque fois qu’elle essayait de percer leur ligne… Ses cheveux les frôlaient comme des caresses et les fragrances du parfum naturel et fruité de sa peau ensorcelaient leurs sens et leurs désirs !
Celui ayant souillé son Vé la saisit violemment.
Elle ne comprenait pas leur langue mais devina ses intentions malsaines.
Elle lui cracha soudain au visage !
- Que Hel prenne ton souffle…
Elle s’était jetée sur le Légionnaire, l’embrassant avec rage, presque démence. Elle le mordit.

Il la jeta au sol.
- Cette sorcière est folle !
S’essuyant la bouche ensanglantée, il leva son glaive…
Mais la Déesse des Morts avait entendu la supplique de la Prophétesse. Une malédiction prononcée n’était jamais ignorée.
Une flèche vicieuse sortit de l’orée sombre des bois transperça la gorge du Romain !
Plusieurs traits se brisèrent sur les plastrons des autres Légionnaires. Se protégeant de leurs grands boucliers, ils saisirent la jeune femme et coururent en direction d’une large rivière. C’était le cours d’eau sacré des Foses, la Fuhse.
Une barge y était accostée avec quelques hommes à bord.
- Partons ! Tous aux rames !
Le chef de la troupe ligota aussitôt la captive et la bâillonna de crainte qu’elle ne crache d’autres malédictions, il l’avait bien compris.
Les autres Légionnaires s’étonnèrent de ne pas voir les hommes cachés dans la forêt. Quelques flèches timides sifflèrent encore autour d’eux mais aucun ne se montra pour les attaquer.
Ils étaient pourtant en petit nombre et vulnérable.
Par chance ce n’étaient pas des Chauques, les terribles vigies des fleuves.
Apparemment les Foses étaient plus indécis ou moins organisés.

*


Le bateau glissait lentement sur la Fuhse aux eaux vives et claires.
Les rameurs et barreur jetaient encore quelques coups d’oeils inquiets derrière-eux comme s’ils craignaient des embuscades. Mais non, les gens du peuple de cette fille ne la libèrerait pas, ni même tenterait de le faire…
Le chef des Romains le comprit. Et il partagea sa désespérance quand elle le comprit également. Il n’aimait pas qu’on traite ainsi les femmes, il n’était pas un monstre et puis il n’était que peu superstitieux.
Pourtant il avait bien vu cette Prophétesse maudire cet idiot qui voulait la violer.
Comment dès lors expliquer le peu de menaces des archers Foses alors qu’un seul de leur trait avait pu tuer sur le champ et de quelle manière l’un de ses camarades. A se demander si cette flèche provenait bien des Foses…

Il sursauta.
Elle le regardait, sans méchanceté mais durement.
Il esquissa un léger sourire, tentant de rassurer cette petite femme qui avait plus de courage que son propre peuple. Savait-elle qu’on l’emmènerait à Rome, bien loin de ses terres ?
Ce ne serait de toute façon pas avec cette embarcation et ils leur fallaient rejoindre le port d’Ara Ubiorum au plus vite.
Une nouvelle fois elle recroisa son regard comme si elle avait lu dans ses pensées.

Et, énigmatiquement, elle lui sourit à son tour…
Un bien étrange sourire…

  • L'Or du Rhin

Les ombres avaient gagné la cité d’Ara Ubiorum et de son autel.
Ce lieu de culte au cœur de la ville érigeait sa masse aux parois lisses biens plus haut que les grandes palissades de bois de son enceinte. Cette tour carrée dominait son monde à ses pieds mais défiait également celui lui faisant face par delà les eaux sombres du Rhin.
A cette heure de la nuit les brumes des eaux du fleuve étendaient leur toile ligneuse dans une gangue étrange et inquiétante. Les hommes assurant la garde du temple n’aimaient pas cette sensation et sans se le dire ils se regroupaient davantage pour chasser la peur en parlant plus fort et en forçant leurs rires.
Les tours de garde qui portaient là bien leur nom étaient également un peu plus omis.
Aucun d’eux n’aperçut dans les ténèbres une ombre plus mouvante se détachant des autres ombres.
Celle-ci s’était glissée depuis le Rhin à moins qu’elle ne soit apparue dans le brouillard, matérialisée par quelques sorcelleries. Ce serpent noir approcha d’une des parois puis lentement rampa tout contre, se convulsant grotesquement tout le long !
On ne devinait rien de son corps couvert d’une peau mat et pierreuse le rendant presque invisible aux lueurs des torches et braseros plus bas qui absorbaient la lumière davantage qu’ils la restituaient… Arrivé en haut de la tour ce reptile sans visage se lova de manière répugnante contre la corniche.
Attendant on ne sait quoi, peut-être sa proie, voilà qu’elle bascula de l’autre côté disparaissant à la vue de tous les Agrippenses de la cité…

*


Peu avait le privilège de venir jusqu’au cœur du temple.
Le visiteur qui accompagnait le gardien des lieux ne semblait pourtant pas en être plus que cela honoré. En fait on aurait pu penser qu’il allait monter sur un piédestal pour s’y muer en une statue impériale ! Sa présence était forte et il était homme à être peu impressionné.
Néanmoins il toisa la pièce faiblement éclairée comme un Général regarde ses troupes.
Les ombres dansaient sur son visage résolu creusant les joues tendues de sa mâchoire serrée. Les objets d’art Germains ou Celtes le laissèrent indifférent. Il ignora également les reliques de Seigneurs de guerres et autres Rois dont plus personne n’avait en mémoire le renom supposé… Or et bijoux n’attisèrent pas davantage sa curiosité. Il fit un signe respectueux quand l’homme malingre à ses côtés lui présenta avec éloge l’hommage rendu au fondateur de la cité, Agrippa. Mais ce n’était là que politesse protocolaire.
- Et voilà l’épée de…
Le Consul Ubiens de la cité ne poursuivit pas sa phrase, c’était inutile.
Son invité s’était déjà avancé vers l’artefact sacré.
Il était bien plus grand que nombre de Légionnaires et il intimait la même crainte que les chefs de ces puissants guerriers, le Centurion. Son plastron, son glaive et ses apparats étaient de ceux-là. Mais son épais manteau brodée de lauriers d’or aurait fait plier jusqu’aux Centurions Primipiles, les plus émérites guerriers de l’armée de l’Empire !

Le soldat qu’il était fut cette fois bouleversé par l’honneur d’être face à l’arme du pouvoir absolu, l’épée de César…
Il la contempla longtemps et le Consul n’osa interrompre ce recueillement. Un moment l’homme tendit sa main gantée de cuir vers le pommeau mais il y renonça comme un enfant craignant de se faire disputer. Il eut une longue respiration sans qu’on sache si elle était de regret ou de satisfaction.
- César vous a donné un Destin et Agrippa une Cité… Je vais moi vous offrir un royaume depuis le Rhin jusqu’à l’Elbe !
Les mots avaient claqué et résonné sèchement au travers de la pièce s’engouffrant jusqu’au boyau de pierre ouvert au-dessus de l’épée, puits de lumière dont le soleil de midi en auréolait chaque jour la majesté…
- Gouverneur des Gaules, soyez loué pour cet honneur. Cette tour même sera à votre seule Gloire quand la Fortune aura fait de votre volonté un Triomphe !
Le dit Gouverneur allait répondre quand il entendit des ânonnements inaudibles et étouffés depuis une autre pièce séparée d’une simple tenture. Une fragrance particulière s’en échappa imperceptiblement comme si un souffle envoutant l’avait porté à escient.
- Vous ne devriez pas…
Le Consul se figea à ses propres mots qui auraient pu heurter l’hégémonie de son vis-à-vis. Celui-ci ne s’en formalisa pas, l’esprit trop intrigué par tant de mystères.

- Qu’est-ce que tout cela veut dire ?
Le Romain, homme de principes, s’étonna de trouver liée et bâillonnée une femme si fragile et presque encore enfantine. Il intima l’ordre de lui ôter son bâillon sur le champ.
- Il serait dangereux de se laisser aller à une telle faiblesse. La force de cette Prophétesse est bien dans sa langue maligne… Elle vous maudira sans aucun doute.
- Les siens me maudiront bientôt tous… Ôtez-lui son bâillon !

*


Le Consul se tripotait le menton, anxieux.
Il labourait sa peau cramoisi avec rudesse, se l’arrachant presque. Quel imbécile il était d’avoir fait mettre cette captive en ces lieux. Il avait voulu faire sensation auprès de sa petite cour suffisante et voilà qu’il avait fallu que cet autre imbécile s’y intéresse.
Aussitôt il sursauta, jetant un coup d’œil effrayé par-dessus son épaule comme si le Gouverneur Drusus allait surprendre ses pensées. Nero Claudius Drusus, le Gouverneur des Gaules !
Qu’allait penser le nouvel homme fort de l’Empire de cette mascarade et de ce théâtre de mauvais goût joué par cette sorcière.
La maudite, tôt fait sa langue de vipère libérée, avait craché son venin.
Lui avait du traduire bien malgré lui ces prophéties lugubres.
Elle s’était aussitôt moquée, lui conseillant de préparer la cité au deuil prochain de son fondateur. Mais ce présage cruel n’arriverait selon elle qu’après l’échec de Drusus ! Cet instant avait été une torture à rapporter au Gouverneur…
Elle avait rit. L’homme de l’Empire serait chassé par une Louve ! C’était tout.
Mais le pire advint quand elle prédit que le nom même de Drusus serait raillé et oublié de tous… Et ceci par la honte qu’on aurait à le prononcer, lui qui serait vaincu par les siens sans même qu’il ne tire le glaive de son fourreau ! Pour finir il aurait une mort tout autant ridicule et sans plus de Gloire…

Le Gouverneur avait haussé les épaules laissant là le Consul pour retourner auprès de ses troupes.
Rome avait une fascination bien étrange pour les Prophétesses Barbares.
- Gardes ! Emportez-moi cette chose loin d’ici…
Les trois hommes d’armes se figèrent au lieu d’avancer, les visages décomposés !
Le Consul allait le leur reprocher mais instinctivement il suivi leur regard portant derrière lui. Il défaillit à son tour. Elle était là, debout et libre de ses mouvements, leur faisant face !
Mais si cela était déjà fait troublant, il y avait spectacle plus stupéfiant encore.
Comme une araignée menaçante et effrayante glissant le long de son fil, un être emmitouflé d’habits aussi gris que la pierre descendait rapidement depuis le plafond de la pièce ! C’était aussi répugnant et glaçant qu’un tel insecte.
Un instant il sembla chuter car il disparut, pourtant sans un bruit, derrière le socle où reposait l’épée de César… l’épée ! Il l’avait saisi !
Il dégagea de son autre main l’une des nombreuses dagues attachées à son ceinturon… Une manquait déjà tenue par la petite femme. Aucun doute, il le lui avait lancé et elle avait pu trancher ainsi ses liens !
- Cours…
Se déplaçant sans bruit, il murmura ce simple mot, doux plus qu’autoritaire à l’ancienne captive.
Le Consul disparut lui-aussi en courant par l’embrasure d’un couloir dérobé.
Il laissa le soin à ses gardes d’assurer sa protection, malheureusement pas la leur…

*


L’eau du Rhin était froide et saisissait les chairs.
La Lune ne s’y reflétait pas, les nuages des cieux et la brume du fleuve, la dissimulant. C’était une chance pour les fugitifs poursuivis par les gardes de la cité Ubiennes !
Karev le Vandales sentait son cœur battre, prêt à rompre de l’excitation explosive l’animant. Il s’était introduit dans un des bastions de l’Empire, avait réussi à s’échapper tout en emportant avec lui l’épée de César et cette fille, une Sœur… Profitant de l’effet de surprise, et d’une retraite vers le fleuve étudiée toute la journée avant son forfait, il avait eu l’initiative pour échapper aux gardes du temple, du port et du mur d’enceinte.
- Je n’ai plus pied !
Il faillit se noyer lui-aussi surpris par les mots désespérés de sa compagne d’infortune si on en jugeait la situation.
Comme un mauvais présage, ce qui aurait pu être amusant vu la qualité de cette femme, quelques flèches sifflèrent autour d’eux. Par bonheur elles n’étaient pas meurtrières à cette distance mais il fallait nager au plus vite avant que des barques ne soient mises à flots pour les poursuivre.
Mais Karev était fatigué de son ascension sur le toit du temple, du combat contre les gardes, de la fuite éperdue et de cette nage alourdissant en sus ses vêtements d’eaux toujours plus pesantes. Il avait du mal à lutter contre le courant d’une seule main, l’autre toujours fermement enserrée au pommeau de la fameuse épée…

La jeune femme s’agrippa à son épaule, angoissée et effrayée.
Il ne fallait pas être prophète pour le coup pour comprendre qu’elle ne savait pas nager. Ils n’avaient plus beaucoup de temps avant de perdre l’avantage.
Karev était fatigué, trop fatigué maintenant qu’elle l’étranglait presque. Entre deux vaguelettes il apercevait l’autre rive du fleuve mais comme un jeu malsain plus il avançait plus elle semblait se dérober. C’était décourageant et maintenant même dangereux pour sa vie.
Il devait prendre une décision…
- Lâche-là, je t’en prie.
C’est exactement ce qu’il avait pensé… Comment pouvait-il être si sombre.
Tout devint subtilement irréel comme s’il rêvait.
D’ailleurs rêvait-il ?
C’est comme s’il flottait au-dessus de lui-même et non plus dans le fleuve. Il était comme suspendu dans le temps, pris dans une toile éthérée. C’était le Wyrd, il l’imagina ainsi.
Il avait encore au bout de ses doigts la sensation froide du pommeau de l’épée qu’il tenait. Il en ressentait le poids, une lourde charge qui pesait toujours davantage. L’homme qui l’avait tenu avant lui semblait la le lui disputer depuis le monde des morts ! Dans son dos il ressentait également une autre charge l’entravant et mettant en péril son existence… Pourtant ce n’était pas un métal froid car c’était chaud, vivant et cela le bouleversait.
Il était lui aussi vivant et plus que cela. C’était au-delà.
Il pouvait choisir la Gloire, choisir la Vie, choisir l’Honneur. Mais le Destin n’offre jamais l’une de ses voies sans en sacrifier d’autres…
Il la lâcha !
Revenant à lui et débarrassée de son entrave, il reprit une vigueur étonnante.
Pourfendant les eaux, il regagna l’autre rive entendant les cris depuis celle plus à l’Est et percevant les torches des barques dansant sur le fleuve. Trop tard, plus personne ne le rattraperait.

Alors il disparut dans les ombres d’un autre monde.
Une terre qui le protégerait de ses poursuivants car elle était une crainte pour eux. Avant de rejoindre ses ombres, il fut heureux de la fouler en homme libre. Cette Terre des Frères n’acceptait que les valeureux et lui, Karev le Vandales, pouvait en être digne…

*


Le Rhin était un serpent déchirant la terre de ses convulsions.
Impétueux, traître parfois, merveilleux et impénétrable, il était le témoin depuis des millénaires du monde. Il était destiné à être celui des hommes.
Il en déchirait leur royaume et continuerait longtemps à les séparer. Ses deux rives fratricides étaient telle une balafre qui ne cicatriserait jamais une blessure trop profonde. Limes d’un Empire et frontière d’un autre naissant jamais il ne s’assécherait pour les réunir.
Il était le vrai pouvoir convoité par chacun. On voulait le dompter pour vaincre. On voulait le maîtriser pour ne pas être vaincu.
Pour les Seigneurs, les Rois ou les Empereurs son flot était d’or pour qui le franchirait.

Charriant tous les espoirs, le Soleil d’un nouveau jour l’illumina du feu de ce même métal doré, irisant ses eaux de myriades d’éclats brillants.
Sa fascination emporterait de nouveau en cette aube naissante les rêves mégalomaniaques de ceux le contemplant. Pourtant seul les rais de lumière pouvaient percevoir ce qu’il cachait et qui rendait fou les hommes.
Perçant ses profondeurs un rai plus puissant qu’un autre écarta ses mystères insondables seulement perturbés par le passage de quelques poissons, de plantes aquatiques et de bulles égarées. Créant un puits de lumière mirifique, apaisant et serein, son lit dévoila les draperies de sa vase s’étalant en larges ondes calmes et reposées.
Alors, avant de retourner à son sommeil obscur, le même rai mourant du soleil irradia un dernier reflet. L’éclat scintilla d’une lueur bleuté tout le long de ce qu’il venait de découvrir…
C’était métallique.
Une simple tige de métal poli et taillé. C’était comme de l’or. L’Or du Rhin pour lequel les hommes s’entredéchireraient indéfiniment pour le posséder, vaine chimère. Oui au-dessus des eaux et de chaque côté des terres de chacune de ses rives bien des hommes tomberaient pour le posséder.
Et beaucoup d’entre-eux connaîtrait la chute par ce même métal étincelant, celui d’une épée telle que celle-ci enfoncée dans la vase…


Romans

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